L AMOUR ET LA RAISO-V
Quand l'homme commence à raisonner, il cesse de sentir. J.-J. Rousseau.
C'était par un temps doux et serein, en cette saison d'été qui fait tout éclore, âmes et fleurs, qu'un beau matin— s'y serait-on jamais attendu ! — l'Amour et la Raison se rencontrèrent.
L'Amour conta son rêve de la veille, tandis que la Raison discourait sur le temps. De fait, la matinée était riante et belle, et ils firent route ensemble.
Le garçon se permettait plus d'une gambade, la dame, en vraie Junon, marchait à pas réguliers, à larges enjambées, et de
sa sèche stature, à mesure qu'elle avançait, se projetait l'ombre allongée.
Il est tout simple qu'Amour, chemin faisant, trouva que ce jour-là le soleil brillait froid, car l'ombre de la Raison enveloppait constamment l'enfant et le glaçait.
En vain il s'efforçait de réchauffer ses ailes ou de découvrir un sentier mieux exposé, toujours la forme gigantesque de la vierge passait entre le soleil et lui.
« Ce n'est pas juste, cria l'Amour enfant; le soleil n'est pas » fait pour vous seule ! » Ainsi disant, il se lança à travers un fourré de myrtes, jetant son adieu à la majestueuse nymphe.
L'heureux vagabond erra alors gaiement à travers les prés, le long de toutes les rives, aspirant la joie en chaque brise, buvant le plaisir dans chaque rayon.
Pas un parterre, pas un bosquet ne put lui dérober ses secrets trésors; il mangea de tous les fruits, respira le parfum de toutes les fleurs, jusqu'à ce qu'il eût perdu le goût et que toute senteur se fût évanouie.
Mais voilà que le soleil, en sa pompe de midi, se prit à étinceler sur la plaine desséchée. Hélas! l'enfant bientôt devint tout languissant, et la fièvre brûla ses veines.
La rosée se sécha sur son front enfantin, son radieux sourire mourut sur ses lèvres flétries. — Oh ! où était alors la tranquille Raison pour jeter sur l'Amour son ombre bienfaisante?
Vers un antique palmier, au verdoyant ombrage, il tourna enfin ses pas, cherchant un abri, et vit la nymphe, inclinée et calme, le front aussi frais que le sien était brûlant!
«Oh! rafraîchis-moi sur ton sein! » murmura l'enfant aux pieds de la vierge. Elle ouvrit les plis de son vêtement, et en entoura la tête fébrile de l'Amour.
Il sentit le froid attouchement du sein glacé, qui bientôt calma, ralentit ses ardentes palpitations. Elles s'arrêtèrent; ah! c'était trop de glace; et l'Amour expira dans les bras de la Raison.