ET LA LITTÉRATURE IRLANDAISES. XV
que nous devons à une nation qui n'est pas sans importance politique, et qui mérite d'exciter l'intérêt de tous ceux qui s'occupent de l'émancipation des peuples.
Cette importance historique des annales de l'Irlande a été reconnue par les plus grands hommes des trois derniers siècles. Elles sont écrites dans la langue des plus anciens habitans de l'Europe avec une simplicité qui a tout le charme de la vérité. Elles contiennent l'état primitif de l'Irlande, son origine, sa religion, ses mœurs, ses lois et les arts qui fleurirent pendant plusieurs générations.
Quelques écrivains ont défiguré cette histoire en y mêlant les fictions de la fable ; des écrivains modernes marchant sur leurs traces, soit par ignorance, par l'empire des préjugés, par la difficulté de se procurer les documens nécessaires ou celle plus grande encore de les déchiffrer, n'ont pas cru devoir séparer la fable de la vérité. Dès lors rien de positif dans l'histoire qu'ils voulaient écrire ; les documens qui auraient pu les guider dans leurs recherches ont été négligés , ou du moins suivis imparfaitement. De là les notions inexactes qu'ils nous ont laissées sur les premiers temps de l'histoire de l'Irlande et les opinions erronées d'un grand nombre de personnes et même de savans sur un sujet aussi intéressant. Quoi qu'il en soit, il reste aujourd'hui des traces et des témoignages non équivoques de l'ancienne et de la haute civilisation de l'Irlande, non seulement dans ses traditions et ses archives , mais dans les ruines de ces tours rondes et de ces monumens de l'antiquité que l'on aperçoit épars dans ses plaines et dans ses vallons.
Les premières annales de presque toutes les nations n'offrent le plus souvent, il est vrai, que confusion et contradiction. Il est presque impossible de ne pas révoquer en doute leur véracité lorsqu'elle n'est appuyée que sur des traditions orales de ces siècles reculés; néanmoins, malgré les exagérations et les embellissemens presque inséparables de faits ainsi transmis dans le cours de plusieurs générations, les annales de l'Irlande , qui remontent à une époque bien plus ancienne que celles de la plupart des autres nations de l'Europe, attestent par des documens authentiques le rang qu'elle occupa naguère dans les lettres et dans les arts. Le fil des généalogies et des traditions historiques ayant été conservé et confirmé par le témoignage d'historiens étrangers, elles méritent autant de confiance que les récits d'Hérodote ou de tout autre écrivain. En effet, elles contiennent une imitation aussi correcte qu'étonnante de l'histoire de la Phé-
XVJ APERÇU SDR LES ANTIQUITES
nicie telle qu'Hérodote nous l'a transmise, et explique en même temps de la manière la plus satisfaisante l'histoire des Belges et des Cimbres. A cela l'on m'objectera : Si ces annales furent écrites, que sont-elles devenues ? Elles ont péri. Où sont les annales des Carthaginois? Où trouvera-t-on la moindre trace des récits des premiers établissemens de la Phénicie? Volney yous répondra :
«Je l'ai parcourue cette terre ravagée! Grand Dieu! d'où viennent d'aussi funestes révolutions? Par quels motifs la fortune de ces contrées a-t-elle si fort changé ? Pourquoi tant de villes se sont-elles détruites? Pourquoi cette ancienne population ne s'est-elle point reproduite et perpétuée? Pourquoi ces terres sont-elles privées des bienfaits anciens?
» Je dénombrai les royaumes de Damas et de l'idumée , de Jérusalem et de Samarie, et les états belliqueux des Philistins, et les républiques commerçantes de la Phénicie. Cette Syrie, me disais-je, aujourd'hui presque dépeuplée, comptait alors cent villes puissantes. Ses campagnes étaient couvertes de villages, de bourgs et de hameaux. De toutes parts l'on ne voyait que champs cultivés, que chemins fréquentés, qu'habitations pressées... Ah! que sont devenus ces âges d'abondance et de vie? que sont devenues tant de brillantes créations de la main de l'homme?
» Où sont ces flottes de Tyr, ces chantiers d'Arad, ces ateliers de Sidon, et cette multitude de matelots, de pilotes, de marchands, de soldats? Et ces laboureurs, et ces maisons, et ces troupeaux, et toute cette création d'êtres vivans dont s'enorgueillissait la face de la terre?
