‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 69 sur 210 · CVJ APERÇU SUR LES ANTIQUITÉS · texte numérisé non relu

CVJ APERÇU SUR LES ANTIQUITÉS

bardes irlandais méritent eux-mêmes d'être sévèrement réprimandés. Ils choisissent rarement des hommes de bien pour sujet de leurs poèmes. L'homme qui a mené la vie la plus déréglée, qui a commis les actes les plus illégaux, dont la désobéissance ou la rébellion a été la plus dangereuse, voilà le héros qu'ils offrent aux applaudissemens du peuple, et qu'ils proposent à la jeunesse comme modèles de conduite. Des actions criminelles ainsi embellies par des ornemens poétiques, servent à enflammer la jeunesse ardente, qui brûle de se signaler dans des aventures difficiles ; des jeunes gens élevés sans la crainte de Dieu et sans respect pour leurs parens, livrés à eux-mêmes, sans occupation, sans guides qui puissent les diriger vers la vertu, se façonnent facilement d'après le modèle qu'on leur trace. Loués et encouragés par ces bardes, ils s'enorgueillissent de leurs forfaits. En parlant d'un brigand qui n'a jamais vécu que de vols et de meurtres, l'un de ces bardes dira : Qu'il ne faudrait pas le confondre avec ces soupes au lait qui passent tout leur temps au coin du feu ; sa vie, au contraire, s'est écoulée au milieu des armes et à la recherche d'aventures héroïques. Il ne s'est jamais assis à table avant d'avoir gagné son pain à la pointe de l'épée. Loin de passer ses nuits sous un toit, couvert d'un manteau, il faisait veiller ses ennemis. Il éclairait sa route aux flammes des maisons qu'il avait incendiées. Pour lui, l'ordre des jours et des nuits était renversé. 11 enlevait de vive force les jeunes vierges et les femmes en présence de leurs parens éplorés. Les cris du peuple et le cliquetis des armes leur tenaient lieu de chants d'amour ou des sons mélodieux de la harpe. Enfin, loin d'être regretté par le public, ce brigand le faisait trembler par le récit de sa mort, qu'il avait si chèrement vendue. « J'ai fait traduire plusieurs de ces poèmes (ajoute Spenser); esprit, invention, beautés naturelles, rien n'y manque. Il est affligeant de voir consacrer à l'embellissement du vice des grâces qui pourraient servir à célébrer la vertu. »

Moore a répondu à cette accusation dans une de ses mélodies qui offre en même temps sa propre apologie. Madame Tastu a rendu cette mélodie dans ces vers :

Ne blâmez point la molle rêverie Qui m'aide à fuir les pensers glorieux ; Je ne puis rien aux maux de ma patrie , Je veux du moins en détourner les yeux.

Festins où naît l'éclatante saillie,

ET LA LITTURATURE IRLANDAISES. CVÎj

Apportez-moi vos plaisirs renaissans :

La coupe d'or, l'amour et la folie, Vont désormais inspirer nies accens.

Et toi, ma harpe, en vantant le sourire, Le doux caprice, armes de la beauté, Oublie, hélas ! que tu saurais redire Ces mots sacrés : Vengeance et liberté!

Ne blâmez point, etc.

Oui, cette corde, âme d'un luth sonore,

Courberait l'arc au signal du danger;

Elle saurait, sous la main qui l'honore,

Lancer le trait fatal à l'étranger ;

Mais contre Érin l'injuste sort conspire.

Le seul flambeau qui nous guide aux honneurs,

A ce bûcher où la patrie expire,

Doit emprunter ses funèbres lueurs.

Ne blâmez point, etc.

Ah ! qu'un rayon, qu'un éclair d'espérance Perce la nuit qui voile mon pays 1 Qu'un seul guerrier ose saisir la lance , Qu'un seul instant à mes vœux soit promis ! Entre mes mains la coupe déjà prête Verra ses flots à mes pieds répandus ; Du myrte oisif arraché de ma tête Je couvrirai le fer d'Harmodius.

Ne blâmez point, etc.

Trompeur délire ! espérance insensée !

Érin, Érin, antique amour des mers , Tu n'as gardé de ta gloire passée Qu'un souvenir qui vivra dans mes vers. Mes chants, portés sur les vagues lointaines, A l'univers rediront tes malheurs ; Et nos tyrans, même en rivant tes chaînes, S'étonneront de répandre des pleurs.

