LA DISSOLUTION DE LA SAINTE-ALLIANCE
Fable I.
J'ai fait un rêve qui ne présage rien de bon à la sainte confrérie. Je puis me tromper, mais j'avoue qu'autant que la divination est permise à qui ne fait pas métier de devin, la chose me frappe comme de sinistre augure.
Il me sembla voir sur le courant de la Neva un beau palais de glace, surmonté d'un dôme travaillé en filigrane par la gelée, en tout semblable à celui bâti par l'impératrice Anne (1), et qui, dit la tradition, brillait au clair de lune ni plus ni moins qu'une aurore boréale.
Dans ledit édifice, éclairé et meublé comme les plus beaux palais construits sur la terre ferme, je rêvai que sa majesté l'empereur de toutes les Russies donnait un bal, afin de recevoir avec tous les égards convenables les dignes gentilshommes qui ont montnTtant de zèle pour le bien de l'Europe à Troppau, à Laybach, à Vérone et ailleurs.
L'idée était heureuse et bien trouvée, pour faire voir comment l'âme humaine, pareille au fleuve emprisonné, peut être arrêtée en son cours, et immobilisée jusqu'à porter les plus lourds monarques que jamais ode ou sonnet aient chantés.
Et tous contens, et glacés, et pompeux, frissonnant au milieu
(1) Tout le monde sait que l'impe'ratrice Anne fit construire sur la Neva, en 1740, un palais de glace qui avait cinquante-deux pieds de long, et qui, lorsqu'il était illuminé, produisait un effet surprenant.
de l'illumination, admiraient la merveilleuse structure sans songer un moment à la base. Le czar lui-même, étranger à de plébéiennes terreurs, rayonnait en sa gloire; d'ailleurs madame Krudner n'avait-elle pas prédit sur son honneur qu'il n'y avait point péril! Il dansait donc, s'en donnant à cœur joie, intrépide à la valse, et s'y livrant de toute sa puissance , comme si la glace eût dû toujours durer.
Imaginez combien un barde tel que moi, nourri dans le respect et l'amour des monarques , devait trembler de voir cette belle compagnie s'ébattre en jeux si hasardeux! Les craintes qui assiégeaient mon âme fidèle n'étaient pas mal fondées, car voilà que bientôt les murailles massives furent prises d'une violente transpiration, et sur les parquets maintenant devenus de verre, altesses et royautés commencèrent à glisser. Le czar, au beau milieu d'une polonaise, put à peine s'empêcher de tomber sur le nez, et la Prusse, quoique plus habituée aux glissades, faillit mesurer la terre.
Cependant chacun se démenait à qui mieux mieux ; la Russie et l'Autriche marchaient en tête se donnant la main, sur un air d'Italie, tandis que le vieux M*4*, siégeant dans son fauteuil, les conjurait d'épargner ses orteils, et demandait à grands cris un fandango.
Et, sur ma foi, ils l'eurent, et tous s'y mirent comme des fous; jamais rois (quelque petite que soit la dépense d'esprit faite par leurs Excellences), jamais rois ne furent plus près de perdre, non le sens commun, mais le sens royal.
Biais aussi quelle danse que cette danse espagnole ! A peine l'air fatal était-il commencé, que, rouge comme un rayon lancé du soleil orageux du midi, une lumière fit resplendir les salons, surprenant la vieille aïeule des frimas , qui, fondant en larmes, s'écria: «De par Jupiter! c'est le dégel... nous sommes perdus ! nous sommes perdus ! »
Aussi pourquoi, au nom de Dieu! les potentats s'avisentils de battre des entrechats dans des palais sans fondemens?
A l'instant, tout fut à flot, couronnes , violons , sceptres, décorations, ces royales armoiries qui avaient si ben air taillées dans la glace transparente, ces aigles, si généreusement pourvues de deux têtes, pour vaquer à double trafic : — Il fallait voir avec quelle vitesse les globes et les sceptres glissaient de leurs serres sur tous les plafonds! Le double oiseau de proie de l'orgueilleuse Prusse, maintenant apprivoisé comme un coq mis hors de combat, battit en retraite
Et non seulement les salles, les plafonds, les lambris, mais, sentence plus terrible! les grandes Légitimités même s'allaient fondant.- Le czar furieux, juste au moment de lancer un sublime utase enjoignant que «toute lumière fût prohibée dans l'empire, » fat changé en naïade. Ce fut ensuite le tour du roi de Prusse, et comme ses illustrissimes lèvres s'entr'ouvraient sous l'influence de la brise du sud, le mot «Constitution» long-temps congelé dans sa gorge, vint lentement dégeler sur sa langue; tandis que W***, dégonflé par degrés, soupirant un faible adieu aux truffes, aux salmis, aux fondans pâtés d'oie, fut métamorphosé en un fondu aussi (2), pareil en son destin à ce roi succulent façonné en sucre pour fêter la nuit de Noël, qui va, hélas! se perdre, converti en une masse informe, dans la bouche de quelque marmot.
Bref, à peine avais-je pu compter une minute, que déjà le dôme éclatant et tout ce qu'il renfermait, rois, ménétriers, empereurs, — tout avait disparu. On ne voyait, on n'entendait plus rien que le fleuve brillant, coulant à pleins bords, heureux comme l'oiseau délivré de sa cage, et plus fier du rayon de soleil qu'il mire en sa course, plus joyeux de glisser ainsi dans sa grandeur native jusqu'à la mer, que lorsqu'il était chargé de liens étincelans, et paré de tout ce que la pompe royale avait pu rassembler pour éclairer son servage.
Tel est mon rêve, et je l'avoue, je tremble qu'il ne soit prophétique. Cette danse espagnole... ce rayon du midi... Mais tai-
(2) Nous renvoyons à plus savant que nous en l'art culinaire le sens et le sel de cette métamorphose gastronomique.
sons-nous ! ce n'est qu'un rêve, et madame Krudner, la prophétesse, en fera ce qui lui plaira.