‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 201 sur 210 · FRAGMENS DE VOYAGE (14), AG. M., ESQ · texte numérisé non relu

FRAGMENS DE VOYAGE (14), AG. M., ESQ

Dc Frédéricksburgh, Virginie (15) 2 Juin.

Cher Georges, bien que j'aie les os rompus des cahotemens essuyés cette semaine au bord et au fond des ornières (16), et sur les ponts faits d'inégales planches, en rangs disjoints, comme les dents d'une vieille femme, planches jetées à l'aventure sur de fangeuses rivières (17), dont les noms seuls feraient s'entrechoquer les genoux du plus brave;— songez-y seulement ! Rappahan-

(14) Ces fragmens ne forment qu'une petite partie d'un fort ridicule mélange de vers et de prose rimée, dans lequel je jetais à la hâte, comme récréation, quelques incidens de mon voyage, La forme en fût-elle plus présentable, il y a trop d'allusions et de choses tout-à-fait personnelles pour me permettre de les publier en entier.

(15) Ayant passé environ une semaine à New- York, où je vis madame Jérôme Bonaparte, et éprouvai un léger choc de tremblement de terre ( seules choses qui aient particulièrement excité mon attention en cette ville), je fis voile de Boston pour Norfolk, d'où je poursuivis ma tournée, au nord, par Yv illiamsburgh, Richmond, etc. A Richmond se trouvent quelques hommes d'un rare talent, M. Wickam, un des plus célèbres légistes des États-Unis, gentilhomme dont les manières et toute la façon de vivre honoreraient les sociétés les plus cultivées; le juge Marshall, auteur de la Vie de Washington, est encore un des plus remarquables ornemens de Richmond. Ces hommes distingués sout du parti aussi respectable qu'impopulaire, en ce moment, que l'on nomme les fédéralistes.

(16) Ce que dit M. Weld de la continuelle nécessité $ équilibrer ou arrimer la diligence en passant sur quelques-unes des pitoyables routes d'Amérique, n'est nullement exagéré. «Le postillon est obligé d'en appeler fréquemment aux voyageurs, qui occupent l'intérieur de la voiture, pour les prier de se porter, tantôt d'un côté, tantôt dc l'autre, afin de l'empêcher de verser dans les profondes ornières dont les chemins sont sillonnés. — « Maintenant, messieurs, à droite! » sur quoi les passagers se hâtent de se jeter à mi-corps hors de la voiture pour rétablir l'équilibre de ce côté. — «Maintenant, messieurs, à gauche!» et ainsi de suite. "Weld's Travels, lettre^.

(17) Avant que la diligence puisse traverser un de ces ponts, le postillon est obligé de s'arrêter et d'arranger les planches qui le composent de la façon qui lui paraît la plus sûre, et comme le passage de la voiture dérange de nouveau ce plancher mouvant, les voyageurs qui survienneut ensuite doivent naturellement recommencer

nock, Occoquera. — Le ciel nous protège ! Qui jamais entendit de si barbares noms ! pires que le latin de M*", ou que le codicile anodin du testament d'une sorcière, qui prend son chat pour héritier ! Je traite trop mal ma déesse (ma muse , veux-je dire) en les lui faisant prononcer : autant vaudrait lui livrer le Yerbe grec, spermagoraiolekitholakanopolides (18) ; mots qui ne doivent être prononcés que les jours de dimanches et fêtes, quand on n'a pas autre chose à faire.

Mais, très-cher Georges, quoique chaque os, endolori de cette cahotante épreuve, cherche à regagner la place d'où la diligence a jugé à propos de le déboîter, je pense que je ne dormirai que mieux après vous avoir griffonné quelque bout de lettre, comme qui dirait : « Georges, bonne nuit, mon cher ! » à quoi, bien que loin du lieu d'où je date, vous répondrez : « Eh ! la pareille à yous, Tom ! »

Mais n'imaginez pas que j'aille enregistrer toutes sortes de niaiseries et de puérilités; que j'aille vous dire les prix de tout ce qui se mange, de tout ce qui se boit, et autres vicieuses incitations aux âcretés de vos appétits (comme pourrait dire un yankee) ; non, non ; ma muse est trop délicate pour aborder le chapitre des comestibles! non plus qu'elle ne peut, en vrai pédant de collège, traiter delà conchyliologie ou de la météorologie. Cette nymphe, libre comme les comètes errantes , ira-t-elle comparer les baromètres, les instrumens aratoires, les histoires statistiques? Qu'a-t-elle à faire avec la géographie, les lois, et tant d'autres mystères, dont elle ne se soucie non plus que de trois sauts de la plus jolie puce qui ait jamais provoqué les sourires de la beauté, au temps où les bardes de France, tous, un à un, déclarèrent que jamais main n'avait saisi puce sembla-

l' arrangement. Maboniet (ainsi que Sale nous l'apprend) était fort embarrassé pour imaginer quelque pont précaire et dangereux à l'entrée de son paradis, qui pût, par le contraste, doubler le plaisir de ceux qui parvenaient à y mettre le pied. Un pont de la Virginie, à mon avis, aurait complètement résolu le problème et satisfait le propbète.

