ET LA LITTÉRATURE IRLANDAISES. CJ
bèrentavec leur pays, et, semblables aux Israélites pendant leur captivité, ils suspendirent à des arbres leurs harpes muettes. Ils ne paraissent pas avoir essayé de composition dramatique ; navrés des scènes d'horreur et de dévastation auxquelles leur malheureuse patrie fut en proie, comment auraient-ils pu se livrer à une représentation idéale des actions humaines?
Elisabeth, offensée de la liberté que prenaient les bardes du pays de Galles, ordonna un Eisteddfod ou assemblée musicale, à Caewys, en 1568, pour réformer leur ordre. Les bardes et les ménestrels de l'Ecosse, de même que ceux de l'Irlande et du pays de Galles, s'attirèrent souvent le mécontentement du gouvernement anglais. D'après les ordres barbares de Macbeth, un barde fut condamné à être attelé à une charrue au lieu d'un bœuf.
Tout le monde connaît la magnifique ode de Gray. Dans cette composition, le dernier des bardes, seul débris des poètes que Edouard Ier fit égorger, parle au monarque du haut d'un rocher qui domine les vagues, lui annonce les destinées de sa race, et finit par sa.précipiter dans les flots.
Voici la belle traduction qu'en a faite M. Emile de Bonnechose :
« Que la destruction s'empare de toi, roi sans pitié! Que la honte s'attache à tes bannières , quoique la victoire les caresse de son aile de pourpre, et que, dans leur repos même, elles semblent braver le ciel ! Ni ton casque , ni les mailles serrées de ton haubert, ni même ta valeur, tyran, ne défendront ta conscience contre les silencieuses terreurs de la nuit, contre les malédictions des Gallois, contre les pleurs des Gallois.» Tels étaient les accens qui jetaient le trouble dans l'âme orgueilleuse du prince Edouard, tandis qu'il descen dait péniblement, aveese longues colonnes, les flancs rapides et hérissés du Snowdon. L'intrépide Glocester tressaille dans un muet saisissement. Aux armes ! crie Mortimer, et- il couche en arrêt sa lance frémissante.
» Sur un roc dont la cime hautaine se projette menaçante sur les flots écumans de l'antique Conway, le barde est debout, vêtu de deuil et roulant des yeux hagards. Sa barbe est en désordre, sa chevelure de neige flotte abandonnée aux vents comme un météore; et là, rempli d'une flamme prophétique, il fait vibrer d'une main savante les cordes les plus douloureuses de sa harpe.
Cij APERÇU SUR LES ANTIQUITES
« Écoute comme ces chênes gigantesques et ces antres déserts confondent leurs soupirs à la voix redoutable des torrens ! 0 roi! ils agitent sur toi leurs cent bras , leurs sinistres murmures appellent sur toi la vengeance; mais, hélas! depuis le jour si fatal aux Gallois, ils n'ont plus d'écho pour la harpe du noble Hoël, ou pour les doux chants de Llewellyn.
» Elle est glacée la langue de Cadwallo , qui apaisait l'océan furieux; le brave Urien dort sur son lit de rocher. Montagnes, vous pleurez Modred, dont les accens magiques forçaient l'immense Plinlimmon à incliner sa cime orageuse. Ils reposent, couchés sur les bords déserts de l'Arvon, tout pâles et souillés de sang. Loin, loin, au-dessus d'eux, volent les corbeaux saisis d'épouvante; l'aigle affamé pousse des cris et s'éloigne. 0 vous que j'ai perdus ! chers compagnons de mon art mélodieux, chers comme la lumière qui visite mes yeux attristés, chers comme les gouttes de sang qui raniment mon cœur, vous êtes morts au milieu des cris de votre patrie mourante. Mais non, je ne pleure pas : ils ne dorment pas. Je vois sur ces rocs lointains un groupe menaçant : ce sont eux; c'est là qu'ils sont assis, c'est là qu'ils errent encore. Vengeurs de leur pays natal, ils unissent leurs chants terribles aux miens , et de leurs mains sanglantes , ils ourdissent la trame de toute ta race.