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éprouvées, la plupart des beautés qui le caractérisent n'ont point éprouvé de changemens. On a particulièrement célébré son énergie pathétique : «S* vous plaidez pour votre vie, plaidez en irlandais,» est un adage bien connu. Ceux qui ont traité le peuple avec mépris n'ont pas épargné son langage. On peut trouver dans Stanihurst (du temps d'Elisabeth) un modèle curieux de l'espèce d'outrage auquel on avait ordinairement recours. Il assure ses lecteurs que l'irlandais ne pouvait être prononcé par le prince des ténèbres lui-môme, et, pour le prouver, le bigot saxon rapporte gravement le cas d'un possédé, à Rome, qui parlait toutes les langues connues, excepté l'irlandais, parce qu'il n'aurait pu ni voulu s'exprimer dans cette langue à cause de son intolérable dureté. On dit que cette fable lit tant d'impression sur l'esprit ensorcelé de Jacques Ier d'Angleterre, qu'il conçut pour cette langue, que le diable ne pouvait parler, une antipathie aussi grande que celle qu'il éprouvait à la vue d'une épée nue.
. Voltaire a remarqué qu'un peuple peut avoir une musique et une poésie qui plaisent à lui seul et qui cependant peuvent être bonnes toutes deux; mais la musique irlandaise a été admirée partout où ses flexibles accords ont été entendus. Handel et les compositeurs italiens les plus célèbres en ont fait les plus grands éloges. S'il est permis d'en conclure, comme l'a fait sir Williams Jones à l'égard de la langue et de la musique de la Perse, que la mélodie naturelle et touchante de ce peuple annonce un langage remarquable, tant par sa douceur et la forte accentuation des mots que par ses tendres accords, il s'ensuivra que les chants irlandais si long-temps unis aux mélodies nationales, plairaient également s'ils étaient plus généralement connus.
Nous avons déjà dit que la musique florissait en Irlande dans le moyen âge. A l'appui de cette assertion, nous pourrions citer une foule d'autorités. Jean de Fordun, prêtre écossais qui fut envoyé en Irlande dans le quatorzième siècle afin de recueillir des matériaux pour une histoire de l'Ecosse, dit que l'Irlande fut célèbre pour sa musique. De ce dernier pays elle passa en Ecosse et dans le pays de Galles. Jean Major, dans son panégyrique de Jacques Ier d'Ecosse, appelle ce prince un second Orphée, dont le talent sur la harpe était supérieur à celui des montagnards ou des Irlandais, les musiciens les plus habiles de cette époque. Tel fut l'éloge que prodiguaient à ce pays des hommes dont on ne pouvait soupçonner la partialité. On regardait
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O'Carrol comme le premier musicien de son siècle ; il excellait à jouer de la harpe et du tympan. Ce barde et ses élèves éprouvèrent le sort le plus malheureux; ils furent impitoyablement massacrés ainsi que leur patron, lord Bellingham, par une multitude armée qui s'était soulevée pour résister à l'oppression de la noblesse. Tant que la musique était florissante en Irlande, les professeurs étaient entourés d'honneurs et de respect, comme on peut s'en convaincre en lisant les chroniques de Froissart.
Cambrensis et Caradoc de Caarnarvon donnent une description magnifique de la perfection que la musique irlandaise avait atteinte au douzième siècle. Stanihurst, quoique si prévenu contre ce pays, fait un éloge pompeux du ménestrel Crusius, qui vivait au seizième siècle.
La musique disparut en même temps que l'ordre des bardes. Ceux-ci , qui étaient les principaux dépositaires de cet art, ont été jusque dans ce dernier temps parfaitement accueillis ; soutenus par la noblesse, ils se sont efforcés de rendre justice à la beauté des airs les plus estimés par le charme de l'exécution. Quelques-uns d'entre eux, d'un talent supérieur, cherchaient à les embellir par des variations. Ces airs furent ainsi transmis à leurs successeurs, qui les perfectionnaient à leur tour. Cependant le goût pour ce genre d'exécution paraît être sur son déclin. L'on n'encourageait guère les bardes qui à la fin du dernier siècle savaient jouer de la harpe : un grand nombre de leurs airs ont été recueillis par des musiciens étrangers, qui les ont adaptés à la musique moderne.
Les anciens poèmes irlandais, chantés par les filéas et les ménestrels, furent accentués pour en faciliter le chant.
Galilée, Bacon, Stanihurst, Spenser et Camden, dans le seizième siècle, parlent de la musique irlandaise avec les plus grands éloges; Polidore Vergile en fait des éloges plus grands encore; ceuxci pâlissent à leur tour devant les témoignages des historiens du pays de Galles pendant le onzième et le douzième siècle. Faisons des vœux pour que ces chants originaux puissent attirer l'attention des compositeurs et être introduits un jour sur la scène! Accompagnés de leur mélodie natale et chantés par des artistes indigènes, ils pourraient lutter avec avantage contre les compositions étrangères, si chèrement recherchées.
