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LE GÉNIE DE L'HARMONIE

Ad harmoniam canere mundum.

Cicero, De nat.deor. lib. III.

Sous les vagues gît une conque où serpentent mille replis sinueux, pareille à ces conques qui jadis recevaient et renvoyaient lé souffle des chantantes Néréides. La magique coquille tomba du sein blanc d'une sirène un jour qu'elle errait sur les flots qui baignent les sables dorés de la Sicile. A sa brillante surface sont inscrites les notes mystérieuses de ces palpitantes harmonies (17) que les génies de l'abîme mêlent aux concerts des orbes éternels roulant à minuit dans les cieux.

Oh! quelque part qu'elle flotte, cherche la divine coquille! et si la puissance vibrante des accords est chère à ton âme, apporte-la dans ma retraite, et j'évoquerai pour toi les rêves légers qui bercent en leur giron l'esprit de la septième sphère, quand l'accord éloigné de la lune frappe faiblement son oreille (18). Alors tu avoueras qu'à travers le cercle de la création, aux lieux

(17) Il y a dans ['Histoire naturelle des Antilles la description d'un curieux coquillage, trouvé à Curaçao, sur le dos duquel sont tracées des lignes remplies de caractères de musique si distincts et si parfaits, que l'auteur y avait déchiffré un charmant trio. « On nomme ce coquillage musical, parce qu'il porte sur le dos des lignes noirâtres pleines de notes qui ont une espèce de clef pour les mettre en chant, de sorte que l'on dirait qu'il ne manque que la lettre à cette tablature naturelle. Cet ingénieux gentilhomme (M. duMontel) rapporte qu'il en a vu qui avaient cinq lignes, une clef et des notes qui formaient un accord parfait. Quelqu'un y avait ajouté la lettre, que la nature avait oubliée, et la faisait chanter en forme de trio, dont l'air était fort agréable. » (Chap. XIX, art. il.) L'auteur ajoute : « Un poète pourrait supposer que les sirènes se servaient de ces coquillages dans leurs concerts. »

(18) Selon Cicéron et son commentateur Macrobe, le ton lunaire est le plus grave et le plus faible de l'harmonie planétaire. Leone Hebreo, poursuivant l'idée d'Aristote, que les cieux sont doués d'une vie animale, attribue leur harmonie à un amour réciproque et parfait. Cette idée n'est autre que le (pcXoTvjç d'Empédocle, qui, dans sa définition de l'amour et de la haine des élémens entre eux, semble avoir entrevu les principes de la loi d'attraction et de répulsion.

où la matière étend son ombre comme aux lieux où l'âme rayonne, depuis les ondes transparentes (19) qui emportent les planètes dans leur tourbillon mélodieux, jusqu'au petit ruisseau qui plane sur son lit de perles, depuis l'ardent soupir des flèches du soleil (20) traversant le ciel du soir, jusqu'au faible souffle qu'envoie l'osier musical (21) dans les plaines brûlantes de l'Afrique; oh! alors tu avoueras que cet univers divin m'appartient, que tout respire par moi, que dans tout je respire, âme diverse et puissante d'une harmonie sans bornes !

Salut, ô salut, mystérieuse coquille! plus d'une étoile a cessé de brûler (22), l'urne de Saturne a versé plus d'une larme sur le sein froid de l'Océan (23) depuis que, talisman aérien, tuas dormi sous les eaux! Je vole avec mon précieux trésor me joindre aux chœurs célestes, où celle qui modula les premiers accords, la sirène aux pieds de feu , parcourt les cordes de la lyre d'Orphée (24), ou bien guide autour du pôle brûlant le char ailé de

(19) Leucippe, partisan de la philosophie des atomes, imagina dans les cicux une espèce de tourbillon qu'il emprunta à Anaxagorc, et suggéra peut-être à Descartes.

(20) Hëraclide, dans ses Commentaires sur les allégories d'Homère , conjecture que l'idée de l'harmonie des sphères est duc à ce poète, qui représente les rayons du soleil comme autant de flèches qui, en traversant l'air, vibrent et rendent un son particulier.

