‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 51 sur 210 · ET LA LITTÉRATURE IRLANDAISES. XCJ · texte numérisé non relu

ET LA LITTÉRATURE IRLANDAISES. XCJ

Lough-Der se trouvent les montagnes, les cavernes et les lacs de Fin. Le paysan, en se rendant à son travail et en contemplant les scènes qui l'entourent, fredonne les airs au son desquels on l'avait bercé. Le pas d'un passant, le vent agitant le feuillage, le moindre bruit, le font tressaillir; il croit apercevoir la forme aérienne de quelque héros finien.

M. Hippolyte Taunay, bibliothéaire à Sainte-Geneviève, est l'auteur d'une traduction inédite, en vers français, des poèmes que Mac Pherson attribue à Ossian, traduction qui nous a paru avoir conservé la teinte mélancolique propre à ce genre de littérature. Nous extrayons de son vaste travail quelques morceaux relatifs aux coutumes de ces nations guerrières, dont la théogonie et les mœurs sont si recommandables pour les cœurs tendres et les esprits généreux. Plus un peuple se rapproche de son berceau, plus il est impressionné par la musique et la poésie : elles inspirent ses belles actions, elles en consacrent le triomphe. Aussi voit-on les bardes être, pour ainsi dire, l'âme des armées galloises et norvégiennes, les exciter au combat en rappelant la gloire de leurs ancêtres, présider aux fêtes, aux soins de l'hospitalité, à tous les actes de la vie en un mot, et, revêtus d'un caractère sacré, ouvrir aux guerriers morts les armes à la main les portes de leur Elysée. Là, appelés à jouir d'une éternité de bonheur dans des palais aériens, les ombres des guerriers ayant reçu cette sorte d'apothéose, continuent d'avoir des rapports d'intimité avec les vivans, qu'elles assistent dans leurs momens de détresse ou de découragement : croyance religieuse qui était à la mort toute son horreur et faisait des peuples de héros.

Trenmor, aïeul de Fingal, était le chef de cette hiérarchie d'ombres vénérées : témoin cette invocation du deuxième chant de Temora, à l'occasion de la mort d'Oscar, petit-fils de ce même Fingal, héros par excellence de ces poèmes :

Chef des ombres, Trenmor, noble arbitre des cieux, Qui vois, dans le ebaos des vapeurs mugissantes, Le tonnerre ébranler leurs voûtes inconstantes Et renverser des mers les flots audacieux, De tes palais errans ouvre les mille portes, Dans un noble appareil assemble tes cohortes; Moissonnés par les ans, que les bardes pieux, Brillans et revêtus de leurs saintes éebarpes, Imprègnent l'air des sons de leurs célestes harpes : Bu vallon de l'oubli ce n'est point un enfant, Ce n'est pas un chasseur inconnu dans la plaine

XCij APERÇU SUR LES ANTIQUITÉS

Qui s'efforce vers toi d'un course incertaine,

C'est Oscar, mon Oscar, qui monte triomphant ;

C'est Oscar, qui, vainqueur, vient des champs de la guerre,

Et qui vers ses aïeux a devancé son père.

En ton être, ô mon fils, quel changement soudain !.,.

Ton aspect désormais n'est qu'un prestige vain,

Le moindre tourbillon t'emporte de la terre.

Au doux son des harpes, les bardes électrisaient les guerriers, et cet instrument lui-même était, comme nous l'avons dit, en haute vénération. Aussi, dans cette autre invocation du cinquième chant de Temora, Ossian, aveugle, s'adressant à sa harpe, s'écrie :

0 toi qui, suspendue entre les boucliers,

Sur ces murs rembrunis restes silencieuse,

Ma harpe, rappelant ton âme harmonieuse,

Viens ranimer l'ami des antiques guerriers;

Fils d'Alpin, sous tes doigts que les cordes frémissent :

Que le barde glacé s'échauffe à tes accents !

Jadis, ils se mêlaient au murmure des vents

Lorsque dans les forêts vaguement ils gémissent ;

Des ans accumulés les brouillards lourds et froids,

Chaque jour s'accroissant, m'accablent sous leur poids.

Mes regards affaiblis n'en percent l'étendue

Que d'espace en espace encor dans le passé

Ce qu'ils peuvent saisir n'est qu'à demi tracé :

Confuse vision qu'enfante l'àme émue!

Je t'entends, ô ma harpe ! et déjà le sommeil De ses vaines lueurs n'offusque plus ma vue, Les temps s'ouvrent brillans... tel enfin le soleil Ramène le zéphir dans les plaines glacées Où pesaient de l'hiver les brumes entassées.

Un autre instrument de guerre, beaucoup plus formidable que les harpes, devait transmettre les ordres du chef à ses guerriers éparpillés dans les vastes clairières; c'était un bouclier armé de sept bosses, dont les sons différens portaient au loin les signaux auxquels il fallait obéir. Nous voyons dans le septième chant de Temora un exemple de l'effet produit par cette espèce de tamtam, dont quelques modèles existent encore dans les cabinets de curiosités. Fingal veut réveiller son armée ; il prend sa lance,

Et sur son bouclier il en frappe au hasard : Annonce du combat!... déjà, de toute part, La peur fait fuir au loin les ombres fantastiques

ET LA LITTERATURE IRLANDAISES. XCÎij

Qui vont s'évanouir au milieu du brouillard ; Trois fois des creux vallons et des chênes antiques Ont répondu des voix organes de la mort : Les harpes à l'instant, roulant des sons magiques, Seules ont fait entendre un sombre et triste accord.

Pour la deuxième fois, Fingal frappe plus fort; L'image des exploits vient se mêler aux songes : Les guerriers, des combats, dans leur tête enfantés, Pensent voir se heurter les flots ensanglantés Et des sens échauffés ces passagers mensonges A leurs regards surpris sont des réalités ! Là les roi3 assurés plongent dans la mêlée ; L'ennemi fuit sans ordre et se tourne vingt fois ; Les éclairs de l'acier dérobent mille exploits

Quand le troisième son fit frémir la feuillée, La biche solitaire en sursaut réveillée, Dans son rocher blottie en palpite d'effroi, Et l'enfant de Morven, endormi loin du roi, Sur sa lance aussitôt porte une main peu sûre. Car il a cru saisir le signal imposant!... Toutefois comprimé par un sommeil pesant, Il retombe en formant un indécis murmure. Partout succède encor le calme de la nuit. Mais le fracas renaît

Puisque les citations ont été prises dans le poème de Temora, qu'on regarde comme le chef-d'œuvre des chants de Mac Pherson, nous ne saurions passer sous silence une hymne au soleil chantée par le barde Carril, et qui jouit d'une juste réputation.

Les flots pressent les flots dans leur prompte épouvante; Soleil!... ils ont compris le bruit mystérieux

De ta marche au travers des cieux...

Ta splendeur, fils du ciel, est sombre et menaçante, Quand tes brillans rayons n'éclairent que des morts, Et que, dans le conflit des poudreuses armées, Tu roules sur le roc les vapeurs enflammées Qu'élèvent leurs efforts !

Mais lorsque dans les airs a passé la tempête, Avec quel doux plaisir l'impatient chasseur

Te voit sortir de la vapeur :

Il secoue aussitôt son orgueilleuse tête, Et dans les creux vallons enfonçant ses regards, Y voit de jeunes faons une troupe légère,

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