‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 76 sur 210 · CHANSONS A BOIRE · texte numérisé non relu

CHANSONS A BOIRE

Les auteurs anglais qui ont écrit sur l'Irlande se sont tous copiés depuis Gerald Cambrensis jusqu'à Daniel Dewar; prodigues d'outrages envers le peuple irlandais, ils ont toujours eu soin de dénaturer les faits, afin d'excuser le traitement barbare infligé à cette malheureuse nation par ses oppresseurs.

Nous n'avons pas la prétention de croire que les Irlandais persécutés eurent plus de moralité qu'aucun autre peuple, mais nous voulons prouver que ces invectives n'avaient point de fondement; et lorsque nous songeons aux lois tyranniques sous lesquelles ils ont gémi depuis des siècles , lois qui tendent constamment à abrutir le peuple, les siècles futurs leur doivent

CXXW APERÇU SUR LES ANTIQUITES

quelque reconnaissance pour avoir conservé des mœurs encore si pures, malgré l'état de dégradation où ils étaient tombés.

Dans les excès de boisson, on a souvent comparé les Irlandais aux paysans de l'Allemagne et de la Hollande; je dois l'avouer, il n'est pas de peuple qui puisse les égaler sur ce point comme sur tant d'autres; cette habitude pernicieuse, comme nous l'avons déjà prouvé, n'existe que depuis peu de temps en Irlande; elle a eu sa source dans la pauvreté et l'oppression du peuple, sous l'influence de ces lois barbares, fondées sur l'intolérance religieuse et exécutées avec non moins de partialité que d'injustice. Ces motifs sont plus que suffîsans pour excuser ce funeste penchant.

Ils y furent poussés, avons-nous dit, par la misère, et continuèrent de s'y livrer par habitude. Voilà la source de sa misère et de sa pauvreté ; et ses sages législateurs sont décidés à prolonger les jouissances de ce peuple, comme ils l'appellent; et tant que la pomme de terre sera sa nourriture et le whiskey sa boisson favorite, on ne le privera pas du plaisir de perdre sa raison. Pourvu qu'il accepte les Bibles pour le salut de son âme, ces dignes législateurs ne lui refuseront ni boissons alcooliques ni ouvrages de piété; c'est ainsi qu'ils contribuent à la prospérité de l'Irlande.

Après cela, doit-on s'étonner que l'Irlandais fasse l'éloge de son whisky. Le Nectar de la vie est l'œuvre de quelque ivrogne repentant. A l'éloge qu'il fait de sa boisson se mêlent parfois de poignantes réflexions. Il faut que le lecteur sache qu'un grand nombre de ces rejetons de nobles familles irlandaises ruinées par Cromwell et par Guillaume III d'Angleterre, furent lancés dans le monde, orgueilleux de leur nom, mais dépourvus de moyens capables de soutenir l'éclat de leur naissance ; plusieurs d'entre eux, trop fiers pour traîner une existence obscure et pauvre dans leur pays natal, entrèrent au service des puissances étrangères ; d'autres, que l'amour de la patrie avait attachés au sol, désignés sous le nom de Tories, devinrent la terreur du pays; quelques-uns, cependant, préférèrent la probité et l'honneur à cette vie de brigandage, et c'est en parlant de ces derniers qu'un auteur moderne écrivit les lignes suivantes :

« C'était une race de gentilshommes, comme ils s'appelaient, » trop pauvre pour se suffire, et en même temps trop fière pour » embrasser la carrière du commerce ou de l'industrie. J'en ai » connu plusieurs sans asile, errant de maison en maison pen-

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