‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 179 sur 210 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Au moment de lire les Mémoires de lord Byron, écrits par lui-même.

« Encore un instant Partagé entre la crainte, et l'espérance

de découvrir de sombres et glorieuses visions, j'hésite à dérouler ces feuilles mystérieuses. Ainsi le héros d'un conte de fées , tenant dans ses mains la clef de la demeure secrète de quelque magicien, s'arrête avant d'entrer, avance enfin d'un pas lent et tremblant, et doute s'il rencontrera des ombres de l'enfer ou du Ciel.

» Que de milliers d'êtres qui respirent à cette heure même, sur cette vaste terre, renonceraient avec joie au sommeil, pen-

(14) Aux Rapides de Sainte-Anne, il faut que les bateliers mettent à bord une partie, »inon la charge entière de leurs bateaux. C'est de cet endroit que les Canadiens datent leur départ. Ils possèdent la dernière église sur l'île, église dédiée à la sainte tutélaire des voyageurs. Mackensie , General History of the fur trade.

(15) Rapides. On sait qu'en Amérique on donne ce nom aux courans violens qu'occasionne le voisinage des grandes chutes.

dant de longues nuits, pour fixer comme moi leurs regards avides sur ces précieuses pages ! Combien tous ceux qui le connaissent et où n'est-il pas connu? à quelle région lointaine ses

chants n'ont-ils pas volé, semblables aux oiseaux de Psaphon proclamant le nom de leur maître dans toutes les langues que parle la renommée? Combien tous ceux qui ont senti les diverses magies réunies dans la sphère de cette âme superbe, comme les charmes descendus de plusieurs étoiles sont fixés et concentrés dans quelque merveilleux talisman; combien, dis-je, brûlent de savoir quand la lumière s'éveilla pour la première fois dans sa jeune âme ; quelles sensations de souffrance ou de bonheur les rayons qui s'échappèrent de cette aurore de son génie firent naître dans ceux qu'ils éclairèrent 1 Combien aimeraient à voir se développer cette puissance devenue plus colossale et plus sublime d'heure en heure, à épier ses premiers progrès avec le même sentiment qu'éprouva le voyageur égyptien, quand, debout près du berceau du Nil , il mesura de sa lance les faibles sources de ce fleuve puissant!

» Et vous aussi, vous qui, au milieu des pensées dédaigneuses qui habitent sa riche imagination et en assombrissent toutes les images, comme si l'étoile d'amertume et de désolation qui tomba jadis sur la terre les avait atteints dans sa chute ; vous qui savez reconnaître une âme qu'on a forcée de haïr, mais qui sortit tendre et dévouée des mains du Créateur, et qui même encore, quoique frappée de malédiction, brille parfois de tout l'éclat pur et céleste de l'amour, avec quelle inquiète curiosité, vous qui avez saisi à travers ses chants les vives clartés d'une âme brillante et désolée, ne demanderez-vous pas à lui-même quelle douleur flétrissante, quelles amères injustices ont éclipsé cette nature si noble !

» Il est semblable à quelque bel orbe qui fut jadis un soleil dans les cieux, et qui, né pour étonner le monde, pour réjouir de son éclat, de sa chaleur, tout ce qui ressentait sa divine influence, est maintenant éteint, et n'a laissé d'autre trace de sa grandeur que l'ombre immense et glacée qu'il répand l

» Volume fécond et plein ! quels que soient les changemens de scène et de climat, les aventures étranges et téméraires, les douleurs, les faiblesses, peut-être trop franchement contées, les amours et les guerres que tes pages nous dévoilent, si la vérité moins prompte nous montrait ses vertus en même temps que ses fautes, nous trouverions dans ces annales des amitiés inébranlables comme le roc, des inimitiés oubliées comme la neige que fond le soleil; — une foi à l'épreuve du temps en ceux qui le servaient et le servent encore ; des secours généreux prodigués à plus d'un cœur blessé avec cette adresse silencieuse qui n'effarouche pas même l'orgueil : nous y verrions des actions... Mais, non... ce n'est pas de lui que nous obtiendrons le récit des traits brillansde sa vie. Tandis que ceux qui courtisent le monde, semblables au nuage de Milton, « tournent vers la foule leur surface argentée, » cet astre, à part des autres, s'enveloppe dans la nuit, et dérobant aux regards du vulgaire tout ce qui pare, adoucit, ennoblit sa nature, il tourne vers un monde qu'il dédaigne son disque ténébreux!»

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