‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 48 sur 210 · ÎXXXVJ APERÇU SUR LES ANTIQUITÉS · texte numérisé non relu

ÎXXXVJ APERÇU SUR LES ANTIQUITÉS

Et plus loin, pour exciter l'ardeur du jeune Oscar, Fingal ajoute :

De Trenmor, de Tratkal, ces fils de la victoire, Les bardes dans leurs chants ont consigné la gloire ; Le même honneur t'attend, si ton bras généreux Est toujours pour ton peuple un appui valeureux.

Les bardes, après le combat, élevaient de nouveau leurs voix pour célébrer les hauts faits des guerriers.

Près des chênes brûlans, les bardes s'assemblèrent ,

De Fingal et des siens les hauts faits ils chantèrent,

Et parfois d'Ossian, aujourd'hui malheureux,

Ils mêlèrent le nom à tous ces noms fameux.

De ces temps éloignés la mémoire importune

Revient à chaque instant aigrir mon infortune !

Dans les rangs des guerriers jadis j'ai combattu :

J'ai joint mon bras au leur, et, comme eux, j'ai vaincu...

Aveugle, gémissant; de tous abandonné,

A mourir le dernier je me vois condamné !

Héros dont tant d'exploits ont marqué le courage,

0 Fingal, tu n'es plus ! Et le chevreuil sauvage

Sur ta tombe à présent vient brouter sans effroi ;

Noble chef de Morven, ô mon père, ô mon roi,

Puissé-je délaisser ma dépouille mortelle,

Et partager enfin ta demeure éternelle !

Chaque barde accompagnait son patron à la guerre. Il se tenait près du champ de bataille, choisissant dans les exploits du guerrier le sujet de son panégyrique; si celui-ci allait être vaincu, il s'avançait, vêtu de sa robe blanche flottant au gré du vent, [et, mariant les accens de sa voix aux sons harmonieux de sa harpe, il entonnait un chant funèbre qui renfermait l'éloge des vertus de son héros , et qui abondait ordinairement en épi— thètes fastueuses. En un mot, témoins indispensables de tous les actes publics, des fêtes comme des combats, ils enregistraient les faits mémorables, afin d'en transmettre le souvenir à la postérité. Les bardes peuvent donc être regardés comme les historiens aussi bien que. comme les poètes de l'Irlande.

Il est inutile de multiplier les citations pour démontrer l'existence et les progrès de la musique en Irlande. Aujourd'hui cette musique est mieux connue que sa poésie. La première trouve promptement le chemin du cœur et devient propre à tous

ET LA LITTÉRATURE IRLANDAISES. IxXXVÎj

les pays, tandis que l'autre est enveloppée dans un langage ancien, mais expressif, qui, après avoir été long-temps proscrit, fut généralement abandonné, surtout depuis que la langue anglaise s'est répandue en Irlande. Sans doute il y eut des hommes qui, en connaissant et en appréciant les beautés de cette poésie, la protégèrent au milieu de toutes les vicissitudes, comme étant le dépôt précieux du génie des premiers temps... mais ces hommes ne sont plus. Le petit nombre de ceux qui héritèrent de leur esprit ont peu à peu disparu; la poésie irlandaise, malgré tous ses charmes, est restée peu cultivée, et plus tard elle tomba dans l'oubli. Cependant, de temps à autre, elle s'est relevée par le secours de quelques lidèles interprètes de l'antique honneur de ce pays.