Ne blâmez point la molle rêverie Qui m'aide à fuir les pensers glorieux ; Je ne puis rien aux maux de ma patrie , Je veux du moins en détourner les yeux. .

Les commentateurs , qui se sont donné tant de peine pour découvrir l'origine des charmantes fictions de la Faery Queen,

CYlij APERÇU SUR LES ANTIQUITES

ne se sont pas même doutés que le poète anglais l'ait composée en Irlande ; là il a pu s'approprier, sans crainte d'être découvert, les fictions renfermées dans les poèmes qu'il se faisait traduire et qu'il aimait tant. On y trouve, de même que dans les œuvres de Boyardo, de l'Arioste, le donne, i cavallieri, l'arme, gli amori et même jusqu'aux géans et aux fées. En voici un exemple : Les exploits et les hauts faits d'un terrible géant appelé Phorroh faisaient les délices des veillées irlandaises du temps de Spenser. Le renom du héros populaire parvint bientôt jusqu'au poète, tandis qu'il écrivait son poème au château de Kilcoleman, dans le comté de Cork, et il s'empressa de lui accorder une place dans sa Faery Queen. C'est ainsi que nous trouvons le nom de ce géant dans plusieurs passages, notamment dans le livre IV, chap. ii.

Ce fameux géant , célèbre dans plusieurs vieux manuscrits, donna son nom au chant de guerre des Irlandais. Ce chant, de même que le Chant Orthian des Grecs, le Rolœnd des Romains, et le Rydam des Gallois, célébrait les hauts faits du héros ; il fut marié à un air martial. Un filea le chantait au son d'instrumens de musique militaire, à la tête de l'armée, et contribuait à ranimer la valeur des soldats. Dans ces derniers siècles, les armées, en marchant au combat, faisaient entendre ce chant de guerre, comme font les Indiens et les Turcs de nos jours.

Après l'invasion des Anglais, chaque chef avait un de ces chants, probablement le nom de quelque vieille chanson de nos jours. Quelques-uns servent de devises aux armes de la vieille noblesse. C'est ainsi que Crum-Âbu , dérivé de deux mots chaldéens qui signifient guerre , se réjouir, sert de devise aux armes du duc de Leinster.

N'en déplaise à Spencer, les bardes irlandais ne bornèrent pas leurs productions à de vains panégyriques ; ils employèrent leurs talens avec un zèle louable pour soustraire leur pays au joug cruel des compatriotes de l'auteur anglais. Souvent leurs chants animaient les soldats à arracher la victoire à leurs féroces envahisseurs.

Philippe de Macédoine n'était pas plus jaloux de l'éloquence de Démosthène que ne fut Elisabeth de l'influence que les bardes exerçaient sur leurs chefs ; cette jalousie se changea bientôt en vengeance. Il fut défendu, par des actes de parlement, sous les peines les plus sévères, de leur accorder la moindre faveur, ou même d'exercer à leur égard les droits de l'hospitalité. L'extrait suivant d'un poème de Fearflatha 0' Gnive, barde des

ET LA LITTERATURE IRLANDAISES. cix

O'Neil, peut donner une idée des discours animés que ces bardes adressaient à leurs chefs.

« Comment peindre l'état affreux de nos compatriotes ! Que » leurs jours sont languissans! que leurs chagrins sont cuisansî » Les derniers débris de nos patriotes viennent d'être anéantis. » Leurs plaies saignent encore. Ne sommes-nous pas les prison- » niers des Saxons , les esclaves d'une tyrannie impitoyable? On » a résolu notre perte; notre ruine est inévitable; pensée af- » freuse! le pouvoir échangé contre l'esclavage; la beauté a fait » place à la difformité ; les réjouissances de la liberie aux an- » goisses de l'esclavage. Une race vile et rampante a usurpé la » place d'un peuple noble et généreux. Comment s'est opéré ce » changement qui, sous la forme d'un nuage, s'est précipité sur » vous comme un déluge , et vous couvre sans cesse de ses » inondations malfaisantes? Vous n'êtes plus le même peuple. » Ai-je besoin de faire un appel à vos sens? Mais , que dis-je ! » il ne vous en reste plus. Dans toutes les parties de l'île, la » violence et le caprice ont succédé à la loi et à la justice. » Quelle doit être notre misère, lorsque notre unique salut est » dans une soumission aveugle aux volontés de nos tyrans!

