POÉSIES DES BARDES
J'aime , dit Cuthullin , ces souvenirs antiques ! Récit des temps passés, ô chants mélancoliques, Vous flattez mon oreille et soulagez mon cœur ! Ainsi quand, de la nuit perçant la profondeur, L'Aurore au teint vermeil verse de douces larmes , La fleur lève sa tête et reprend tous ses charmes, Le brouillard disparaît, le ciel devient plus pur, Et le lac montre au loin son immobile azur. 0 barde, élève encor ta voix mélodieuse ; Anime de ces bois l'ombre silencieuse : Que ma douleur se calme à tes accords touchans ! Des salles de Tura répète-moi les chants. J'étais, il m'en souvient, dans l'âge le plus tendre, Lorsque dans mon palais Fingal vint les entendre, Ta bouche l'entretint des faits de ses aïeux, Et le feu de sa gloire éclata dans ses yeux.
Le palais se remplit d'une foule joyeuse; On entend résonner la harpe harmonieuse : Cent bardes rassemblés célèbrent tour à tour Les belles, les héros, la victoire et l'amour. Au milieu de ces chants de gloire et d'allégresse,
On distingua d'Ullin la voix enchanteresse
Mais le silence , hélas ! règne dans ces retraites , Des bardes de Selma les harpes sont muettes (1).
On trouvait en Irlande des bardes connus sous le nom de fiîea depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'année 1738, lorsque mourut Carolan, qui semble être né pour faire briller d'un nouvel éclat l'ordre dont il forme le dernier chaînon.
Nous mettrons incessamment sous les yeux du lecteur les principaux documens qui nous ont guidés dans nos travaux ; la plupart de ces documens sont tirés de nations étrangères; ils ajoutent
(1) Les citations en vers contenues dans les pages lxxvij-lxxxj sont extraites de la traduction du poème de Fingal par le baron de Sorsum.
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par conséquent aux droits que revendique l'Irlande. Qu'il nous suffise de dire à présent que plus nous étendons nos recherches vers le passé, et plus nous découvrons les titres que la poésie irlandaise doit acquérir à notre estime. Diodore de Sicile, qui écrivit quarante-cinq ans avant Jésus-Christ, raconte que les bardes s'interposaient entre les armées ennemies au moment où elles allaient fondre l'une sur l'autre; leur éloquence entraînante empêcha souvent l'effusion du sang. Selon cet auteur, ils chantaient leurs poèmes en s'accompagnant d'un instrument qui ressemblait à une lyre. Ammianus Marcellinus ajoute qu'ils célébraient les actions héroïques des hommes illustres dans des vers qu'ils récitaient aux doux sons du même instrument. Tous deux, ainsi que Strabon, s'accordent à dire que des bardes furent en honneur parmi les tribus celtiques, bien avant le temps d'Auguste. Ils furent plus nombreux et plus vénérés parmi les Celtes qui habitaient l'Irlande que partout ailleurs.
Nous lisons dans Tacite que Suetonius Paulinus, gouverneur de la Bretagne sous Néron, après s'être emparé de l'île d'Anglesea, non seulement fit couper les bois sacrés des Druides, mais qu'il mit à mort un grand nombre d'entre eux. Si, comme on l'assure, les bardes qui échappèrent à la cruauté du préfet romain s'enfuirent en Irlande, il est permis de croire qu'en y introduisant leur poésie et leur musique ils donnèrent un nouvel essor à ces arts, qui florissaient déjà depuis des siècles dans ce pays.
