LE PETIT GRAND LAMA
Fable III.
Novella, la jeune Bolonaise, fille d'un savant docteur en loi (4), qui l'avait nourrie de toutes les subtilités des jurisconsultes anciens et modernes, était, dit-on, si belle, et sur les cœurs exerçait tant d'empire, que lorsque son père, malade au lit, ou retenu ailleurs, l'envoyait à sa place expliquer le code Justinien, elle abaissait un rideau entre elle et ses auditeurs, de peur que si ses charmes étaient à découvert, leurs yeux et leurs pensées errassent fort loin de la jurisprudence (5). Il en est de même de la vérité, quand elle se montre trop belle et trop brillante ; c'est réfugiée derrière le voile mince et léger de l'allégorie qu'elle peut instruire les hommes sans les éblouir.
Au Thibet régnait jadis un tout petit Lama, âgé d'un an au plus, et élevé au trône pour bénir le royaume, juste à l'instant où sa jeune Sainteté venait de percer, les uns disent sa première, d'autres sa seconde dent ; les chronologistes et les poètes varient sur ce point ; ce qui prouve combien les historiens doivent être circonspects. — Du moins savons nous l'importante vérité, c'est que sa majesté avait une dent (6) !
Non contre son peuple! oh! non! ses sujets étaient trop enchantés, comme doivent l'être tous bons sujets du grand-Lama; au besoin, ils eussent donné leurs têtes en guise de tontons au royal poupon : car il était là de droit divin ( ce que les avocats
(4) Andréas.
(5) « Quand il étoit occupé d'aucune essoine, il envoyoit Novella, sa fille, en son lieu lire aux escholles en charge, et afin que la biauté d'elle n'empêchât la pensée des oyants, elle avoit une petite courtine devant elle.» (Christine de Pise, Cité des Dames, p. il, chap, xxxvi.)
(6) Voyez l'ambassade de Turner au Thibet, et son entrevue avec le grand Lama. « TeshouLama, dit-il, avait alors dix-huit mois; quoiqu'il ne pût encore prononcer un seul mot, il fit les signes les plus expressifs, et se conduisit avec un décorum parfait et une dignité surprenante.»
nomment jure divino , c'est-à-dire le droit de disposer de vos biens, des miens et de ceux de tout le monde), bien entendu que les bourses de ses fidèles sujets étaient toujours prêtes à lui prêter aide et secours : aussi ne voyait-on que nourrices pensionnées, et le pays gémissait sous la multiplicité des bavettes et des biberons.
Oh! si un Hume ou un Bennett eût siégé au sénat thibétain, quelle ample matière à d'interminables débats sur l'estimation des mois de nourrice ! quel abattis, ô dieux ! de langes, de drapeaux et d'épingles, dans les batailles de chaque jour! Que d'appels aux journaux pour dénoncer les prodigalités faites en dragées et en hochets ! Mais non, si le Thibet avait un parlement, ses membres étaient beaucoup mieux appris que les nôtres ; ils ne firent pas la moindre opposition tant que dura la dentition du monarque.
Mais ce calme fut court. A peine eut-il atteint l'âge alarmant de trois ans, où les royales natures se révèlent, que ce petit Lama, jusque alors si tranquille, montra les plus effrayans symptômes d'indiscipline et de désordre. Mûr pour le mal, sans égards pour l'Église ni pour l'État, matin et soir s'émancipant avec quiconque l'approchait, il s'escrimait sur le nez du lord chancelier, tournait de travers les perruques de tous les juges, foulait aux pieds les cors des vieux généraux, canardait les évoques à coups de petits gâteaux tout chauds, montait à dada sur les masses d'armes de la Cité, et lançait, avec de diaboliques petits canons, des pois-chiches à la face de ses loyaux sujets; enfin, il fit de si méchans tours, et devint si indomptable (Dieu le bénisse!), que la nourrice en chef, quoique aidée d'un archevêque, avait peur quand il était dans ses accès, de le peigner ou de l'habiller, et que les courtisans, voire les plus enclins à tenir bon pour les rois quand même, ne pouvaient s'empêcher (lorsqu'ils disaient leur pensée, ce dont ils se gardaient bien ) de le juger un franc polisson.
Or, il advint que quelques seigneurs patriotes, espèce d'animaux fort rares que possède le Thibet, et qui se pourraient
à bon droit montrer à la foire avec le boa, la girafe et autres curiosités; quelques lords patriotes, dis-je, voyant à quel excès les choses étaient poussées , combinèrent leurs forces et adressèrent au conseil des nourrices une remontrance en style mâle, indépendant et simple, protestant tout d'abord qu'ils ne le cédaient à aucun de leurs devanciers en fidélité, en dévouement pour celui qui les tenait rangés sous la cuiller à soupe héréditaire; quant à la trahison, ils avaient horreur même d'y songer; eux et les leurs avaient tenu , tenaient et tiendraient pour le roi, prêts à affronter la rougeole et la coqueluche, tandis que d'autres, croyant l'héritier présomptif poitrinaire, lui avaient déjà fait faux bond!— Mais... quoique admirant fort les rois (surtout ceux tenus en lisière), ils voyaient avec honte et douleur tomber en désuétude le sage et constitutionnel contrôle des verges mises sous les yeux du souverain. Dernièrement encore, il y avait eu de telles frasques, de telles folies, de telles boutades, que tout le monde, sauf ceux qui étaient pourvus de gros bénéfices, s'accordaient à trouver la chose scandaleuse, même dans un roi. En conséquence, ils priaient humblement l'honorable conseil des nourrices de vouloir bien aviser à ce que les réformes désirées par tous les honnêtes gens fussent faites au plus tôt ; — en d'autres mots (de peur d'ennuyer par une trop longue supplique), ils s'aventuraient à proposer, sauf meilleur avis, comme le moyen le plus efficace pour amortir cette fougue, et couper le mal dans sa racine, qu'on administrât le fouet à sa majesté.
Jamais fusée à la Congrève lancée dans les retranchemens d'un camp ennemi n'y causa plus de terreur et d'émoi que cette proposition incendiaire n'en causa sur les bancs des nourrices. Les évêques, qui votaient par droit d'âge et de robe, furent des premiers à se récrier : « Quoi! fouetter un Lama ! —souffrir que les verges touchent son sacré... oh! c'est infâme, impie! saper ainsi le fondement de l'État! frapper la royauté dans sa base!...» Non,— non,— (le ciel soit en aide à eux et à leurs revenus!) ils déclarèrent tenir ces suppliques populaires pour d'odieux blasphèmes !
L'alarme ainsi donnée, et reprise en sous-œuvre par les graves
matrones commises au soin du nourrisson, s'agrandit et s'étendit au loin et au large, si bien que jamais dans les annales de l'histoire on ne vit tant de querelles et de débats qu'il s'en éleva alors entre les fouetteurs et les anti-fouetteurs. On craignit une révolution ; enfin, quoique un peu tard, l'avis des lords patriotes prévalut. Le parlement du Thibet s'assembla. — Le petit grand Lama, sommé de comparaître, fut, en présence des membres, bien et dûment fouetté, et (ainsi que nous l'apprend la Gazette des Nourrices) l'endura en héros.
Bien que parmi les torys du Thibet quelques-uns pleurent encore cette royale correction, l'exemple du petit prince a porté pour le pays de si admirables fruits, qu'oncques depuis grands ou petits Lamas ne se sont permis de sottises.