LETTRE SEPTIEME
DE PHELIM 0 CONNOR A
Avant d'esquisser le présent — jetons un rapide regard sur le passé. •%
Quand celui qui avait défié toutes les forces de l'Europe, vaincu par sa propre témérité, tomba à la fin ; — quand, délivré comme par magie d'une chaîne qui semblait être celle du destin, le monde fut libre, et que l'Europe contempla, se réjouissant à cette vue, la cause des rois devenue, cette fois, la cause de l'équité, alors ce fut vraiment une heure de transport pour tout ce qui avait soif de justice, — pour tout ce qui voulait repos et liberté, tout ce qui se flattait que la chute du nid d'un de ces affamés vautours retentirait parmi les autres comme un prophétique glas. Ah! tout resplendissait de promesses i — Les rois commençaient à professer quelque sympathie pour l'humanité souffrante, et celle-ci n'était pas ingrate. — Les patriotes du Sud, surprenant des phrases de sagesse sur les lèvres d'un empereur cosaque, entendaient, comme des accens dégelés dans l'air du Nord, fondre en bénédictions sur eux ces paroles inattendues de liberté et de bonheur !
Qui n'eût espéré, en ces temps de triomphe, quand les monarques, après des années de pillage et de crime, se réunirent autour de l'autel de la paix, sous l'œil rayonnant des cieux, qui n'eût espéré que cette insatiable cupidité expirait ; — que cette rapace avarice, qui avait joué et rejoué tant de
fois la partie de Pilnitz, n'était plus, et que les meneurs de l'Europe, instruits par le passé, rougiraient, et se laisseraient aller enfin à être justes? Mais non — les âmes qui nourrissaient ce décevant espoir avaient encore à apprendre ce que des hommes sur le trône peuvent oser ; il fallait qu'elles connussent que de tout ce qui vit de rapine et de proie sur cette terre, il n'y a de complètement insatiable que les tyrans ! A peine s'étaient-ils rencontrés, que, fidèle à sa nature, l'instinct de la race reparut; promesses, traités, chartes, tout fut vain ; tayaut! tayaut! fut le cri général. Savoir comme ils taillèrent et dépecèrent le gibier vite et bien, c'est aux Saxons, c'est à Gènes injuriée qu'il appartient de le dire — c'est à tout ce troupeau d'hommes troqués chaque jour dans leur impérial marché d'esclaves: — c'est à ces milliers d'âmes, qui, à la face du ciel, divisées, morcelées par fractions (40), furent échangées, vendues, livrées pour grossir le lot, déjà désordonné, de quelque puissant despote, et faire pencher la balance de l'Europe sous un mammouth de plus ! Oh ! que toutes les damnables actions qui furent alors si audacieusement hasardées crient aux hommes, d'une voix semblable au fracas de la glace rompue retentissant parmi les huttes des Alpes, qu'elles crient la perfidiedes despotes ; qu'elles disent au monde que lorsque le faucon pourra innocemment transporter en ses serres la frissonnante colombe, quand les loups auront appris à épargner l'agneau sans défense dont ils convoitent le sang, alors, mais seulement alors, on se pourra fier aux monarques !
Cela ne pouvait tenir — ces horreurs ne pouvaient durer, — La France se devait lever d'elle-même en sa force pour rejeter ses oppresseurs étrangers! — Oh! qu'alors, enchaîné comme au-
(40) « Tandis que le congrès s'occupait à reconstruire l'Europe, non suivant les droits, les affinités naturelles de sympathie, de langage, d'habitudes ou de lois, mais par des tables de finance qui divisaient et subdivisaient sa population en âmes, demi-âmes et même fractions d'àmes, suivant l'échelle des taxes et contributions directes qui pouvaient être perçues par l'État qui en devenait acquéreur, etc.» { Esquisses du pouvoir politique et militaire de la Russie.) Les mots sur le protocole sont âmes, demi-âmes, etc.
jourd'hui au sourcilleux front de quelque île lointaine, Napoléon n'eût pu revenir pour violer, flétrir à son aurore une cause si sainte !
— pour paralyser, les frappant de honte et de doute, les âmes patriotiques ; pour inscrire sur le drapeau de la liberté le nom d'un despote, et s'élançant dans la lice, de lui-même et sans être appelé, faire de l'enjeu de tous la partie d'un seul ! C'est alors que le monde aurait vu, encore une fois vu, quelle puissance peut déployer un peuple à l'heure de la liberté ! la foudre de la France eût encore éclaté, et mille glaives brandis à la fois eussent étincelé dans la cause sacrée du pays!
Le destin ne le voulut pas :— l'oiseau impérial, qui, tout proche en sa cage, dédaigné, immobile, semblait dormir la tête sous son aile, épiait le moment de prendre son vol. — Certes, il pouvait guetter l'heure quand de si noires actions, blanchissant ses actes, effaçaient ses fautes sous leur ombre ; certes, il avait tout lieu d'espérer que le monde, foulé aux pieds par de grossiers tyrans, redevenait sa proie! Échappé de sa prison, prenant son essor vers le soleil, l'aigle, en sa calme et majestueuse grandeur, vola de clocher en clocher (41) jusqu'au trône... et s'y reposant comme en son aire, il replia ces ailes dont un seul battement fait trembler l'univers!
