‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 185 sur 210 · AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

Après avoir montré dans Lalla-Rookh et les Amours des Anges le poète mobile et sensitif qui voit toute la nature au travers d'un prisme aux mille couleurs, encadrant chaque objet d'une auréole éblouissante, mais fugitive ; après avoir laissé parler dans les Mélodies le patriote irlandais , passionné pour VEmeraude des mers , pour la verte Erin, dont les traditions poétiques et guerrières lui sont d'inépuisables sources d'inspiration, il nous reste à faire connaître le poète satirique, fustigeant de son vers acéré les oppresseurs de sa patrie et du monde.

C'est peut-être dans ses satires que Moore a déployé le plus d'originalité et de verve. Si son imagination succombe parfois sous le faix de ses propres encbantemens, enivrée de l'ambroisie qu'elle-même distille, si certaine afféterie mêlée au sentiment affaiblit l'effet de ses chants d'amour et de gloire, en revanche son esprit ne lui fait jamais défaut ; il est toujours éveillé, agile, prompt à l'attaque, à la réplique, piquant, harcelant, raillant, sans pitié et sans trêve ; l'ironie l'aiguise et l'avive; c'est encore l'abeille, non plus poursuivant « sa voluptueuse tâche, »et changeant tout en miel, mais armée de son redoutable aiguillon , acharnée sur sa proie, et laissant son dard et sa vie dans la plaie.

Malheureusement cette nouvelle phase du poète est la plus insaisissable. Quoi déplus fugitif en effet que ces burlesques improvisations? Outre la physionomie particulière à la plaisanterie anglaise, à l'/iwmour, genre de gaieté qui se lie trop intimement aux mœurs britanniques pour que des Français puissent y pénétrer autrement que par l'intelligence, étrangeté nationale que l'on comprend sans y prendre goût, il y a dans ces poésies une part énorme faite aux mœurs anglaises, au point de vue anglais, à l'époque (1815 à 1820) si rapidement vieillie par les événemens qui se sont succédé. Ces vigoureuses attaques à un ordre de choses qui dès lors menaçait ruine, ces duels contre des hommes qui ne sont plus que des ombres, tout cela manque aujourd'hui d'actualité et d'à propos ; puis dans ces saillies, nées de la circonstance et mourant avec elle, les mots tiennent plus de place que les idées ; souvent une

consonnance ridicule, un calembourg, le hasard d'une rime, électrise le lecteur et provoque le rire. Un pauvre traducteur, lancé au milieu de ces difficultés sans nombre, marche entouré d'écueils ; s'il rend fidèlement le texte, il est d'une platitude désespérante ; s'il cherche des équivalens, il s'éloigne de l'original et lui ôte sa physionomie ; il poursuit une fumée, un son, un feu follet qui , toujours fuyant devant lui , lui échappe toujours ; c'est un supplice à rendre fou. Aussi ne me le serais - je pas imposé volontairement, mais retrancher des œuvres de Moore ses poésies satiriques, c'était ôter au jeune chat sa griffe et ses cabrioles, au café son arôme, au champagne son montant. Il a donc fallu faire un chois dans des morceaux qu'on n'avait jamais tenté de traduire jusqu'ici, et pour cause. Le Two Penny post bag ou La Petite poste interceptée, abonde en jeux de mots, en sarcasmes sur les vices et les ridicules des grandes dames et des nobles seigneurs de la cour d'Angleterre, à commencer par le Régent ; mais le public français est trop au-dessus ou trop au-dessous du niveau aristocratique de la Grande-Bretagne pour sentir tout le sel de ces saturnales. Nous avons choisi de préférence La Famille Fudge à Paris, qui éveillera, du moins nous l'espérons, un peu plus de sympathie; c'est la France, au commencement de la Restauration, inondée d'étrangers qui ne se peuvent lasser de savourer tout ce qu'elle renferme d'exquis et de beau ; c'est un reflet du délire qui saisit toute l'Europe, et en particulier nos voisins d'outre-mer, malgré l'orgueil qu'ils mettent à s'en défendre, lorsque Paris leur fut devenu accessible, lorsque rois et soldats foulèrent enfin ce sol si long-temps défendu par une triple muraille d'états et d'empires tributaires.

Bien que vus en courant, et à travers mainte prévention nationale, le Paris d'alors , son vertige et ses modes, ses accès de légitimité et ses théâtres , forment une peinture assez plaisante sous la plume de miss Biddy. Tandis que le digne père Fudge espionne à l'étranger avec le haut patronage de mylord Castlereagh, son fils Bob fait chez Véry son noviciat de gastronome, et le neveu, Phelim O'Connor, s'irrite profondément et s'indigne gravement contre les tyrans et les esclaves.

Quelques fables et des fragmens extraits de Rhymes on the road ou Rimes faites sur les grandes routes, donneront tant bien que mal une imparfaite idée de ce que Moore a fait dans le genre satirique.

Nous aurions cru manquer à notre tâche, comme directeur, en ne complétant pas l'ensemble des œuvres de Moore par cet échantillon.

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