LA MOUCHE ET LE TAUREAU
fable II.
Les sages de l'antique Egypte étaient discrets comme des muets, et lorsqu'ils daignaient condescendre à éclairer la foule, leurs oracles, de même que leurs momies, étaient enfouis sous tant d'enveloppes, que les plus curieux y perdaient patience. C'était au fond une bonne pâte de peuple, fort adonné aux rois, tendre à l'endroit des monarques et des crocodiles , des singes et des mystères, des chauves-souris , des hiérophantes , des mouches bleues, et autres animaux du même genre, comme vous le proumon petit bout d'histoire.
Un philosophe scythe, neveu, dit-on, du jeune Anacharsis, cet autre savant voyageur, entra un beau jour dans un temple de Memphis, pour prendre un aperçu de leurs farces mystiques. Il vit sur l'autel une grosse mouche bleue (3), faisant force embarras, et qu'on adorait à l'envi comme un être divin. Cependant un beau jeune taureau, conduit la corde au cou, gisait poignardé devant elle, sur les marches du sanctuaire.
Surpris de cette façon d'agir, il interroge son cicérone. « Si la question, dit-il, n'est pas trop impertinente, expliquez-moi pourquoi cet utile et puissant animal est ainsi offert en sacrifice à cette mouche importune?
— »I1 est tout simple que cela vous étonne, dit l'autre; mais pour nous c'est un symbole monarchique. La mouche sur l'autel, c'est la Légitimité ; le taureau vigoureux, c'est le Peuple qu'on lui sacrifie. »
(3) Selon Élien, c'était dans l'île de Leucade que se pratiquait cette cérémonie, — 0-JScv /3ovv touç f/.vioc?ç. [De Animal, lib. n, cap. vni.)