L'IRLANDE CHRÉTIENNE
Abbayes et ruines monastiques, Le voyageur et l'antiquaire ne peuvent faire un pas en Irlande sans rencontrer les ruines de quelque monastère que l'intolérance de l'Église anglicane a laissées au milieu des vertes plaines de l'antique berceau des lettres. Ces vénérables restes réveillent dans notre âme une suite d'idées aussi grandioses que mélancoliques , qui nous rappellent les triomphes et les dures épreuves par lesquelles la religion catholique a dû passer. — Quel intérêt ne s'attache pas aux ruines de ces antiques abbayes, qui donnent au pays l'aspect d'une désolation à la fois pénible et magnifique ! Lorsque nous visitons ces vénérables débris de la piété, de la science et de la bienfaisance de nos pères, nous sentons un certain attrait qui nous porte insensiblement à nous livrer à des pensées sérieuses et profondes. L'antiquaire,
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tandis qu'il mesure la hauteur de la tour chancelante, couverte de lierre , qu'il esquisse l'arche prête à s'écrouler, ou qu'il cherche à déchiffrer l'inscription mutilée et à moitié effacée de la pierre tumulaire,sent qu'il respire une atmosphère qui n'est pas de ce monde. Il craint de commettre une profanation en foulant aux pieds la terre qui couvre la poussière des princes et des guerriers, les cendres sanctifiées des prêtres et des philosophes. L'âme aime à parcourir les divers anneaux qui forment la chaîne de ses souvenirs historiques, et à lire sur les fragmens épars du saint lieu le reflet d'un glorieux passé.
En contemplant ces vénérables restes de l'antiquité, qui ne serait tenté de s'écrier avec Yolney :
« Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux ! C'est vous que j'invoque, c'est à vous que j'adresse ma prière. Oui! tandis que votre aspect repousse d'un secret effroi les regards du vulgaire , mon cœur trouve à vous contempler le charme des sentimens profonds et des hautes pensées. Combien d'utiles leçons, de réflexions touchantes ou fortes n'offrez-vous pas à l'esprit qui sait vous consulter! c'est vous qui, lorsque la terre entière asservie se taisait devant les tyrans, proclamiez déjà les vérités qu'ils détestent, et qui, confondant la dépouille des rois avec celle du dernier esclave, attestiez le saint dogme de l'égalité. C'est dans votre enceinte, qu'amant solitaire delà liberté, j'ai vu m'apparaître son génie, non tel que se le peint un vulgaire insensé, armé de torches et de poignards, mais sous l'aspect auguste de la justice, tenant en ses mains les balances sacrées où se pèsent les actions des mortels aux portes de l'éternité.
» 0 tombeaux ! que vous possédez de vertus ! Vous épouvantez les tyrans, vous empoisonnez d'une terreur secrète leurs jouissances impies! ils fuient votre incorruptible aspect, et les lâches portent loin de vous l'orgueil de leurs palais. Vous punissez l'oppresseur puissant; vous ravissez l'or au concussionnaire avare, et vous vengez le faible qu'il a dépouillé; vous compensez les privations du pauvre, en flétrissant de soucis le faste du riche; vous consolez le malheureux en lui offrant un dernier asile; enfin, vous donnez à l'âme ce juste équilibre de force et de sensibilité qui constitue la sagesse, la science de la vie. En considérant qu'il faut tout vous restituer, l'homme réfléchi néglige de se charger de vaines grandeurs , d'inutiles recherches; il retient son cœur dans les bornes de l'équité; et cependant, puisqu'il faut qu'il fournisse sa carrière, il emploie
ET LA LITTÉRATURE IRLANDAISE. lxix
les instans de son existence, et use des biens qui lui sont ac? cordés. Ainsi, vous jetez un frein salutaire sur l'élan impétueux de la cupidité , vous calmez l'ardeur fiévreuse des jouissances qui troublent les sens ; vous reposez l'âme de la lutte fatigante des passions; vous l'élevez au-dessus des vils intérêts qui tourmentent la foule, et de vos sommets, embrassant la scène des peuples et des temps, l'esprit ne se déploie qu'à de grandes affections, et ne conçoit que des idées solides de vertu et de gloire. Ah! quand le songe de la vie sera terminé, à quoi auront servi ses agitations , si elles ne laissent la trace de l'utilité ?
» 0 ruines ! je retournerai vers vous prendre vos leçons i Je me replacerai dans la paix de vos solitudes; et là, éloigné du spectacle affligeant des passions, j'aimerai les hommes sur des souvenirs, je m'occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de l'idée de l'avoir hâté. »
Ces temples qui n'offrent aujourd'hui que des ruines retentissaient jadis des louanges de ce Dieu presque oublié denos jours ; sur cet autel mutilé furent célébrés les saints sacrifices d'une reli* gion que tous les siècles ont révérée ; cette colonne tronquée soutenait la chaire sacrée où le prédicateur faisait entendre les préceptes de la foi et la morale la plus pure ; sous ces arcades, maintenant remplies de cercueils brisés et d'herbes sauvages, étaient placées ces tribunes où les larmes de la pénitence coulèrent et furent séchées par le repentir. Le marbre qui couvrait le sol de l'enceinte sacrée a fait place à une verdure parsemée de tombeaux. — C'est là qu'une foule innombrable de fidèles , depuis le lever de l'aurore jusqu'au coucher du soleil , se prosternaient devant le Saint des saints. Quelle vaste mutilation a détruit ces cloîtres, que foulèrent ces pieux cénobites, dont les écrits scientifiques et théologiques reculèrent les bornes des sciences et des lettres et sauvèrent des ravages du temps et de la barbarie tous les monumens primitifs de la sagesse et de la littérature ancienne !
Sans les soins que les moines de ces temps prirent de conserver et de multiplier les copies des saintes Ecritures et des ouvrages classiques, le savant et l'homme de lettres où trouveraient-ils aujourd'hui les écrits inspirés ou les productions du génie de la Grèce et de Rome? Ces cellules, maintenant en proie à la destruction, servaient autrefois de demeures aux saints et aux savans, à l'étranger et au pèlerin. Dans ces vastes salles, où de nos jours les hiboux et les renards cherchent une