(21) Dans une description de l'Afrique, traduite par d'Abeancourt, il est question d'un arbre dont les branches agitées rendent des sons mélodieux. Abenzégar, auteur arabe, dit qu'il «y a un certain arbre qui produit des gaules comme d'osier, et qu'en les prenant à la main et les branlant , elles font une espèce d'harmonie fort agréable. » etc. L'Afrique, de Marmol.

(22) Allusion à l'extinction ou au moins à la disparition de quelques étoiles fixes, que nous avions appris à regarder comme des soleils escortés chacun de tout un système solaire.

(23) Porphyre dit que Pythagore regardait la mer comme une larme : xr,v ,3-ocàaTTav p.èv IxaXeT i-Tvat «îaxpuov. De Vit. Quelque autre ajoute, si je ne me trompe, que la planète de Saturne en était la source. Empeeocles , par une affectation du même genre, appelait la mer « la sueur de la terre.» ISptaza x/fç yriç.

(24) Les anciens nommaient tout le système d'harmonie des sphères, la grande Lyre d'Orphée.

262 THOMAS MOOKE.

quelque âme bienheureuse (2o) I Pour toi , ô fils de la terre ! j'évoquerai mes plus douces visions terrestres. — Vois-tu courir sous le soleil d'Espagne une rivière formée de pleurs harmonieux (26) ? Prête une oreille attentive : — quand le vent du soudescend et meurt sur l'eau tranquille, elle soupire comme une harpe! Chaque vague qui coule est une corde humide, chaque brise qui souffle un archet aérien. Là, au bord du merveilleux ruisseau, repose ta tête languissante , et je t'enverrai un rêve divin, un rêve pareil à ceux de l'Inspiré (27) : tu sais, celui qui, sa lyre primitive à la main, assis sur la montagne de Thrace, l'œil tourné vers l'orient brumeux (28), épiait le premier jet de la source sacrée où son âme allait puiser sa flamme. Oh ! songez quelles visions à cette heure solitaire peuplaient son sein pensif (29); avec quelle pieuse extase sa mélodieuse prière montait vers l'éternelle Puissance qui a imprimé sur ce monde, en formes si variées et si belles, le sceau de sa divinité (30) !

Ou bien encore, sais-tu quels rêves envoyés par moi dissipaient

(25) AicTk ^X*? î<yapi'0p.ovç toîç aorpot;, EDiGipœ 6' !xaa"rv)v r.poç £xa<7irov, xoù !p.êï£a<7aç, D.2 EIS OXHMA. Platon, Timœus.

(26) Cette rivière musicale est citée dans le roman d' Achille Talius.

(27) Orphée.

(28) Eratosthenes, parlant de l'extrême vénération d'Orphée pour Apollon, dit qu'il avait coutume d'aller sur les monts Pangéens, au point du jour, et d'y attendre le lever du soleil, afin d'être le premier à saluer ses rayons.

(29) Quelques vers d'Orphée, qui nous ont été conservés, renferment de sublimes idées sur l'unité et la magnificence de Dieu , tels que ceux cités par Justin martyr :

O-JTOÇ p.£V J(«/lxEE0V lç o-jpayov lt7T-/7pixrat

XpVCElCO £7?: .S'p&VW, X. T. /.

Ad Grrœc. Cohortat.

Quelques personnes ont regardé ces vers comme apocryphes , et comme ayant été fabriqués dans les premiers temps du christianisme ; cependant la difficulté est de savoir à qui les attribuer : ils sont trop pieux pour les païens , et trop poétiques pour les pères de l'Eglise.

(30) Dans une de ses hymnes, Orphée donne à Apollon un sceau façonné, dont il suppose que le dieu se servit pour imprimer à la matière une infinité de formes.

POÉSIES FUGITITES. 263

la sombre horreur de la silencieuse retraite où le philosophe de Saraos se livrait à un saint repos (31)? où, affranchie de toute chaîne terrestre, des liens du plaisir, des entraves de la douleur, son âme s'envolait aux régions éthérées, buvait à la fontaine des nombres sacrés (32), et voyait se mouvoir autour d'elle, dans un chœur mystique, lesétoiles chantantes, brûlantconcertdescieux! Ces rêves, célestes et radieux, j'en jure par le diadème qui ceint ma chevelure, et par les sept diamans qui y brillent, mêlant leurs rayons en un doux arc-en-ciel d'harmonieuse lumière (33), j'en jure, ô mortel! ces rêves seront les tiens!

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