Quelle fut votre fureur, vous troupe couronnée, quand vos orgies de pillage, vos brigandages joyeux, vos avares réjouissances, furent soudain interrompus! le hardi capitaine avait frappé du pied le sol des Gaules. Ce fut un cri fulminant, une malédiction roulante : « Qui veut assassiner — qui pourra enchaîner l'infâme ! le traître! le brigand! le parvenu!... » — «Le traître! »
— Et c'est de vous que l'injure est venue ! — Oui, vraiment de vous! Rois pieux, immaculés modèles d'honneur, dont la probité est connue de tous, car tous l'ont éprouvée ; vous dont le zèle vraiment suisse servit chaque parti tour à tour ; dont la facilité à rompre une promesse est partout renommée : vous qui avez en effet tout droit de faire monopole de l'astuce, et de
(41) «L'aigle volera de clocher en clocher jusqu'aux tours Notre-Dame.» ( Proclamation de Napoléon en débarquant de l'île d'Elbe.)
vous pavaner en votre juste indignation quand de si bas l'on s'avise de singer vos royales perfidies ! Oui — oui — c'est à vous seuls qu'il appartient de pécher toujours sans prévariquer jamais.— La fraude et le parjure ne sont que finesses politiques et savans coups d'état pour les seigneurs légitimes;— mais qu'un parvenu ose s'élever jusqu'aux monarchiques ruses: «Hors la loi! » est le cri de tous. Et si des siècles de trahisons réciproques peuplèrent vos tiroirs diplomatiques de spectres de traités assassinés par vous, si chacun de vous fut tour à tour fripon et dupe, qu'importe? — Une sainte ligue suffit à tout laver!...
Le très-pur et très-fidèle Russe — (fidèle à quiconque plus habile à piller pourra lui adjuger la part la plus forte) même vaincu, est sûr d'en venir à ses fins, car, à défaut d'ennemis à dépouiller, il sait se mettre à l'aise avec ses bons amis (42), et, de nuance en nuance, arrive à tondre jusqu'à ses proches (43). Le Prussien, plus saint et plus gracieux encore — plongé jusqu'aux oreilles dans le sang et les larmes de la Pologne égorgée , plane aujourd'hui , avec ses ailes de harpie, sur la tête dévouée de la Saxe en lambeaux! L'immaculé Autrichien aussi, lui dont l'histoire n'entasse qu'alliances trahies, défaites escamotées, dont Venise étouffée atteste la foi comme prince , tandis que sa fille, privée de royaume et d'époux, atteste sa foi comme homme ! Et toi, Angleterre, toi, jadis, aussi réservée, aussi pudique qu'une vierge cloîtrée, maintenant, grâces à ton Castlereagh, rompue à toute honte, à toute perfidie, tu marches en tête de cette horde, et montres le chemin !
Tel était pourtant le chaste congrès que la fuite de l'île d'Elbe frappa de stupeur, esprits et plumes ; tels étaient les saints dont l'indignation vertueuse dévoua la vie de Napoléon au fer des assassins! Troupe dégoûtante! — Qui ne se fût jeté de bon cœur alors dans les bras d'une tyrannie ouverte, franche,
(42) La paix de Tilsit, où la Russie abandonna la Prusse à la France, recevant en récompense une partie du territoire de son allié.
(43) Saisie de la Finlande par l'empereur de Russie sur un parent, le roi de Suède.
audacieuse, heureux de voir enfin une âme honnête prête à tout faire, hors mentir ; heureux de se dérober à la fausse et dégradante ruse de ces charlatans et de leurs hypocrites scélératesses revernies à neuf. — Saints ligueurs , qui vantent d'autant plus leur honneur et leur foi, qu'ils les souillèrent davantage ; dont il faut craindre la tendresse autant que la haine, car on sera tondu par toutes deux; impudens faussaires qui pillent au nom de la sainte Trinité {M), qu'ils chargent de sanctifier leur butin, de présider à leurs contrats de partage, et qu'ils prétendent rendre solidaire de leurs diaboliques actions! Mais chut!— assez! — ce flux de colère submerge mon papier trop étroit, — je m'arrête...— adieu! — Une autre fois nous reviendrons à ces lords de prière et de proie, méprisables cafards dont les fraudes de par le droit divin mériteraient d'être flagellées par une main plus puissante!
(44) Préambule habituel de leurs abominables traités. C'est dans le même esprit qu'après l'horrible massacre de Varsovie, Catherine ordonna un solennel Te Deum. pour remercier Dieu, dans toutes les églises, des bénédictions qu'il avait répandues sur les Polonais, commandant que chacun d'eux lui jurât une inébranlable fidélité, et s'engageât à répandre pour sa défense jusqu'à la dernière goutte de son sang, en baisant la sainte croix et l'Évangile, et se dévouant aux plus terribles jugemens de Dieu s'il manquait à cet engagement sacré.