Les historiens irlandais gardent un profond silence sur l'institution des bardes jusqu'à l'avénemen tau trône de Tigernmas, qui brilla autant par sa bravoure dans les combats que par sa sagesse dans les conseils. D'après une loi de ce monarque éclairé, les états furent distingués chez les Irlandais par le -nombre de couleurs de leurs habits. Les artisans , les paysans et les simples soldats les portaient d'une seule couleur; les officiers et la bourgeoisie, de deux; les officiers supérieurs et commandans, de trois; les beatachs, ou ceux qui exerçaient l'hospitalité, de quatre ; les nobles et les chevaliers, de cinq ; les ollamhs ou principaux bardes, de six ; enfin les rois et les princes des familles royales, de sept. Rien ne prouve mieux l'estime dont les bardes et les savans jouissaient chez cette nation guerrière que la préférence qu'elle leur accorda sur ses officiers généraux. Dès la plus haute antiquité, ce peuple fonda des collèges dans différentes parties du royaume pour l'éducation des bardes. Auprès des forêts, loin du bruit et des distractions du
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monde, les jeunes disciples se formaient par de pénibles et longues études à l'honorable carrière des lettres; les soucis et les inquiétudes furent bannis loin de ces séjours paisibles, où lame a pu s'épurer et le génie prendre le plus noble essor. Dans ces solitudes, les druides apprirent aux bardes les élémens d'histoire, d'élocution, de législation mis en vers et accompagnés de chants. Les plus célèbres collèges furent ceux de Clogher, Armagh, Lismore, Tara, et c'est sur leur emplacement que le clergé chrétien établit au cinquième siècle les séminaires célèbres dont l'Irlande revendique la gloire avec un juste orgueil (1). Les druides, voulant se réserver l'usage exclusif des caractères, en communiquant ces connaissances à leurs disciples, leur ordonnaient strictement de ne les enseigner que de vive voix. La musique et le maniement des armes faisaient également partie de l'éducation des bardes , qui durait environ douze ans.
Lorsque le jeune barde obtenait le grade d'ollamh , il était nommé Fili >, Brehon ou Seanacha, selon le rang que sa famille occupait dans le monde.
Le Filea ou poète mettait en vers les préceptes de la religion, il animait l'ardeur des soldats avant et pendant les combats, par les odes et les chants guerriers. Il célébrait les hauts faits des princes, ou les égayait par les récits des temps passés, qu'il mariait souvent aux doux accords de la harpe. Souvent le filea, cédant aux désirs des princes qui voulaient faire prédire leurs succès , afin d'exciter le courage de leurs soldats, prétendait être initié aux secrets de la magie; il encourageait l'ignorante crédulité en répandant des craintes superstitieuses pour mieux assurer le triomphe de ses impostures.
Le Brehon, à la fois juge et législateur, promulguait les lois.
Le Seanacha réunissait les fonctions d'antiquaire, de généalogiste et d'historien. Chaque province, de même que chaque prince ou chef, avait son seanacha (2). Indépendamment de ces trois grades, il y avait un ordre inférieur de bardes.
Chez les bardes, les caleçons, les brodequins et les chaussettes étaient tout d'une pièce, et si justes qu'ils dessinaient toute la forme du corps. Le barde portait une longue cotaigh, le cama-
(1) En veut-on un exemple : la péninsule sur laquelle est située de nos jours la ville de London-Derry fut célèbre autrefois par un bois et un collège druidiques. De là Dorie ou Derry, qui veut dire en langue irlandaise bois de chêne. Saint Columban convertit en monastère ce séminaire druidique.
(2) L'ancien collège de blason d'Uster existe encore de nos jours.
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siam des Latins , espèce de chemise à manches , ordinairement de toile jaune, ouverte sur le devant et qui descendait jusqu'à mi-cuisse. Cette chemise était attachée par une ceinture; le cou et les épaules étaient nus. Par dessus ces vêtemens, le barde portait un grand manteau comme le pallium des Grecs et la toga des Romains. Il était coiffé d'un capuchon fait de la même étoffe que le manteau et élevé en pointe, et sa harpe suspendue devant lui était attachée par une agrafe à ses vêtemens. — Pour se faire une idée de ce vêtement, il faut voir les manteaux que portent en Angleterre les hérauts d'armes.
A la mort d'un prince ou d'un chef, tous les ordres des bardes s'assemblaient pour la cérémonie du Caoine ou chant funèbre. A cette occasion, le druide commençait par célébrer les rites prescrits par la religion. Le seanacha succédait au druide et récitait la généalogie du défunt. — Le caoine, composé par le fllea et mis en musique, était chanté par un raccaraide ou rhapsode qui s'accompagnait de la harpe. Des ménestrels, des bardes et des musiciens chantaient en chœur, tandis que les parens et les amis du défunt, qui assistaient à cette scène solennelle et touchante, versaient des larmes entremêlées de soupirs.
Lorsque l'âme des auditeurs s'attendrissait et que toutes les passions étaient calmées par les chants plaintifs, on recommandait aux bardes de saisir cette occasion favorable pour inculquer dans les esprits de leurs auditeurs un profond respect pour la vertu.
