‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 199 sur 210 · LES ETEIGNOIRS · texte numérisé non relu

LES ETEIGNOIRS

Fable IV.

Quoique les soldats soient les vrais soutiens, les alliés naturels des cours, malheur au monarque qui s'en repose trop sur ces amis à habits rouges (7) ! car parfois des soldats s'avisent de penser; on a vu jusqu'à des colonels raisonner, — et les raisonneurs, qu'ils soient vêtus de rose, de rouge ou de bleu, sont sur la pente de la révolte (du moins neuf sur dix).

Il n'est guère de soldats, je crois, plus amoureux de liberté que Mina. Malheur aux rois quand la fièvre de l'indépendance tourne à la scarlatine (8) ; alors... Mais chut!... mieux vaut voiler ma pensée sous un conte.

Certain lord persan, des plus riches et des mieux titrés, venant prendre possession d'un immense domaine, fut choqué

(7) On sait que l'uniforme militaire des Anglais est rouge.

(8) Allusion à la couleur écarlale de l'arme'e. Ce jeu de mots est, comme presque tous les autres, intraduisible.

d'apprendre qu'il avait pour voisins, presque à sa porte, de misérables Guèbres dont les feux hérétiques brûleraient sous son nez. Les seigneurs de Perse sont, sans nul doute, maîtres de leur vouloir. — Aussi, un beau matin, il chassa de son voisinage ces hôtes incommodes, après leur avoir préalablement administré des coups de bâton en manière d'avis; puis, rendant pieusement grâce au ciel, il jeta bas leur temple, joyeux et se bénissant luimême au milieu de ces ruines païennes. Mais une vexation sur laquelle mylord n'avait pas compté, c'est que, lorsque tout cédait à son caprice, le maudit feu que ces Guèbres avaient laissé derrière brûlait toujours, en dépit de ses efforts. Vainement il fit rage , comme si le froncement de son sourcil eût dû faire ramper à ses pieds l'insolent rebelle; mais, non : — ces feux sont ce qu'il y a au monde de plus indocile, et prennent peu souci des lords ou des rois. A peine sa seigneurie était-elle parvenue à étouffer la flamme sur un point, que crac! elle jaillissait ailleurs, plus vive et plus tenace.

Enfin, lorsque, en dépit des prières et des jurons, il fut prouvé que la flamme opiniâtre le bravait , ses intendans vinrent à la file, avec de profonds salants, offrir de le pourvoir, moyennant contrat, d'immenses éteignoirs (article fort demandé, dit-on, à Ispahan, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, — bref, partout où la lumière est prohibée en cour), machine dont un seigneur ne saurait se passer, propres à éteindre subitement, sans fumée, les feux de toutes sortes, — depuis les jets enflammés du volcan jusqu'à la plus imperceptible étincelle, — de manière à ce que tout devienne terne, sombre et dormant, comme il convient aux alentours d'un grand seigneur.

La proposition acceptée, les éteignoirs fournis en grand nombre (tous de gigantesque et impériale dimension), rangés en ligne, noirs et vernis, se tinrent prêts au premier symptôme de lumière à tomber sur le feu.

Mais, hélas ! combien la sagesse seigneuriale est sujette à errer, même dans sa foi ! Un beau jour que le lord avait laissé tout sain et sauf (du moins il le croyait), ayant placé sur

chaque issue perfide une de ses noires sentinelles , et pensant bien dans la joie de son eœur n'avoir laissé ni entrée ni sortie à la flamme, — imaginez, ô dieux! sa surprise et sa rage, lorsqu'au retour il trouva non seulement l'ancien feu aussi vif que jamais, flamboyant et brûlant, mais de jeunes et nouveaux rejetons d'ifr* cendie se faisant jour dans toutes les directions; et, spectacle encore plus étrange, encore plus formidable! les éteignoirs eux-mêmes en feu ! ! ! Eux-mêmes ! ces fidèles et aveugles machines que sa seigneurie avait si chèrement payées, comme le seul moyen , avec l'aide de la Providence , de réprimer, d'étouffer toute illégitime clarté, étaient maintenant,-— il n'était que trop vrai ! — métamorphosées en torches brûlantes ! et, par un changement aussi bizarre que cruel, les étouffoirs servaient d'aliment à la flamme.

Privé de son unique espoir : « Que reste-t-il à faire?» s'écria le grand homme. Prendre ses jambes à son cou et s'enfuir : seul expédient laissé à plus d'un eminent personnage. Ainsi fit-il, tandis que les Guèbres bannis rentraient heureux dans leurs demeures ; et quoique le feu eût franchi toute barrière, et sauvage, ardent, s'étendît au loin et au large, cependant ceux qui révéraient la flamme sacrée lui pardonnèrent ses écarts, ses excès. Bientôt un nouveau temple s'éleva, où chéri, honoré, gardé, non enchaîné, habita le feu divin, répandant une clarté vive, mais égale, né sur la terre, et s'épurant pour le ciel.

De là ma muse tire cette morale : qu'il est peu sûr et par trop simple à nos seigneurs et maîtres de s'en fier à des éteignoirs qui peuvent prendre feu.

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