» Les changemens que ces étrangers firent subir à notre pa- » trie auraient dû nous avertir dès long-temps des malheurs qui » nous menaçaient. Ils ont entouré de murs et d'ignobles fossés » nos champs fertiles, qui furent si souvent le théâtre de la » gloire et des exploits de nos ancêtres . Us ont fouillé jusque » dans les entrailles de la terre. Nos belles plaines sont hérissées » de tours et de remparts. Les barbares ont violé les lois de » Dieu et de la nature ; notre beau pays est devenu une au- » tre Saxe. Les Irlandais, sont plies sous le joug de l'escla- » vage, ils ne reconnaissent plus leur patrie, qui les renie à son » tour. Que voyons-nous, sinon des Saxons insolens et des patriotes » expropriés? Malheureux pays! tel qu'un vaisseau où la mer a » pénétré de toutes parts, c'est à peine si nous pouvons te recon- » naître entre les mains des spoliateurs; ils ont tout approprié » à leur usage. Semblables aux Israélites en Egypte, nous ne » sommes plus .que des étrangers dans le pays où nous vîmes le » jour. Ne nous reste-t-il aucun moyen de salut? N'y a-t-ilplusun » seul héros pour défendre ou délivrer sa patrie? Dieu bienfai- » sant, envoie-nous un autre Moïse! A moins que les sauveurs ne

» te viennent de l'Orient, de la patrie de tes ancêtres L'Ir-

» lande n'est plus destinée à renaître de ses cendres. »

La tyrannie d'Elisabeth, de Cromwell et de Guillaume III,

CViij APERÇU SUR LES ANTIQUITES

en détruisant les clans de l'ancien gouvernement irlandais, fît disparaître entièrement le système féodal, qui prévalut dans ce pays dès le temps le plus reculé. L'orgueil des nobles fut humilié ; leurs châteaux détruits. Quelques-uns d'entre eux cherchèrent un refuge sur le continent ; d'autres se soumirent au joug de l'étranger. Il règne aujourd'hui un morne silence autour des ruines de ces châteaux, qui retentissaient autrefois des chants des bardes et des sons de la harpe. Les coutumes et les manières anglaises qui commencèrent à s'introduire achevèrent enfin la ruine des bardes. Les biens de ces derniers furent confisqués avec les domaines dont ils faisaient partie. On ne les reçut plus dans les châteaux des grands; ils ne formaient plus, il y a quelques années, que des corps de ménestrels errans allant de maison en maison , la harpe suspendue derrière le dos, comme le ménestrel de Walter Scott.

« Je suis son ménestrel, dit le vieux barde au gardien de la prison ; — et depuis dix générations ma famille est au service de cette illustre maison. Dès mon berceau, j'ai partagé son sort ; je veux le partager jusqu'au tombeau ; et, comme mes pères, je suis prêt à sacrifier ma vie pour mon maître... Les devoirs du ménestrel commencent avec la vie de son seigneur. Il doit amuser son enfance par les sons de sa harpe, enflammer son jeune courage par des chants belliqueux, et faire naître dans son cœur l'amour de la gloire par le récit des combats. En paix comme en guerre, c'est au ménestrel d'égayer sa table et de charmer ses loisirs. Il ne l'abandonne point à son heure dernière ; et s'il lui survit, il pleure sur sa tombe, et par ses chants plaintifs, lui paye encore un douloureux tribut. »

Ainsi s'explique la mélancolie qui domine dans leurs compositions ; mélancolie qui semble avoir inspiré à Moore le passage que madame Walmore a rendu dans ces beaux vers :

CHANT D'UxNE ESCLAVE.

Il est un bosquet sombre où se cache la rose , Et le doux rossignol y va souvent gémir ; Il est un fleuve pur dont'le cristal l'arrose : Ce fleuve, on l'a nommé le calme Bendemir.

Dans ma rêveuse enfance, où mon cœur se replonge, Lorsque je ressemblais au mobile roseau , En glissant sous les fleurs comme au travers d'un songe , J'écoutais l'eau fuyante et le chant de l'oiseau.

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