Le barde commençait d'ordinaire d'une manière pathétique par déplorer la perte qu'ils éprouvaient par la mort de leur patron. Il louait ensuite ses vertus, son héroïsme, racontait tous ses actes d'humanité, ses hauts faits, et terminait chaque stance par une épithète fastueuse. Cette cérémonie avait une telle importance aux yeux des Irlandais païens , qu'ils regardaient comme maudit l'homme privé des honneurs de la sépulture. — La superstition populaire croyait que son esprit devait errer éternellement en déplorant son malheureux destin. Les bois et les déserts se peuplaient ainsi d'ombres fugitives ; le pâtre, attardé à l'heure de minuit, s'imaginait entendre leurs cris lugubres dans le sifflement des vents ou dans le bruit des torrens. Les phénomènes naturels propres aux pays montagneux ou marécageux tendirent à accréditer cette superstition (1).
(1) Voyez ma notiee sur les pièces fantastiques de Shakspeare, Bibliothèque Anglo-Française, tome I.
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Les anciens Irlandais croyaient entendre aussi les ombres se plaindre près des lieux où quelqu'un devait mourir. Cette superstition est répandue encore aujourd'hui parmi ce peuple, et les récits qu'il en fait sont très-poétiques. Le fantôme, disent-ils, paraît monté sur un météore, et fait deux ou trois fois le tour du lieu où est la personne qui doit mourir; il prend ensuite le chemin par lequel le convoi doit passer, poussant des cris par intervalles, et s'arrête enfin sur la place des funérailles, où il s'évanouit. On croyait alors en Irlande, et beaucoup d'habitans du midi et de l'ouest de l'île sont encore aujourd'hui de cette opinion, que les ombres des morts venaient errer autour de leurs amis vivans, et qu'elles leur apparaissaient quand ils allaient tenter quelque grande entreprise.
Il n'y avait pas de bardesses chez les Irlandais; néanmoins la mélodie inimitable de la voix féminine se mariait aux chants funèbres et entretenait la mélancolie que ne manquait jamais d'inspirer cette cérémonie solennelle, empruntée aux Celtes. Après l'abolition de l'ordre [des bardes, le chant funèbre fut dévolu aux femmes. De nos jours même dans le midi et à l'ouest de l'Irlande, des femmes habillées quelquefois de blanc, d'autres fois de noir, exercent la profession de pleureuses de mort; comme les prefiœ dont parle Servius, elles suivent les convois en poussant des gémissemens et des cris lamentables. Ces femmes, qui se relèvent d'heure en heure, font durer cette cérémonie tant que le corps reste exposé. Le jour de l'enterrement, on le porte au lieu de la sépulture, accompagné de ces mêmes pleureuses, qui font retentir l'air de cris redoublés. Privée de sa poésie romanesque qui lui prêtait tant de charmes, cette cérémonie touchante n'est plus aujourd'hui qu'une coutume barbare.
Les charmes de la poésie et de la musique, unis aux attraits irrésistibles de la beauté, donnaient une très-grande influence aux femmes de ces siècles héroïques. Elles l'employèrent à polir les mœurs d'un peuple chez qui ses querelles domestiques entretenaient l'esprit belliqueux. Tandis que les guerriers rangés en bataille attendaient l'arrivée des ennemis, les femmes parcouraient les rangs, excitant par leurs chants le courage des soldats; de jeunes vierges, vêtues de blanc, allaient au-devant des vainqueurs à pas cadencés, et saluaient les héros en récitant des hymnes mariés aux doux accords de harpes portatives. Cette coutume, qui contribua tant à entretenir la valeur, fut en usage parmi toutes les nations celtiques. Voici comment Mac Pherson dépeint les bardes Carril et Ossian :
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Mais quel est ce vieillard au front blanchi par l'âge, Qui des monts élevés descend vers le rivage? C'est le barde Carril, chantre des autres temps; Sa voix a la douceur du souffle du printemps. Salut, ô vieux Carril, dis-nous ce qui t'amène.
— Ma voix, noble Ossian, n'égale pas la tienne ; Elle a pu célébrer et la guerre et l'amour,
Mais, toi, tu sais combattre et chanter tour à tour ! Evirallin pourtant se plaisait à m'entendre. Pour charmer les loisirs d'une épouse si tendre , Souvent ta harpe aussi frémissait sous tes doigts: Elle-même à nos chants mêlait sa douce voix. Un jour (il est encor présent à ma mémoire) Du malheureux Cormac elle nous dit l'histoire ; Cet amant dédaigné, dont, par un triste sort, En repoussant les vœux, elle causa la mort : Quelques pleurs de pitié de ses beaux yeux coulèrent, Tu la pris dans tes bras, vos larmes se mêlèrent. De Cormac cette vue eût allégé l'ennui , Car, s'il mourut pour elle, elle pleurait pour lui ! Sensible, au cœur naïf, douce, compatissante, Ossian, que d'attraits possédait ton amante !
