LETTRE QUATRIEME
DE PHELIM O'CONNOR A...
Revenir! non, jamais, tant que la main flétrissante d'un pouvoir fanatique pèse sur cette malheureuse terre, tant que pour la foi que mes pères tenaient de Dieu, je suis proscrit des lieux mêmes où mes pères erraient libres, et où tout, tout ce que j'aime, maison, amis, parens, porte la triste empreinte de la servitude et de la honte ! ainsi l'espace laissé nu et vide dans les salles d'Israël rappelait aux orgueilleux et aux belles, dans la joie des festins, que l'esclavage avait passé par là (27). Non ! — < qu'ils restent ceux qui ne voient dans les angoisses de la patrie qu'un prétexte aux factions , aux harangues , qui , agenouillés tous les ans à la porte du maître , étalent leurs souffrances comme les mendians étalent leurs plaies (28)
(27) On avait coutume de laisser une ccrtaiue étendue des murs de l'intérieur sans la revêtir de plaire, afin d'y écrire en grandes lettres ce verset du psalmiste : « Si je t'oublie, ô Jérusalem ! » ou simplement ces mois :«En souvenir de la désolation.»
(28) J'ai jugé prudent d'omettre quelques passages des lellres de M. Phelim O'Connor; c'est évidemment un jeune homme beaucoup trop fougueux, et qui, bien qu'eu compagnie de ses cousins Fudge, n'est pas du même bord politique.
Que tous ceux qui se peuvent résigner, espèrent et souffrent! Pour moi, qui n'ose espérer, qui ne sais pas endurer, il ne me reste qu'à fuir. Mais où? — partout le fléau me poursuit. — De tous côtés les brillantes espérances déçues de notre race proscrite réfléchissent aux yeux du pauvre exilé les traits exécrés de l'oppresseur; partout une foule de nobles âmes, de cœurs sincères, sont offerts en sacrifice à une vile minorité. Tandis que l'Angleterre, cette ennemie universelle de la justice et de la liberté, quelque part qu'elles éclatent, est la première à porter le coup quand les tyrans ordonnent de frapper !
0 Angleterre! si, pour expier des crimes dignes des plus terribles châtimens , ce n'était trop peu de vengeance, si le malheureux qui fuit ta haine et ton intolérance trouvait quelque douceur à entendre ses malédictions contre ton barbare despotisme répétées de bouche en bouche, rouler d'échos en échos le long de son sentier désolé, s'il y avait dans ce concert unanime de quoi le satisfaire, il n'est pas une lèvre qui refusât à ses blessures ce baume empoisonné ! Ah ! qu'il savoure la joie de n'entendre jamais prononcer ton nom sans qu'il te livre à la honte, sans qu'une pluie de malédictions tombe de toutes parts sur ce pouvoir aride, cet orgueil égoïste qui ne reconnaît que son droit, et nie celui des autres ; sur cette basse et détestable envie qui, pour nuire au bonheur du voisin, risque le peu qu'elle a; sur cette monstrueuse personnalité trop grossière pour être cachée, qui toujours apparaît au défaut de la cuirasse; sur cette infernale ruse, qui, à l'heure du danger, te fait courtiser l'esclave, lui jurer qu'il sera libre, et, le but atteint, le chasser du pied, toi-même, vers ses maîtres, bâillonné, enchaîné d'avance par tes soins! digne associée de cette bande perfide, troupe vorace, qui sous ses ailes de vampire couve traîtreusement l'Europe endormie, la berçant de rêves d'espoir, de liberté, de biens promis — pour lui sucer le sang plus à l'aise (29) !
(29) On sait que la chauve-souris, vampire de l'Amérique méridionale, plane audessus de l'animal qu'elle veut attaquer, l'éventant de ses ailes jusqu'à ce que l'ayant eadonni, elle le pique et lui suce le sang tout à l'aise.
Si t'entendre ainsi flétrir est une joie qu'aime la vengeance, il y a quelque chose de plus doux encore — c'est que ce soit une tête irlandaise, un cœur irlandais, qui t'aie faite à ce point et souillée et déchue! Comme le centaure (30) en mourant légua sa tunique empoisonnée à son vainqueur pour lui brûler le sein, ainsi l'Irlande t'envoya Castlereagii ! On a vu des monceaux de cadavres tuer leurs meurtriers par la pestilence qu'ils répandaient, de même notre terre pour ternir ta gloire, pour épuiser tes forces, pour te pourrir corps et âme, t'a lancé ses plus fétides exhalaisons condensées en cet homme ! ....,
Quand le monde secouera-t-il de tels jougs? Oh ! quand brillera le jour de rédemption éclairant le réveil de l'homme libre, fier et debout, tel que le créèrent les cieux et la nature? Quand la raison ne s'inclinera-t-elle plus devant les Yiles idoles qui la foulent aux pieds, comme le char de Jaghernaut passe triomphant sur ses adorateurs? alors la soif des conquêtes n'osera plus dévaster la terre du Créateur, ni la victoire, comme Néron ivre de sang, faire résonner en sa joie les accords d'une harpe impie au milieu des gémissemens de tout un peuple; alors, élevés par l'amour, les trônes de ce monde n'appartiendront qu'aux vertueux et aux sages — seules et brillantes légitimités avouées par le ciel !
Ce temps viendra-t-il ? — Ou bien, hélas! n'est-ce là qu'un de ces doux et brillans rêves du matin de la vie , alors que l'âme, inondée des rayons de l'aurore, entre la veille et le sommeil, caresse de si éblouissantes visions? Faut-il donc renoncer à l'espérance, aussi décevante que belle ? — Ont-ils donc seuls raison, ceux qui disent que ce monde d'âmes pensantes fut fait pour être morcelé, troqué, pesé dans des balances, où, depuis la création , les millions n'ont été que la poussière faisant le contre-poids d'un seul? Sont-ils donc
(30) Membra et Herculeos toros
TJrit luesNessea
Ille, ille victor vincitur.
(SéjnèQUB, Hercul. OEt.)
les vrais sages ceux qui se rient des droits et de la liberté de l'homme? ceux qui, fiers de baiser les verges du pouvoir, bénissent, tant qu'il règne, le favori du moment, adorant chaque prétendu dieu qui, d:en haut, les gourmande, et prenant ses foudres d'airain pour celle de Jupiter ! Si c'est là la sagesse, adieu donc, ô mes livres ! adieu, autels sacrés des anciens jours ; adieu, classiques ruisseaux qui abreuviez mon âme des eaux pures et limpides de la vérité, sources vivantes qui n'avez plus qu'à croupir en mon sein! — Au lieu des immortels sujets qui éveillèrent ma lyre, au lieu de la Grèce et de ses impérissables luttes de liberté, célébrons le grand complot des rois, chantons les souverains légitimes, la sainte phalange, qui plus hardie que celle de Sparte, défend contre des millions d'hommes haletant pour être libres, le défilé de la tyrannie par lignage ! .
au lieu d'Aristide — malheur au jour où de tels noms se mêlent ! — célébrons Gastlereagh ! Brisons-en là, à ce nom
impie, comme autrefois les prêtres interrompaient le sacrifice aux paroles de mauvais présage! Bientôt je te dirai... Dieu sait avec quelle amertume! des pensées qu'il serait plus sage, si la patience ne se lassait, de laisser cachées et brûlantes, se consumer où elles sont enfouies.»