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où il maniait la charrue, lui donnait le noble exemple de la résignation. A l'âge de dix-huit ans, Carolan fut atteint de la petite-vérole, qui lui causa une cécité complète. Ce malheur inattendu, en lui inspirant le désir d'apprendre la harpe, décida de l'état qu'il devait embrasser; à vingt-deux ans il fut pourvu d'un cheval et d'un domestique par sa bienfaitrice madame Dermott, et commença ainsi sa carrière. 11 visita d'abord la famille des Reynolds ou des Mac Ranald à leur château de Letterfian, près le beau lac de Lough Scur, dans le comté de Leitrim. M. Reynolds, qui s'était fait connaître par des compositions assez remarquables en irlandais, ayant engagé un jour Carolan à essayer de la poésie, lui dit dans l'idiome national : « Qui sait si vous ne pourriez pas tirer meilleur parti de votre langue que de vos doigts.» Il lui raconta alors une grande bataille qui venait d'avoir lieu entre les fées qui fréquentaient deux montagnes du voisinage, et lui proposa d'essayer sa muse sur ce sujet. Son talent poétique, jusque alors inconnu, se montra tout d'un coup, et jamais l'auteur du Paradis perdu n'a mis plus d'ardeur à composer son immortel ouvrage, que n'a fait notre barde à décrire cette bataille de fées : il ne lui a fallu que quelques jours pour terminer les paroles et la musique de sa célèbre Heine des Fées. C'était une superstition accréditée parmi le peuple, que notre barde entretenait des relations avec les fées, et l'on supposait que leur reine tenait sa cour auprès de la maison de son père. Lorsqu'il devint aveugle, il se faisait conduire souvent à ce lieu qui lui rappelait les jours heureux de son enfance; il s'y reposait quelquefois pendant des heures entières ; on le voyait parfois se lever tout d'un coup dans une extase que le peuple crédule attribuait à des visions surnaturelles. Ce fut dans un de ces momens qu'il composa, pour son début, l'air et les paroles de la charmante ballade adressée à Bridget Cruise, l'objet de son premier et plus tendre attachement. Au dire du peuple, les fées seules pouvaient inspirer une chanson qui devint le sujet d'une admiration universelle. Aujourd'hui même les habitans racontent qu'il était saisi d'une frayeur mortelle quand on lui parlait d'une de ces visions; alors il suppliait ses amis de ne plus le questionner sur ce sujet. Le silence de Carolan finit par confirmer le peuple dans une croyance qui peut-être aussi flattait la vanité du barde.
Carolan imita les troubadours sans s'en douter. Ses airs et ses ballades portaient en général le nom des personnes en l'honneur desquelles il les composa ; on prétend que ses airs avaient
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dépassé le nombre de deux cents ; la plupart en sont perdus, et il nous reste à peine la moitié des ballades. Pour mieux comprendre ses compositions, il est nécessaire de le suivre dans ses excursions. C'est surtout dans le comté de Roscommon que Carolan se plaisait à prolonger son séjour. Un des plus remarquables de ses chants populaires, la Cathlin Tirel, fut composé pour une jeune dame du nom de Tyrrel. Ce qui précède nous dispense de nous étendre davantage sur les œuvres d'un homme dont le génie poétique et musical passera à la postérité. Il serait impossible de suivre le barde dans ses nombreuses excursions durant une vie aussi longue et aussi agitée. La province de Connaught était son séjour favori et où sa société fut plus recherchée; il allait rarement dans la province d'Ulster» Les habitudes puritaines et les sentimens anti-irlandais des Ecossais et des Anglais du nord n'étaient guère propres à leur concilier l'estime d'un homme tel que Carolan. Tout en célébrant les vivans, il n'a pas oublié les morts. Quelques-unes de ses élégies, surtout celles sur la mort de sa femme et de son ami Mac Cabe, sont dignes du talent qu'il déploya dans ce genre de composition. Ses élégies, expression réelle de ses sentimens, font autant d'honneur à son esprit qu'à son cœur. Cependant les productions légères devaient plaire davantage à un esprit vif et gai comme l'était celui de Carolan.