» Les temples se sont écroulés... les palais sont renversés, les ports sont comblés... les villes sont détruites, et la terre nue d'habitans. » {Les Ruines, ch. II.)
Le temps, non moins que la jalousie de leurs rivaux et de leurs ennemis, a tout détruit ; les Romains, pour enlever le seul obstacle qui les empêchait de s'emparer des richesses du monde et d'aspirer à l'empire universel, non seulement rasèrent Carthage, mais, jaloux de la gloire des Phéniciens, ils détruisirent tous les documens historiques qui pouvaient transmettre à la postérité l'antique gloire et la haute civilisation de ce peuple.
Delenda est Carthago! tel fut le cri universel des Romains. Ville, peuple, puissance, richesses, sciences, arts, commerce, et jusqu'à sa gloire même, tout fut compris dans cette expression terrible de haine et de vengeance. Aveuglés par leur ja-
ET LA LITTÉRATURE IRLANDAISES. XVÎj
lousie et par leur avarice, les Romains ne purent sympathiser avec un noble rival que la fortune avait trahi, ou lui accorder dans l'histoire un rang plus élevé que le sien. Que de beautés dans cette description que le poète anglais Darwin a faite des ruines de Palmyre:
« Au milieu de ses champs solitaires, de ses aqueducs mutilés par les ans, et de ses temples renversés, tandis que l'astre radieux des fraîches nuits répand une lumière argentée à travers ses tours entr'ouvertes, brille avec de longs reflets sur ses tombes éparses et ses colonnes chancelantes, et blanchit au loin le désert par ses pâles rayons, la triste Palmyre contemple en silence le vaste naufrage, tourne vers le ciel ses yeux baignés de pleurs, et lève ses mains suppliantes. Si un ruisseau jaillissant du sommet des collines les arrose dans son faible cours, et va s'égarer dans les sables, sur l'humide rocher, l'hyène farouche hurle, le léopard siffle, et la panthère gronde ; le vautour affamé jette un cri sauvage et rafraîchit son bec dans les eaux qu'il effleure d'une aile languissante ; au-dessous, avec sa gueule écumante et sa langue rouge de sang, le loup maigre et fatigué se désaltère en courant ; le fier lion se promène lentement sur les bords, entend le reptile redoutable, et frissonne de crainte en buvant; le monstre écaillé déroule, en glissant sur la plaine, les nombreux anneaux de sa queue tortueuse, et inclinant sur le ruisseau sa crête altière, tressaille à l'aspect du crocodile, qui plus bas ouvre une gueule menaçante.»
Ce n'est que dans l'Écriture sainte et chez quelques écrivains delà Grèce que l'on peut trouver des traces de l'histoire primitive des Phéniciens. Quoique ces témoignages de leur antique splendeur ne nous offrent chez la plupart que des lumières fort incertaines pour connaître l'étendue de leur puissance , néanmoins elles nous démontrent le haut degré de civilisation que ce peuple avait atteint.
Toutes les nations de l'Europe ont subi tour à tour le joug de ces conquérans. Leur caractère national a disparu dans la fusion qui s'est opérée entre les vainqueurs et les vaincus, qui ne formèrent plus qu'un seul peuple. L'histoire et les traditions anciennes du Gaël de l'Espagne, de la Gaule et de la Bretagne, furent entièrement effacées et perdues ; il n'en reste d'autres traces que les noms qu'ils donnèrent aux fleuves, aux montagnes, auxpeuples, ajoutés à quelques traits saillans de leur caractère que l'on trouve disséminés chez les écrivains grecs et romains. Le Gaël de l'Irlande n'ayant jamais été soumis à la puissance romaine, n'ayant
XVÎij APERÇU SUR LES ANTIQUITÉS
par conséquent subi ni changement ni conquête pendant près de trois mille ans, a pu, à la faveur de sa position isolée, conserver intactes les traditions de ses pères. Les Irlandais sont donc le seul type qui nous reste des anciens Celtes: langage, coutumes, religion, tout nous autorise à les identifier avec les Phéniciens, qui, selon toute probabilité, furent leurs ancêtres. C'est ainsi que leurs traditions nous révèlent des faits qui seraient restés pour toujours inconnus si ce peuple eût subi le joug des Romains. Ces faits nous offrent un phénomène aussi singulier qu'extraordinaire dans l'histoire des nations.