‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 186 sur 210 · DE MISS BIDDY FUDGE A MISS DOROTHÉE""* DE CLONSK1LTY , EN IRLANDE · texte numérisé non relu

DE MISS BIDDY FUDGE A MISS DOROTHÉE""* DE CLONSK1LTY , EN IRLANDE

Amiens.

Chère Doll(l), tandis qu'on tresse les queues de nos chevaux, qu'on charge les malles, et que papa, à la porte, sue sang et eau pour traduire, comme de coutume, en mauvais français, sa ferme détermination anglaise de ne pas donner un sou de plus, je m'assieds pour vous écrire une ligne... Pensez un peu! une lettre de France , écrite avec des plumes françaises, de l'encre française! n'est-ce pas enchanteur! Et cependant, le croiriezvous, ma chère! je n'ai encore rien vu de très-merveilleux; pas l'ombre d'une aventure, pas le plus petit sentiment; jusqu'ici, rien, absolument rien, que des champs de blé et des arbres, aussi monotones, aussi ennuyeux que chez nous. N'était le postillon, ses grandes bottes et sa queue, je pourrais tout aussi bien me croire près de vous à Clonskilty. Vainement, chez Dessein (2) ,

(1) Abréviation pour Dorothée. Ce mot signifie aussi poupée.

(2) Dessein est le nom du maître de l'hôtel où descendit Sterne, et qu'il rendit célèbre dans son Voyage sentimental. L'hôtel de Dessein, à Calais, est encore aujourd'hui très-fréquenté par les Anglais.

j'ai tiré de ma malle Sterne, ce divin compagnon, et me suis mise à lire son chapitre du Moine! Vainement j'ai pensé à son ravissant Ane mort (3), sans oublier la Croûte et la Valise. — Hélas! impossible aujourd'hui, pour or ni pour argent, de se procurer un moine (et cela, grâce à ce mécréant de Bonaparte, à ce que dit papa); il est vrai qu'au sortir du classique village de Nampont, j'ai entrevu un pauvre petit âne; mais, comme pour narguer mes souvenirs, la stupide bête était en vie !

C'est tout ce qui nous est arrivé de plus sentimental, avec la rencontre de quelques petites nymphes fleuries, qui malheureusement nuisent au romantique par leurs préoccupations pécuniaires; à peine ont-elles jonché votre sentier de roses, qu'elles crient à tue- tête pour demander des sous. Nous avons eu aussi de pittoresques mendians, dont la multitude rappelle les beaux jours de l'ancien régime; aussi déguenillés, aussi alertes, et ce que vous n'apprendrez pas sans plaisir, tout aussi maigres qu'au temps du cher Sterne.

Notre société de voyage, comfortablement installée dans une berline achetée à Calais, se compose de papa et de moi, de M. Connor et de Bob (4). Vous rappelez-vous comme Bob avait l'air mouton à Kilrandy? Eh bien! jamais vous ne le reconnaîtriez tant il est changé ! Figurez-vous qu'on en a fait un dandijl une chose, ma chère, qui, comme vous savez, se passe toute en barbe, en corset, en habits : une chose excessivement mince de taille, à peu près en forme de sablier; espèce de créatures toutà-fait nouvelles, inconnues jusqu'ici aux savans, et dont les têtes sont si immuablement fichées dans leurs cravates, qu'il leur faudra bientôt des sièges sur le modèle de nos tabourets de piano, qui puissent tourner sur un pivot toutes les fois qu'ils voudront regarder derrière eux ! Bref, ma chère, le mot dandy peint tout ce que je viens de décrire, et Bob est de beaucoup

(3) L'Ane mort est un des plus jolis chapitres du Voyage sentimental ; tout ce qui suit fait allusion à ce livre, qui eut à son apparition un grand succès en Angleterre et eu France.

(4) Abréviation de Robert. »

le meilleur spécimen du genre : un jeune homme en train de se perfectionner, avide de savoir, mordant à toutes choses, et qui fait le voyage de Londres à Paris rien que pour étudier les plats français ! Jugez de sa mémoire ! c'est un monde à apprendre, à retenir, et il sait déjà par cœur une foule de noms : vol-auvent, petits pâtés, étouffés à la braise, et comment nommet-on cette sauce qu'ils infligent aux pommes de terre?... à la maître-d'hôtel (5)! Je vous assure, chère Dolly, qu'il en sait aussi long que s'il n'avait mangé que cela toute sa vie, et pourtant il n'en a jamais goûté ; mais Bob est, pour les plats et la cuisine française, juste comme papa pour les ouvrages et les auteurs, fort grand savant en titres.