La harpe fut l'instrument favori des nations celtiques. Dès le temps de Sésostris, la grande harpe thébaine fut tellement célèbre, que les musiciens modernes, dans leur désespoir de ne pouvoir atteindre à sa perfection, ont préféré douter de son existence; mais nulle part la harpe n'a joui d'une aussi grande faveur que dans les îles Britanniques. Depuis des siècles, elle en a été l'instrument national. Les Saxons l'aimaient passionnément. Tous les auteurs en font les plus grands éloges. Dans le pays de Galles, l'éducation de celui qui ne savait pas jouer de la harpe fut regardée comme incomplète. Mais l'Irlande est la véritable patrie de cet instrument, dont l'histoire offre des anecdotes nombreuses et variées. Enfin depuis le milieu du sixième jusqu'à la fin du douzième siècle, les Irlandais regardaient comme une branche indispensable d'une bonne éducation le talent de pouvoir jouer delaharpe. Dansles fêtes et les réunions, ils avaient l'habitude de passerlaharpeàtouslesassistans, et chacun devait jouer et chanter à son tour. La harpe continua à être d'un usage général même jusqu'au milieu du dix-septième siècle. Nous lisons dans une histoire inédite de l'Irlande : « L'on trouve fort peu de per- » sonnes des classes élevées qui ne sachent jouer de la harpe. » L'on voit dans chaque maison un ou deux de ces instrumens ; » ils ont un harpeur pour leur jouer pendant leurs repas et » aussi souvent qu'ils veulent récréer les amis qui viennent les » visiter. » Pendant les troubles qui suivirent l'époque désastreuse de 1641 , lorsqu'une guerre de destruction fut déclarée à tout ce qui portait un nom irlandais, les farouches soldats de Cromwell brisaient les harpes partout où ils pouvaient en trouver. La guerre de 1688, qui avait anéanti toutes les anciennes familles irlandaises, porta le dernier coup à leur instrument fa-

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vori. De temps à autre, les sons plaintifs d'une harpe solitaire semblaient gémir sur les malheurs de la patrie, sur son antique gloire et ses hauts faits ; mais cet instrument cessa d'être d'un usage général. On dirait qu'il fut destiné à ne pas survivre à ses maîtres. Sans les efforts patriotiques de M. Bunting et d'autres amis des arts, on serait réduit de nos jours à rechercher dans les écrits de l'antiquaire ou de l'historien le souvenir de la harpe irlandaise (1).

Quoique la plupart des traditions païennes aient été anéanties par le zèle des premiers missionnaires chrétiens, et que plusieurs de celles qui échappèrent, tant à cette époque que dans des siècles plus rapprochés, aient éprouvé un sort semblable de la part des Danois et de la politique destructrice des Anglais, il nous en reste cependant assez pour remonter à un temps trèsreculé. Les premiers habitans de l'Irlande tiraient leur origine de cette partie de la terre où la poésie et la musique paraissent dater de l'aurore de la civilisation. Aussi trouvons-nous des poètes et des musiciens dans cette colonie célèbre où l'on vit figurer les bardes Amering (2), fils du chef de la colonie, et Lugad, fils d'Ith, qui est appelé, dans les vieux manuscrits, le premier barde de l'Irlande. Il reste encore, après environ deux mille ans, des fragmens de ces anciens bardes. Ces poèmes insulaires, dont nous démontrerons l'authenticité, offrent la plus grande preuve d'une antiquité bien plus reculée que celle d'aucun monument littéraire. Après ces bardes fleurirent Royne et Ferceirtne, et plus tard Lugar et Congal, vers le temps de la naissance de Jésus-Christ.

(1) Le joug de fer de leurs oppresseurs n'a jamais pu détruire chez les Irlandais le goût de la poésie et de la musique. A l'époque de la renaissance, ce peuple fit des efforts pour reprendre son ancien rang. On établit des collèges bardiques, qui existèrent jusqu'au règne de Charles II. Au commencement du siècle dernier, des assemblées périodiques des bardes du Munster se tenaient dans les comtés de Cork et de Limerick. Les aspirans à la célébrité poétique y récitaieat leurs productions . Les vainqueurs étaient publiquement couronnés. Ces assemblées bardiques furent supprimées par l'effet des lois pénales.

(2) Ces débris bardiques ont été conservés dans le \ieux recueil historique intitulé Leabhar Ghabhaltus ou le Livre des Invasions, dont une copie, transcrite au douzième siècle, se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque du duc de Buckingham à Stowe. Feu le docteur O'Connor en a fait la description détaillée dans son précieux catalogue des manuscrits irlandais.

Le Dinn Seanchasou Histoire des lieux remarquables de l'Irlande, est conservé dans les livres de Lecan et Ballimote, deux volumes manuscrits in-folio d'une grande célébrité, contenant la copie de nombreux mélanges, traités et poèmes de l'antiquité. Le premier de ces volumes fut porté en France pax Jacques II ; après la mort de ce prince, il fut déposé au collège des Irlandais, à Paris, où il resta jus-

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