‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 188 sur 210 · LETTRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TROISIÈME

DE ROB FUDGE A RICHARD, ESQre.

0 Dick! discourez tant qu'il vous plaira sur les écrits, sur la lecture, sur la logique et sur le grec , il n'y a rien de comparable à la bonne chère!... et c'est ici son trône, le seul lieu sur la terre où l'on sache manger : le quartier général des bons vivans. Ne me parlez plus de l'Angleterre ; sa grande charte, j'en jure, n'est qu'une attrape-nigaud, un soufflé refroidi à côté de la carte (21) du vieux Véry ; et quant à vos jurés, — qui n'estimerait plus haut un jury de gastronomes (22) savourant le fumet de bécassines et d'ortolans?

(18) Il y a une plénitude et une largeur dans ce royal portrait qui nous rappelle ce que dit Pline, en parlant des grandes qualile's de Trajan : « Nonne longe late que principem ostentant? »

(19) Le célèbre libraire de Byron, éditeur de la Quarterly Review.

(20) Dans un numéro de la Quarterly de mai 1816, M. Hobhouse est accusé d'avoir écrit son livre dans une des «arrière- rues de la capitale française. »

(21) La plaisanterie roule ici sur les mots charte et carte.

(22) M. Bob fait ici allusion, je présume, au fameux/wry dégustateur, qui avait coutume de se réunir à l'hôtel de Grimod de la Reynière, et dont il est fait mention dans l'A Imanach des Gourmands, cinquième année, page 78.

Soit dit en passant, Dick, j'engraisse ; mais n'importe, c'est la mode. —La légitimité a toujours engraissé; voyez plutôt le Régent, et L*** et ***... parbleu jusqu'à Buonaparte qui s'y essaya aussi ; mais, quoique assez impérial du ventre, il n'atteignit jamais à l'imposante ampleur des mâchoires royales.

Dick, Dick, quelle ville que ce Paris ! — Mais, un moment, — comme mes transports pourraient vous ennuyer, mieux vaut que je vous esquisse une des journées que je passe en compagnie d'agréables vauriens

Après avoir rêvé quelques heures du pays de Cocagne (23), cet élysée de tout ce qui , est délicat et friand, où la grêle est de bonbons, la pluie de bordeaux, où les patineurs s'exercent l'hiver sur la glace à la crème, où toute la nature prodigue ses trésors à l'art culinaire, où le macaroni au parmesan croît en pleine terre, où les petits oiseaux qui gazouillent et qui volent ont le goût du faisan, et où toutes les oies naissent avec une maladie de foie (24) ! Je me lève — et mets ma cravate, — raide, empesée, serrée, — car un homme à la mode, pour faire son entrée dans le monde, doit, comme sans doute vous le savez , avoir le cou ficelé presque aussi ferme que certaines gens pour en sortir (25) ; les moustaches bien huilées, les bottes bien cirées, miroir poli, renvoyant à la nature son image, si brillantes qu'on boirait dans le cuir comme dans la porcelaine ; revêtu d'un habit qui attire au porteur l'applaudissement dû à son martyre! la tête tenue en bride comme le cheval qui mène tout l'attelage, cuirassé d'un corset... c'est là le diable!... trop bien lacé pour un mangeur. Équipé de la sorte, je chemine complaisamment vers le café Hardy qui, pour ses déjeuners à la fourchette, dame le pion à tous les autres lieux de bombance. 0 Dick! quel festin! — Fi de

(23) Paradis de la gourmandise. « Pays où le ciel oiïre les viandes toutes cuites, et où, comme on dit, les alouettes tombent toutes rôties.» Du latin, coquere.

(Duchat.)

(24) On sait que ces foies gras si vantés sont le produit d'une maladie qu'on donne .aux oies par une suite de procéde's barbares.

(25) Allusion à la potence, supplice des malfaiteurs en Angleterre.

votre fantôme de déjeuner anglais, ombre insaisissable, insubstantielle, de tartines et de thé ! — Imaginez un buffet où votre œil, comme un sultan dans son harem, erre sur mille attraits, isolant du regard un pâté d'alouettes pour ouvrir l'appétit, des ailes de volaille en papillotes, de savantes côtelettes dressées de cent façons , hors la plus simple ; des rognons fantastiques sautés au Champagne; quelques verres devin de Beaune pour délayer le tout, ou peut-être du Chamber tin, breuvage favori de Napoléon ; aussi papa, qui est si entêté de légitimité, se faitil tirer l'oreille pour en tâter ; mais moi, je ne suis pas si scrupuleux. Après, vient le café, par ordonnance du médecin, et à sa suite, son glorieux, son délicieux appendice (si les livres en avaient de pareils, comptez, mon cher amateur de grec, que j'avalerais même ceux de W— tk— n pour en venir à cette fin), un petit verre de parfait amour, qui glisse sur vos lèvres comme du vr&i velours en bouteille! Ce repas fini et payé ( c'est drôle ! avant qu'on y soit fait, il y a quelque chose d'étrange à toujours payer), le soleil brillant au dehors, et toutes les jolies filles aussi, l'heure est venue de nous montrer, nous autres merveilleux; alors, nous faisons un tour de boulevard... ODick! Quelles figures, quelles tournures, quelle nation de farceurs I ici se dandine une caricature, avec un habit qui pourrait bien dater de l'an un du Seigneur, un chapeau galonné, des bas zébrés, — noble ci-devant! ayant ruban et croix pendus à sa plus belle boutonnière, tout juste comme il plaît à notre gracieux prince d'en infliger depuis peu à des centaines de ses sujets, et cela sans jugement préalable d'un conseil de guerre (26). Plus loin , trotte une grisette à l'œil vif et fripon (et, soit dit en passant, ces grisettes , sur ma foi , sont de friands morceaux ) ; là, une vieille demoiselle, presque aussi tendre, se pavane en robe de soie qui a tenu bon depuis la fronde. Là-bas , c'est un dandy français... 0 Dick! quelle différence! . . .

(26) Wickford disait il y a plus de cent ans : «Le roi d'Angleterre fait à lui seul plus de chevaliers que tous les autres rois de la chrétienté ensemble.» Que dirait-il, bon Dieu ! à présent?

Du boulevard... mais chut!... Vrai, comme je suis un pécheur, Yoilà la demi-heure qui précède le dîner... ainsi, j'en reste là... n'ayant que juste le temps de faire un peu de toilette... Je finirai ma journée quelque autre beau matin... Maintenant, mon garçon, le garde-manger de Beauvilliers me réclame, et une fois là, la déesse de la beauté et de la joie me convierait elle-même à ses fêtes, que je lui dirais : «Bien fâché, ma chère; mais, repassez demain!...» Non, Dick, je ne bougerais d'un pas, aussi sûr que je m'appelle

Bob F.

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