Mais le moment approche où Carolan va devenir à son tour un sujet d'élégie : vers l'an 1737, sa santé, qui déclinait depuis long-temps, fit craindre une fin prochaine. 11 résolut en conséquence de se rendre à Alderford, chez sa vieille et fidèle protectrice madame Dermott, qui, malgré ses quatre-vingts ans, jouissait encore d'une excellente santé. C'était elle qui, cinquante ans auparavant, lui avait donné sa première harpe et son premier cheval, et c'était à elle encore qu'il venait demander un asile au déclin de sa vie. Après avoir composé son adieu à Maguire, il se rendit chez son ami l'avocat Brady, prés de Balinamore, dans le comté de Leitrim, où il se reposa quelques jours, puis il continua sa route, suivi d'un concours immense de peuple qui avait pour lui la plus grande vénération; il s'arrêta pendant quelque temps à Lahir chez M. Peyton, où, les larmes aux yeux, il prit congé de ses amis. Pendant le reste du voyage il est probable que son esprit était occupé par des pensées bien différentes de celles qui lui furent attribuées plus tard par son compatriote Goldsmith (1).
(1) Olivier Goldsmilh naquit el habita jusqu'à l'âge Je quinze ans près du lieu
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A Alderford, il fut accueilli avec cette bienveillance et cette bonté de cœur qui ont toujours caractérisé les Irlandais. Après s'être reposé un instant il demanda sa harpe, et malgré son extrême faiblesse il joua l'air bien connu, ses Adieux à la musique, avec une tendresse et une émotion qui arrachèrent des larmes aux assistans ; c'était de sa part un dernier effort. Quelques heures avant sa mort, au moment de tendre la main pour saisir la coupe, afin de lui imprimer, selon son expression, son baiser d'adieu, il glissa de son lit sur le plancher. A cette occasion, il dit à la femme qui le soignait : « J'ai souvent entendu parler de personnes tombées sur le champ de bataille, mais je n'ai jamais entendu dire qu'un homme étendu sur la terre put tomber plus bas » Il passa ses derniers momens dans la prière. Dès que sa mort fut connue, plus de soixante ecclésiastiques de cultes différens, un grand nombre de seigneurs des comtés voisins, et un immense concours du peuple, s'assemblèrent pour rendre le dernier devoir à leur barde favori. Les maisons de Ballyfarnon ne pouvant suffire à contenir la foule, on fut obligé de dresser des tentes dans la campagne autour du château d' Alderford. La harpe résonna sans cesse pendant quatre jours, un tonneau de whisky, liqueur favorite du peuple, fut placé à chaque extrémité de la salle et rempli à mesure qu'il était vidé. Le cinquième jour il fut enterré dans le caveau de la famille des Dermott Roe, dans leur chapelle à la vieille église de Kilronan. En ouvrant la tombe en 1750, pour y déposer les restes d'un prêtre catholique qui fut enterré, d'après sa demande, auprès du barde, on retira le crâne de ce dernier. L'honorable Thomas Dillon, frère de Jean, comte de Roscommon, le fit perforer au front afin de le reconnaître au moyen d'un ruban passé dans cette ouverture, et on le plaça dans une niche au-dessus de son tombeau, où il fut pendant long-temps un objet de vénération pour les personnes qui s'y rendaient dans l'unique but de voir ce reste d'un homme aussi célèbre. Cette tête disparut enfin dans l'année 1796; un homme à cheval, d'une mise élégante, mais que l'on prit pour un orangiste du nord, visita cette église et exprimable désir de voir ces reliques; à peine F eut-il vue,
où Carolan passa la plus grande partie de sa vie. Bien qu'il n'eût que dix ans à la mort du barde, il est évident qu'il connaissait parfaitement son caractère. On est porté à le croire d'après le court essai sur Carolan l'aveugle qui parut dans ses ouvrages, essai qui fait peu d'honneur à la mémoire de Goldsmith. Cet homme célèbre descendait d'une famille ecclésiastique dont les préventions et les écrits historiques prouvent au moins qu'il ne se dépouilla jamais entièrement de ses préjugés anglicans.