‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 7 sur 210 · MOYEN AGE · texte numérisé non relu

MOYEN AGE

Le moyen âge forme une barrière immense entre les institutions sociales et politiques de l'antiquité et les germes féconds et vigoureux de la civilisation moderne.

Partout le génie créateur de l'homme prenait son essor ; tandis que celui de la Grèce et de Rome pâlissait, des barbares se formaient aux lettres, aux institutions nouvelles (1). On éprouve le plus vif intérêt en examinant les mœurs, les coutumes et la littérature de cette époque, à suivre pas à pas la marche sublime de l'intelligence et à tracer dans ses obscurs commencemens les élémens et les bienfaits d'une société nouvelle L'art et la science n'avaient point péri: si, en contemplant les mœurs et les institutions des acteurs qui figuraient sur la scène, l'on ne découvre pas de grands sujets d'éloge, néanmoins les bienfaits et les résultats dont ils furent suivis nous portent à étudier, même avec ardeur, leurs premières ébauches, et quoique à peine sortis de l'enfance, ils nous offrent le plus brillant avenir. Mais, par une de ces aberrations de l'esprit humain, les connaissances acquises sont maintenant un bienfait dont la trace est perdue, dit Vicq d'Azir, un héritage dont nous jouissons sans reconnaissance. Il semble même ignorer combien cette masse de lumières dont notre siècle s'honore a coûté de peines et de soins à ceux qui nous les ont transmises. Si l'ombre du dernier plan du tableau qu'offrent les mœurs de cette époque est sombre et souvent révoltant, ses points lumineux ne brillent que d'un plus vif éclat en répandant une influence salutaire qui nous invite au bonheur.

(1) Ce qui a fait dire à Montesquieu, que tout ce qui a atteint le faîte de la grandeur est voisin de la décadence.

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Partout l'on découvre l'influence bienfaisante qu'exerçaient les différentes tribus gothiques sur la littérature, l'intelligence et la politique européennes. Ce système florissant fut retardé, il est vrai, par l'ascendant nouveau de l'empire efféminé de l'Orient; mais lorsque le flambeau des lettres et des sciences parut se rallumer, on en retrouva le feu sacré religieusement conservé dans les cloîtres de l'Irlande, qui, pendant les septième, huitième et neuvième siècles, furent le seul foyer des lettres où les nations voisines venaient puiser les bienfaits de l'éducation.

Les colons irlandais qui peuplèrent l'Ecosse y introduisirent leurs arts et leur civilisation. L'esprit de recherches s'empara bientôt des Saxons ; de là il pénétra en France et en Allemagne, où Charlemagne, autant par son exemple que par la protection éclairée qu'il accorda aux lettres, développa le génie créateur qui se manifesta par la culture d'un idiome national, au lieu d'un latin corrompu.

Le grand Alfred partage avec Charlemagne la gloire d'avoir donné cette impulsion. De leur époque datent la formation et les progrès des langues modernes.

Les onzième, douzième et treizième siècles offrent une époque de fermentation pendant laquelle les élémens de la civilisation européenne se séparaient et se façonnaient pour subir de nouvelles formes. Le zèle et la ferveur religieuse ont pu quelquefois être poussés trop loin ; mais l'on doit se rappeler que cette religion, malgré tout ce qu'en ont dit ses calomniateurs, fut le seul foyer de civilisation, l'ange gardien qui veillait sur le dépôt sacré qui trouva, avons-nous dit, un asile dans l'enceinte des cloîtres.

Les rêves extravagants de la chevalerie outrageaient le sens commun même, comme l'a si bien démontré Michel de Cervantes dans son inimitable Don Quichotte; néanmoins, dans un siècle qui ne reconnaissait d'autres droits que la force, la chevalerie, en obligeant l'homme puissant à protéger la faiblesse ou le malheur, opposa une barrière à la cupidité de ceux qui n'avaient pour loi que leur volonté. Par la suite, elle s'est changée en ces nobles sentimens de politesse et de courtoisie qui font l'ornement, les charmes et l'union de la société moderne.

Le culte servile que l'on voua aux dames peut exciter notre sourire; néanmoins c'est à ce culte que nous devons une des révolutions sociales les plus importantes; car, quelque extravagant que ce culte ait pu paraître à son début, c'est lui qui a établi sur les bases immuables de la justice et de la religion les destinées de la moitié la plus faible mais la plus intéressante de

ET LA LITTERATURE IRLANDAISES. xiij

la grande famille humaine. Quelque ridicule que nous paraisse l'humeur capricieuse qui d'esclaves a si subitement métamorphosé les dames en héroïnes toutes-puissantes, les liens par lesquels rois, empereurs, guerriers s'enchaînaient, les maintenaient dans les bornes de la justice, subissant ainsi la douce influence qui servit à les polir sans pouvoir s'en rendre compte. En se respectant mutuellement, ils finirent par se respecter euxmêmes, et réalisaient la belle description du poète anglais : «Femme, femme enchanteresse, l'on a peint les anges beaux pour les faire à ta ressemblance (1). »

L'opinion publique s'affermit et acquit une grande importance; il n'y a pas jusqu'aux cours d'amour qui n'aient produit les effets les plus salutaires. Les plus austères philosophes ne peuvent refuser des éloges aux moyens qui établirent une autorité toute-puissante pour protéger les faibles contre les forts, et forcèrent les hommes à se conformer aux réglemens établis pour maintenir la société en bonne harmonie.