— D'autres objets, Carril, cherche à m'entretenir, Ne me rappelle point ce triste souvenir :
En songeant au passé, tout mon cœur se déchire, Et long-temps à ses maux il ne pourra suffire ! ■ Ma chère Evirallin , mes uniques amours, Froide et décolorée, elle dort pour toujours ! Mais viens à mes côtés, sur la mousse prend place; A tes accens, ami, que ma peine s'efface ! La brise du matin n'a pas plus de douceur Alors que, soulevant les cheveux du chasseur, Elle vient soupirer auprès de son oreille; A son frémissement avec joie il s'éveille, Et croit entendre alors dans le vague des airs Des esprits de la nuit les célestes concerts !
Les noms des héros finiens vivent dans les chants des bardes.
Oui, dans les temps passés que sa mémoire (du chasseur) plonge,
Dit Fingal, nous aurons bientôtfui comme un songe;
De nous à peine , hélas ! dans les jours à venir,
Quelques chants garderont un lointain souvenir,
Et peut-être déjà nos tombes ignorées
Sous l'herbe auront été par les ans dévorées.
Mais vous qui conservez les noms de nos héros ,
Oui, dites leur valeur, leur gloire, leurs travaux;
ET LA LITTÉRATURE IRLANDAISES. Ixxxiij
En attendant ici que l'aurore nous luise,
Bardes , que votre voix nous charme et nous instruise I...
— Le roi cesse, et le barde a repris ses concerts,
Les accords de cent voix s'élèvent dans les airs;
A ces sons éclatans la harpe est réunie,
Le vent lui-même y joint sa nocturne harmonie,
Les chênes enflammés brillent, et les héros,
Sur la mousse étendus , appellent le repos.
Ollam Fodlah, célèbre législateur de l'Irlande païenne, ordonna une assemblée triennale et générale de tous les états en forme de parlement à Tara. Les rois, les druides et les nobles assistaient à cette assemblée : les vieilles histoires irlandaises s'étendent avec complaisance sur les détails de sa magnificence. Les actes de cette assemblée étaient inscrits sur le grand registre national appelé Psautier de Tara. Comme les bardes jouaient un rôle fort important dans cette assemblée, nous croyons devoir donner quelques détails à ce sujet : Cette convention se tenait dans une grande salle du palais de Teamor ou Tara, trois jours avantlafêtedeSamhuin, qui avait lieu le premier novembre.Chacun y prenait place selon sa dignité. Au premier rang se plaçaient les druides, rang que les évêques chrétiens ont occupé plus tard. Les deux premiers jours se passaient en visites et échanges de politesse. On célébrait le troisième jour la fête de Samhuin ou de la lune dans le temple de Trachta. L'ouverture de cette assemblée était annoncée par des odes sacrés que l'archi-druide récitait en se faisant accompagner de chant et de musique. Dès que les druides avaient célébré les rites et les mystères de leur culte , on allumait le grand feu de Samhuin. On suppliait les dieux de bénir les conseils de la nation. Les trois jours suivans se passaient en fêtes et en réjouissances. Le septième jour seulement l'on* s'occupait des affaires de l'État. On y observait constamment un ordre parfait. Ce fut à cette occasion qifOllam Fodlah donna des cottes d'armes aux nobles pour les distinguer les uns des autres. Le maître des cérémonies marquait le rang de chaque membre do l'assemblée en suspendant son bouclier à la muraille, vis-à-vis la place qui lui était destinée. Après la fête, les historiographes présentaient les annales et les fastes devant un comité composé de trois princes, de trois druides et de trois historiographes. Ces documens ainsi examinés et même corrigés étaient mis en vers et enregistrés dans le Psautier de Teamor. Si quelque historiographe était convaincu d'avoir retranché ou ajouté des faits
ÎXXXIV APERÇU SUR LES ANTIQUITES
erronés, il était exclu de l'assemblée et puni en proportion de sa faute. L'assemblée ordonnait que chaque seigneur entretiendrait à ses frais un juge ou brehon et un historiographe ou seanacha, chargés de recueillir et de présenter tous les trois ans les annales et les faits les plus importans. De là viennent ces nombreux psautiers qui existent encore. Carthage et Rome ne faisaient alors que naître, Sparte et Athènes avaient à peine vu les beaux jours de Lycurgue et de Solon; c'est sans doute cette antiquité qui a valu à l'Irlande le nom d'Ogygia que Plutarque lui donna.
