AUX ABSENS
A mesure que notre vaisseau ouvrait malgré le vent contraire son sillon écumeux, la banderolle frémissante se déroulait, tournée vers l'île chérie qui s'éloignait: ainsi nous quittons à regret tout ce que nous aimons, brisant avec douleur les liens qui nous lient ici-bas ; ainsi, en quelque lieu que nous errions, nos cœurs se tournent vers ceux que nous laissons en arrière.
Quand, réunis autour du bol, nous parlons des années évanouies, avec de joyeux semblans, et des sourires tout près de se changer en larmes tant ils sont faibles et tristes; alors que la mémoire renoue chaque chaînon de notre jeune âge, oh! douce est la coupe qui circule et se vide en souvenir des absens !
Et lorsque sous d'autres cieux nous rencontrons une île, un vallon enchanté, où tout est fleurs, douceur et miel, où il ne manque que l'amour, nous pensons que grand eût été notre bonheur, si le ciel nous eût permis de vivre et de mourir au milieu de tels sites avec quelques-uns de ceux qui sont restés en arrière !
Comme des voyageurs marchant le soir vers l'Orient obscurci, se retournent souvent pour contempler la lumière qui brille encore faiblement derrière eux, ainsi quand le jour du plaisir tirant vers son déclin nous laisse au milieu des ténèbres, nous nous retournons pour ressaisir un rayon pâlissant des joies que nous laissons en arrière.