(18) 27repfjiayopa(oXexi0o>ax«vc>'7rwX{<?eç. [Lysistrate cTARISTQphane.

ble à celle qu'un doigt savant surprit sur le col de Catherine des Roches (19).

C'est sentiment que je parlerai, Georges, quand j'en trouverai l'occasion, chemin faisant; botanique aussi: — oh! Linnée a fait de moi un vrai scélérat ; je découvre en chaque bouquet des cas de polygamie tels qu'ils feraient rougir la fleur pudique du curcuma (20) ; les vices, sous toutes les formes et sous tous les noms , hantent depuis" les adultères jardins jusqu'aux jachères licencieuses ! Je vous enverrai une dionœa muscipula (21) , et pour peu que vous vous enfonciez dans le livre de Bartram, vous y trouverez une jolie, complète et fleurie description de ce burlesque genre, lobé et carnivore. — Le ciel me soit en aide ! pensez un peu, un végétal carnivore ! Enfin, Georges, soyez sûr que je vous traiterai aussi romantiquement que L*** (22) (n'allez pas rire ), et que je vous décrirai les vues si frappantes, si pittoresques, que l'on aurait de l'Atlantique, si seulement on la pouvait voir.

Et pour en venir à présent à l'agréable variété de mes compagnons de voyage, nous avions un quaker qui tenait de la place pour vingt, compacte et grave comme une Bible polyglotte, et sa nièce, droite à ses côtés, aussi belle, aussi rangée et aussi propre qu'un livre relié à neuf...

(19) Allusion à une collection de poèmes appelés La Puce des grands jours de Poitiers ; tous écrits à propos d'une puce qu'Etienne Pasquier avait saisie sur le cou de la fameuse Catherine des Roches, un beau matin, durant les grands jours de Poitiers.

(20) Curcuma, « froid et pudique.» DARWIN.

(21) «J'ai observé aussi dans cette savane abondance de la burlesque Dionœa Muscipula. » Bartram's Travels in north America. (Voir pour la description de ce végétal omnivore Y Introduction, p. 13.)

(22) Ce duc philosophe décrivant la vue de la maison de M. Jefferson, dit : • On aurait pu jouir de la vue de l'Atlantique, sans la distance trop grande qui rendait impossible de l'apercevoir.»

Il y avait aussi un étudiant de collège qui s'étendait beaucoup plus sur les richesses acquises par sa docte cervelle, qu'il ne se fût hasardé à le faire s'il y avait impôt sur cette denréelà. Je demandai au quidam si son... comment appelez-vous cette chose?... si son Aima Mater et son régent, se conformant aux souhaits du noble marquis , avaient enfin pris un maître de danse (23).

Mais le soir descendait tranquille et sombre ; le whip-poorwill chantait mélancoliquement sur un arbre, et je tombai dan» une profonde rêverie

Et voilà qu'à travers l'obscurité, les mouches luisantes lançaient de leurs ailes des milliers d'étincelles (24). Je profitai de la circonstance pour écrire un sonnet à celle qui brillait sur le bonnet du quaker.

(23) Le marquis de Chastelux, dans sa très-sage lettre à M. Maddison, professeur de philosophie au collège de Guillaume de Barie, à Williamsburgh, insiste avec beaucoup de gravité sur l'importance que l'on doit mettre à l'art de danser. ( Voyez ses voyages.)

(24) Les illuminations brillantes et variées que les mouches à feu allument dans les bois, la nuit, ont tout-à-fait l'air d'un enchantement'. «Puis, ces mouches se développant de l'obscurité de ces arbres et s'approchant de nous, nous les voyions sur les orangers voisins qu'elles mettaient tout en feu, nous rendant la vue de leurs beaux fruits dorés que la nuit avait ravie, etc., etc. » (Voyez l'Histoire des Antilles, art. 2, chap, iv, liv. I.)

'Cette note est en français, je ne puis donc en changer la rédaction, bien que je craigne qu'en citant, l'auteur anglais n'ait altéré le style naïf, mais lucide, du père Dutertre.

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