Ces institutions qui paraissent si bizarres de nos jours ont dû produire beaucoup de bien dans une société ainsi constituée, en réunissant en quelque sorte tous les élémens par les liens de la sympathie. Rois, nobles, prolétaires, tous cherchèrent également la gloire sur les champs de bataille ou dans les tournois. Les inégalités du rang disparurent ; l'on ne reconnut d'autre supériorité que celle de la bravoure ou de la poésie. Plus tard l'Orient dévoila 1rs merveilles de ses fictions et de ses féeries ; le monde fut extasié ; l'histoire devint un roman.

A l'esprit aventureux de la chevalerie succédèrent la vaillance, une tendance religieuse avec un mélange de tendresse et d'amour. La beauté de la femme, devenue l'orgueil, le trésor de l'homme, fut adorée comme la Divinité. Semblables aux premiers épanouissemens de la rose, apparurent les premières étincelles du feu sacré de la poésie, qui a tant contribué à faire disparaître la barbarie des siècles grossiers, en propageant une noble émulation. Ce fut alors que s'ouvrirent les sources de ces nobles et purs sentimens qui devaient plus tard répandre la civilisation dans le monde entier. Cependant il est presque impossible de séparer la poésie de l'esprit chevaleresque de ces siècles.

(1) Lord Byron a ajouté à ce portrait séduisant : « Une larme est si belle dans l'œil de la beauté, que l'amour regrette presque de la sécher par un baiser ; la rougeur est si douce sur le front de la pudeur, que la pitié elle-même n'ose pas désirer delà voir se dissiper.»

ïiv APERÇU SUR LES ANTIQUITES

Nés tous deux d'une grande révolution morale, ils se développèrent ensemble : mêmes défauts, mêmes qualités ; l'on ne peut pas parler de l'un sans reproduire quelques traits de l'autre. — La poésie de ces temps dépeint à merveille l'état de la société qui la produisit. Sensations fortes, associations religieuses, amour métaphysique, tout ce mélange qui revêtit de la forme des anges la femme devenue l'objet du culte des poètes. — Ses yeux furent les étoiles dans lesquelles l'homme devait lire ses destinées; le ciel s'ouvrit à l'amant heureux; —les bois, les plaines, les fleuves et jusqu'aux fleurs, devinrent le» témoins et les compagnons de sa joie. — Quelle tendresse et quelle gaieté dans le début du chant du troubadour Arnaud de Marvel! Quelle joie folâtre dans le chant du vieux minnesinger le comte Konrad de Kirchberg, lorsque, le premier mai, il invite la jeunesse à s'élancer dans les bois !

11 n'y a pas jusqu'aux institutions bizarres auxquelles la passion de l'amour a donné naissance, qui ne démontrent l'union étroite qui existait entre la poésie et les idées de ce siècle.

C'est de là que date l'origine de ces qualités caractéristique» de l'école et de la poésie moderne, qui la distinguent de la poésie classique et ancienne. Celle-ci se dessine par un caractère mâle jusque dans ses plus tendres épanchemens ; la femme n'y paraît jamais que pour se soumettre aux caprices ou aux plaisirs de l'homme. Les poésies nationales , au contraire, doivent leurs charmes en grande partie à la douce influence qu'exerce sur elles le rang élevé que les femmes tiennent dans nos sociétés , dont elles sont le plus brillant ornement. Dans les premiers siècles de la chevalerie, le goût dominant , il est vrai, fut poussé souvent jusqu'à l'extravagance; mais dans les temps modernes, cet esprit s'est adouci et s'est changé dans ces tableaux de bonheur domestique et d'affection sociale dont la littérature classique n'offre presque pas d'exemple.

l'irlande païenne.

L'histoire ancienne de l'Irlande, la littérature, les mœurs, les usages de ses premiers habitans, sont restés pendant des siècles ensevelis dans l'oubli. Le moment est venu de les en faire sortir. Les documens que nous avons fidèlement recueillis et que nous publierons sur un pays si distingué dans les annales de l'histoire et de la science , ne peuvent manquer de fixer l'attention et de piquer la curiosité du savant. C'est une réparation

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