Quant à papa, imaginez... (ceci entre nous, car je n'ai jamais pu vous cacher un secret)— eh bien! papa va faire un livre!... Quoi? — un conte? un roman?... Plût aux dieux! Mais non, ses voyages en France, et cela, sur l'ordre exprès (il en a laissé transpirer quelque chose l'autre jour) de son ami et patron, mylord Castlereagh, qui lui a dit: «Mon cher Fudge »

j'oublie exactement les mots, d'autant que, comme vous savez, ceux de Son Excellence ne se retiennent pas aisément; toujours était-ce pour dire que tous s'accordaient à trouver qu'on avait grand besoin d'un ouvrage orthodoxe qui développât au monde la science, grêle, insaisissable, découverte par... j'oublie le nom... parla Sainte-Alliance, et qui démontrât au genre humain que ses droits ne sont que folie, et sa liberté une mauvaise plaisanterie (ce qui est vrai, comme vous savez, Dolly). «Personne, autant que j'en puis juger, a dit Sa Seigneurie, n'est la moitié si propre à cette grande œuvre que mon bon ami Fudge! »

La chose ainsi convenue, papa, prenant son élan vers Pater noster Row (6), premier relais de tous nos touristes, prépare la mise au monde du futur in-quarto, annonces, éloges, réclames; puis monte en chaise de poste muni de ses tablettes (phraséologie

(5) Tous les mots soulignes sont en français dans l'original, et leur genre de comique, roulaDt sur la rime ou sur le sens forcé que leur donne la prononciation anglaise, échappe complètement à la traduction.

(6) Quartier des libraires et des journaux.

française), du Tour en France de Scott (7), enfin de tout ce dont un auteur ne saurait se passer, sauf de mots et d'idées ; et la première chose, ma chère, que vous verrez apparaître ce printemps, c'est Philippe Fudge en tête d'un royal in-quarto.

Mais mon papier tire à sa fin, et mes nouvelles aussi. Vous n'avez dû cette épître, démesurément longue, qu'à un déjeuner à la fourchette commandé par Bob, encore tout entier à l'œuvre. J'oubliais le précepteur , le dernier de notre partie carrée , le jeune Connor, qui ressemble comme deux gouttes d'eau, dit-on, à Bonaparte, surtout du nez et du menton, ce qui ne laisse pas que d'inquiéter papa, attendu que les Bourbons, comme vous savez, ont décrété la suppression de toute tête ressemblant à Napoléon; qui sait si dans leur terreur ils ne s'aviseront pas de supprimer, par la même occasion, celle du pauvre Connor? Au reste, le jeune homme est assez bien ; seulement, il parle un peu trop de Rome, d'Athènes, de vertu, de patrie et autres balivernes. C'est un mien cousin au troisième degré... pauvre comme Job (quoique de race royale du côté de maman), par charité on en a fait le précepteur de mon frère... il est de plus papiste!... N'est-ce pas bien libéral à papa?

Voilà tout, ma chère... excusez cette brusque interruption; mais Bob a fini de déjeuner, et papa s'impatiente. B. F.

Post-scriptum. C'est vraiment enrageant! Voilà papa qui ne veut pas me laisser courir à deux pas visiter et retourner un magasin de modes ! Je rougis d'y penser, il me faudra faire mon entrée dans Paris avec un de ces hideux et plats petits chapeaux anglais! Mais à Paris! ce cher Paris... Ah, c'est là qu'il y aura de la joie, du romantique et du romanesque, de hauts chapeaux et madame Le Roi (8) !...

(7) Ouvrage tory plein de préjugés et d'invectives contre la France.

(8) L'érudition de Moore est ici en défaut. Il prend pour une couturière en renom, Le Roi, le célèbre modiste du boulevart, qui eut long-temps l'honneur de coiffer l'impératrice Marie-Louise, et qui lui présentait ses chapeaux en mettant un genou en terre, jurant que « sur sou honneur Sa Majesté était divine ! »

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