La structure métrique de l'ancienne poésie irlandaise était subordonnée, en grande partie, à la musique; la voix du barde retranchait ou suppléait à la quantité de syllabes longues ou brèves, afin de les approprier à la mélodie. Cette
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licence avait besoin d'être restreinte par certaines règles : de là les diflerens genres de vers mentionnés par Ferceirtne dans les Heures du barde. 0' Molloy, après avoir dit dans sa prosodie que les vers irlandais étaient les plus difficiles sous le soleil, parle d'un genre de poésie populaire très en usage de son temps, et appelée vers doux. Il la blâme comme une déviation des anciennes règles. Elle paraît tenir le milieu entre la sévérité du mètre régulier et la licence que les bardes ne s'arrogèrent que trop souvent. Plusieurs productions épiques fort estimées ont été écrites dans cette mesure. Quelques-unes des plus belles chansons ont été composées dans la octava rima, ou stance de huit vers, empruntée aux Espagnols, qui la tenaient eux-mêmes des troubadours et des Italiens.
« Leurs compositions sont d'une grâce, d'une mollesse, d'un j> raffinement d'expression et de sentiment dont n'a approché » aucun peuple ancien ni moderne. La langue qu'ils parlent » dans ce monde à leur maîtresse semble celle qu'ils parleront » dans l'autre à leurs houris. C'est une espèce de musique si » touchante, si mélodieuse ; ce sont des sons si doux, des com- » paraisons si riantes et si fraîches; je dirais presque que leur » poésie est parfumée comme leur contrée. Ce qu'est l'honneur » dans les mœurs de nos paladins, les imitations de la nature » le sont dans les poèmes arabes. Là c'est une quintessence de » vertu, ici c'est une quintessence de volupté (1). »
Cette éloquente description que l'historien des Indes a donnée de la poésie arabe s'applique avec non moins de vérité et de justesse au chant sentimental de l'Irlande. La ressemblance qui existe entre ces deux poésies indique la même origine, ainsi que l'attestent les anciennes traditions irlandaises, qui en font dériver de l'Orient les premiers habitans de cette île. Cette identité, nous la trouvons dans les productions passionnées des Irlandais comme dans les compositions voluptueuses de l'Orient. C'est en vain que l'on chercherait dans la littérature nationale d'aucun peuple de l'Europe les descriptions si riches et si variées des attraits enchanteurs de la femme et des beautés de la nature. Les poèmes irlandais, loin de ressembler aux productions sauvages du nord, sont des compositions morales , remplies d'images empruntées à l'Orient. L'analogie entre le langage de l'Irlande et celui de l'Arabie est très-frappante; les meilleurs juges n'ont pas hésité à dire qu'ils ne formaient autrefois qu'une même langue.
(1) Raynal, Hist, philosophique, etc. Suppl. tome II.
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11 est probable que la poésie irlandaise, comme celle des ménestrels anglais, fut embellie de fictions rapportées de la Terre- Sainte par des chefs irlandais ou par leur suite qui s'était jointe à l'armée de Godefroy. Les scaldes qui accompagnèrent les Danois dans ce royaume lui ont peut-être prêté leurs fictions. Nous voyons Hawliffe le Danois , lorsqu'il était roi d'Irlande, s'introduire en ménestrel dans le camp d'Athelstane , roi des Anglo-Saxons, à qui son beau-père Constantius, roi des Écossais, faisait la guerre. La poésie Scandinave a dû être fort goûtée à la cour d'flawliffe. Hanmer rapporte le fait dans ses Chroniques de l'Irlande. Constantin et Hawliffe arrivèrent avec une flotte nombreuse à l'embouchure de YHumber, et se campèrent à Briemstuire, sur les bords du fleuve. Alors Hawliffe ou Auliffe prit une harpe, et, sous le costume d'un ménestrel, s'introduisit dans la tente d'Adelstane. Tandis qu'il jouait de cet instrument, il examina la disposition des lieux et tout ce qui lui parut digne de remarque. Ayant accepté l'argent qui lui fut donné en récompense de ses peines, il l'enfouit dans la terre au moment où il allait se retirer. L'auteur nous apprend qu'Adelstane échappa aux conséquences de son stratagème, grâce au secours d'un de ses soldats qui servait dans l'armée d'Hawliffe.
Ce n'est que depuis quelques années que les beautés de la poésie orientale ont été dévoilées aux Européens. Grâces aux savantes recherches de sir William Jones et du professeur Carlysle, le lecteur anglais jouit maintenant des compositions ravissantes de l'Arabie. La traduction d'Antar, publiée sous le titre de Roman bédouin, et celle de quelques autres auteurs modernes, ont puissamment contribué à nationaliser en Europe les plus belles créations de la littérature orientale. On verra, dans le tableau comparatif des deux langues qui précède notre dissertation sur les poésies et ballades irlandaises, des preuves convaincantes de cette analogie.
L'on a souvent remarqué combien la langue irlandaise excelle dans la poésie lyrique. L'élision et l'aspiration des consonnes tendent à maintenir l'harmonie et la cadence. Les différens sons des voyelles peuvent être classés de manière à produire les effets les plus variés : ce quia fait dire que la poésie de plusieurs chants irlandais était si harmonieuse qu'il n'était pas nécessaire de la chanter pour en faire entendre la mélodie. Ce sont des qualités semblables qui donnent tant de charmes aux poésies de Burns, deFergusson, et à d'autres chants nationaux d'Ecosse (1).
(1) Je me plais à reconnaître les services que m'ont rendus les travaux de "Wal-