Lorsque le sacerdoce païen fut aboli dans le cinquième siècle par l'établissement du christianisme, on substitua aux trois druides trois évêques pour examiner ces mémoires. L'apôtre d'Irlande, saint Patrice, ayant assisté en qualité de juge à quelques-unes de ces assemblées, approuva le psautier de Teamor et d'autres livres d'histoire, mais brûla cent quatre-vingt volumes remplis de superstitions du paganisme. Par un excès de zèle à jamais déplorable, il détruisit les documens historiques d'un pays célèbre à si justes titres, et renommé même à une époque aussi reculée.
Ollam Fodlah semble avoir fait des bardes l'objet de sa prédilection. Le génie et la noblesse furent les seuls titres que les jeunes candidats pouvaient faire valoir. L'ordre était héréditaire dans les familles des bardes, mais les biens passaient entre les mains de celui des descendans qui se distinguait le plus par ses talens dans la musique et dans la poésie. Ce sage monarque fonda une université à Teamor, où toute la jeunesse devait s'instruire dans ces arts.
Plus tard, les bardes, ayant voulu abuser de leur privilège, furent sur le point d'être expulsés, mais le roi de Munster intercéda en leur faveur, et les invita à sa cour.— On les partagea en six classes. Pour obtenir le grade d'ollam, il fallait passer par les cinq autres.
Cormac O'Conn, l'ami et le protecteur des bardes, après avoir fondé trois collèges à Tara , établit les réglemens suivans, que plusieurs de ses successeurs adoptèrent : Il avait un prince du sang pour son compagnon ; un brehon qu'il consultait dans tous les cas difficiles ; un druide pour diriger sa conscience ; un médecin pour veiller à sa santé; un historiographe, un barde pour réciter ses louanges et ceux de ses ancêtres; enfin, un maître de musique pour le consoler ou le distraire.
Les bardes, comblés de richesses et d'honneurs , possédaient
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une influence immense. Chaque chef, appelé Allan Radan ou docteur en poésie, avait sous sa dépendance trente bardes d'un rang inférieur; un barde de deuxième ordre en avait quinze.
En un mot, les anciens Irlandais assignaient aux bardes un rang élevé et de grandes dignités ; ils formaient un corps littéraire différent de celui des druides. Jusqu'à la destruction de l'ancienne monarchie irlandaise, les poèmes d'inauguration étaient chantés avec solennité par les bardes royaux vêtus de robes écarlates. Une coutume semblable avait eu lieu en Ecosse. Au couronnement d'Alexandre III, en 1249, un barde montagnard , vêtu d'une robe écarlate, récita , à genoux , en langue gaélique, la généalogie d'Alexandre et de ses ancêtres, jusqu'à Fergus, premier roi d'Ecosse.
Les bardes avaient des privilèges qui étaient refusés aux autres ordres de l'État. Leur personne et leurs biens étaient sacrés. Un de leurs privilèges consistait à être nourri par le peuple depuis la Toussaint jusqu'au 1er mai; en outre ils étaient exempts de toute taxe. L'hospitalité ne leur était jamais refusée; le nom de barde était même une sauvegarde auprès des ennemis de leur nation ; ils se revêtaient de robes de la même couleur que celles que portaient les rois. Au reste , ces privilèges étaient amplement compensés par tout ce que faisaient ces enfans delà poésie. Ils célébraient dans leurs chants le courage des guerriers et leur inspiraient un enthousiasme patriotique. Pendant la paix , ils contribuaient à polir les mœurs et à adoucir les passions par les charmes de la musique ; ils égayaient les festins, où ils étaient toujours accueillis ; c'étaient enfin des espèces de hérauts qui proclamaient les lois. En pleurant la mort prématurée d'Oscar, Fingaldit:
« Toi, dont les chants iront à la postérité, Barde, parle de lui, dis ce qu'il eût été. »
En écoutant les chants des bardes, les guerriers oubliaient
Les bardes alors
A la harpe sonore unirent leurs accords ; Des chefs des autres temps ils redirent l'histoire, Et de nos fiers aïeux célébrèrent la gloire. Plus près de l'ennemi qu'aucun autre guerrier, Le roi se reposait sur son fort bouclier, Et la brise des nuits avec un doux murmure Soulevait sur son front sa blanche chevelure ; Rempli des souvenirs amassés par les ans, Des bardes réunis il écoutait les chants.