ET LA LITTERATURE IRLANDAISES. XCVÎJ
Le récit finit par une description de la joie extravagante que firent éclater les Finiens à la vue de leur ancien chef rendu à sa forme primitive.
L'on conserve plusieurs poèmes attribués à Fergus, frère d'Oisin. Voici les principaux : Dargo , poème écrit à l'occasion de l'invasion de l'Irlande par un prince de ce nom ; Cath-Gabhra (la bataille de Gabhra). Cette bataille fut livrée par les Finiens à Cairbc, monarque de l'Irlande, qui succomba dans ses efforts pour abaisser la puissance de cette légion célèbre. Ces poèmes, qui se distinguent par la richesse des images, non moins que par le feu et les brillantes descriptions dont l'ancien gaélique est si riche, justifient les louanges que les bardes prodiguaient à Fergus. Ce barde termine chacun de ses poèmes en déclarant qu'il en est l'auteur. Il a écrit en outre un panégyrique sur Goll et sur Urgon, qui renferme un dialogue fort animé.
Ayant ainsi conduit le fil de notre histoire à travers les ténèbres qui enveloppaient les siècles du paganisme, nous marcherons^dorénavant d'un pas ferme, semblable au voyageur qui, surpris par la nuit, voit paraître les nuages du matin dorés par les premiers rayons du soleil levant.
Au quatrième et au cinquième siècle florissaient Torna et Dubthach, fils de Lugar, barde qui embrassa le christianisme du temps de saint Patrice. On conserve deux poèmes très-curieux du dernier : l'un sur les privilèges et les devoirs de son ordre, et l'autre sur ceux du roi de Tara, en sa qualité de monarque de l'Irlande. L'on trouve d'autres fragmens dans le Leabharna Ceart (livre des droits), recueil précieux, compilé vers la fin du huitième siècle, maintenant à la bibliothèque de l'académie royale de Dublin. Tels sont les bardes païens les plus renommés dont les poèmes et rhapsodies sont venus jusqu'à nous. Les noms et les ouvrages d'autres nous ont été également trans mis, et l'on ne peut douter qu'il ne s'en découvre encore quand les manuscrits irlandais, disséminés dans ces îles et sur le continent, seront retrouvés.
L'introduction du christianisme en Irlande, en lui imprimant une direction nouvelle, fit prendre un nouvel essor à la poésie. Parmi les nombreux bardes qui consacrèrent leur talent à la louange du vrai Dieu, durant les trois siècles suivans , les plus distingués sont: l'évêque Feich, dont le poème est connu de tout Irlandais lettré ; Âmergin, auteur d'un recueil fort curieux, intitulé Dinn Seanchas ; le célèbre ColumciUe; Dalian et Seanchan; le savant Cinfaela, qui composa les Heures des Bardes,
CViij APERÇU SUR LES ANTIQUITÉS
conservées dans la bibliothèque du collège de la Trinité de Dublin; Adamnan, et Angus, auteur d'un calendrier poétique appelé F élire Anguis. — La plupart de ces poèmes sont écrits dans le rhythme traditionnel des chants des bardes païens ; le mètre et la cadence en sont nationaux. Vers cette époque fut composé le poème de Maori, sans contredit la production la plus remarquable du moyen âge. En voici l'analyse :
L'influence de la beauté unie à celle de la poésie et de la musique produisit une grande révolution en Irlande: sept siècles avant Jésus-Christ, Cob thaigh venait de se frayer une route an trône par le meurtre de son frère et de son neveu; il ne consentit à épargner son petit-neveu Maon que dans l'espoir coupable quune mort naturelle viendrait l'en délivrer promptement ; mais Dieu choisit Maon pour être l'instrument de sa vengeance. Il fut conduit secrètement à la cour du roi de Munster, où la santé du jeune prince se rétablit bientôt, en même temps que son esprit se développait. La beauté et les grâces de la jeune Moriat, fille du roi, firent la plus vive impression sur le cœur de l'exilé , qui inspira à la princesse les mêmes sentimens ; mais elle eut soin de cacher l'amour qu'elle «prouvait pour lui. Depuis long-temps les amis du prince, craignant pour ses jours, le sollicitaient de plus en plus de quitter tout-à-fait l'Irlande , afin de se soustraire à son cruel persécuteur. Long-temps sa passion pour Moriat résista à leurs instances; mais, cédant enfin à leurs prières, il se rendit à la cour de France, et le roi lui fit l'accueil le plus généreux. Ayant obtenu un commandement dans les armées de son protecteur, le jeune exilé ne tarda pas à se signaler dans plusieurs combats. Sa renommée parvint bientôt à Moriat, dont l'amour augmentait de plus en plus pour l'ami chéri de son enfance. Toute entière à son enthousiasme, elle composa une ode dans laquelle, après avoir fait un grand éloge des exploits guerriers de Maon , elle finit par le supplier de venger la mort de sa famille et de tenter un effort pour ressaisir le trône de ses ancêtres. Moriat confia cette ode à un célèbre ménestrel, qu'elle envoya à la cour de France; elle ignorait les obstacles nouveaux et presque insurmontables qui s'opposaient à son amour. Maon, nommé généralissime des armées françaises, doit bientôt conduire à l'autel la belle héritière du trône de France ; tel est le vœu du roi, protecteur et ami de Maon. C'est en vain que le jeune guerrier lutte contre le souvenir de Moriat ; la gloire, la renommée, sa reconnaissance pour son royal bienfaiteur, son attachement pour ses braves compagnons