‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 85 sur 210 · LA VIE ET LE» OEUVRES DE THOMAS MOORE · texte numérisé non relu

LA VIE ET LE» OEUVRES DE THOMAS MOORE

« Il est impossible de faire dans des termes ordinaires l'éloge » de notre illustre barde; son nom seul éveille les plus nobles » sentimens. Nous l'admirons non seulement comme un des » premiers hommes de notre époque, mais bien plus encore » comme le défenseur le plus ardent d'une liberté universelle, » et surtout de celle de son pays. Nous le saluons, cet homme » qui a défendu courageusement les droits de sa patrie, et qui » n'a pas craint de dénoncer l'injustice de ses oppresseurs. Quel » contraste glorieux avec cette race de renégats qui l'a précédé! » Nous avons eu nos poètes : les Parnell, les Roscomon et les » Goldsmith, hommes de mérite sans contredit, et fort célè- » bres à leurs époques; mais ces Irlandais ont dédaigné de nom- » mer même le malheureux sol qui les a vus naître. Il fut ré- » serve àMoore de marcher dans une voie jusqu'ici inconnue, et, » croyez-m'en, son exemple ne sera «as perdu pour ses compa- » triotes. L'esprit de la nation se réveille. La littérature ir- » landaise reprendra bientôt le rang qui lui est dû; il ne » manque pas d hommes de talent dans un pays si justement » nommé le sol privilégié de la musique et de la poésie. Il me » semble entendre nos anciens bardes appeler la jeunesse à mar- » cher sur leurs traces et à revendiquer leur antique gloire. » Moore en parlant de l'Irlande devait s'exprimer en poète. » Pouvait-il en être autrement? comment pourrait-il traiter ce » sujet sans se sentir inspiré par le souvenir de nos bardes ? » Quel est celui d'entre nous qui ne se dévouerait pas pour son » pays? Quel est l'homme qui pourrait contempler avec indiffé- » rence cette patrie, la terre des braves, cette patrie, le séjour » de la beauté, de la sainteté, de la poésie et de la sagesse, où » reposent tout ce qui mérite d'être aimé et tout ce qui nous » est le plus cher ? »

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Tel est le jugement qu'a porté sun le barde national de l'Irlande le charmant poète Furlong, qui assista, peu de temps avant sa mort, à un dîner public à Dublin, auquel présidait le célèbre patriote O'Connell. Ce jugement semble être confirmé par les contemporains. En effet, malgré le grand nombre de littérateurs qui ont vu le jour en Irlande , leur patrie jouit à peine d'un seul rayon de ce génie qui répand tant de lustre sur la Grande-Bretagne. Congrève fut un renégat; le hasard avait fait un patriote de Swift, tandis que Goldsmith porta la faiblesse jusqu'à témoigner son dédain pour un peuple dont il conserva toujours l'accent. Il serait facile de prolonger cette liste des enfans ingrats d'Érin; mais nous en détournons avec plaisir nos regards pour les fixer sur celui qui est une exception si honorable pour son pays. C'est avec orgueil que l'Irlande proclame Moore son poète favori, son poète national par excellence. Le nom et les malheurs de la patrie vivront à jamais dans ses chants. Tant que dureront le goût, le patriotisme et l'amour des lettres, le nom de l'Irlande retentira dans les chansons ravissantes des jeunes filles de la Yerte Érin.

Patriote, Moore mérite des couronnes civiques ; poète, il est sans rival depuis la mort de son ami Byron ; prosateur, il occupe un rang distingué parmi les premiers écrivains de la Grande- Bretagne.

Moore est fils unique d'un négociant de Dublin, où il naquit, le 28 mai 1780. Les jours de son enfance, passés avec ses deux sœurs, ont laissé les souvenirs les plus agréables gravés dans sa mémoire. Après avoir reçu les premiers élémens d'une excellente éducation par les soins du savant précepteur de Sheridan, Samuel White, il entra au collège delà Trinité de Dublin, à l'âge de quatorze ans.

Moore se distingua, pendant son séjour dans l'université, par son enthousiasme et son attachement à la liberté et à l'indépendance de son pays, qu'il revendiqua plus d'une fois avec une mâle énergie et une éloquence entraînante, dignes préludes de sa gloire future. Les progrès rapides qu'il fit dans la littérature de l'antiquité, non moins que son excellent caractère, lui valurent l'estime générale de ses camarades. Le 17 novembre 1799, Moore fut reçu membre du Middle Temple ; et l'année suivante, il publia sa belle traduction des odes d'Anacréon, qu'il fit précéder d'une ode en grec de sa composition. Il dédia cet ouvrage au prince de Galles, depuis Georges IV.

Au titre d'Anacréon que cette belle traduction du barde de

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Téos lui valut, Moore voulait ajouter aussi celui de Tibulle et de Catulle. Un volume de poésies passionnées, publiées sous le nom de Little's poems, effaroucha non sans raison la pruderie anglaise, et suscita à notre barde un concert d'imprécations de la part des faiseurs de Bévues de l'époque, que Byron a si justement stigmatisés depuis dans ses English Bards et Scotch Revewers. Après son arrivée à Londres, le jeune poète se trouvant un jour à un grand dîner, se lève de table pour conduire les dames dans le salon, un Français s'écrie : Ah! le petit bonhomme qui s'en va! mais le petit bonhomme devint bientôt une des gloires de la capitale. C'est en parlant de lui que Sheridan disait : « 11 n'existe pas d'homme qui ait aussi bien réussi » que Tom Moore à faire passer le langage du cœur dans les » élans de son imagination. On dirait que son âme fut une étin- » celle de feu céleste qui, détachée du soleil, voltige sans cesse » pour remonter vers cette source de lumière et de vie. »

Vers l'automne de 1803, notre poète s'embarqua pour Bermude, où il obtint un emploi du gouvernement. Pendant son séjour en Amérique, il composa des esquisses sur les coutumes de la société américaine dans une série d'odes et d'épîtres, qu'il publia l'année suivante après son retour en Europe. Ces odes, remplies de charmantes descriptions poétiques des lacs et des grandes forêts vierges de l'Amérique, renferment des remarques peu flatteuses pour les compatriotes de Washington.

Moore fut recherché par plus d'une douairière ; mais ayant toujours devant les yeux les effets malencontreux du mariage ambitieux d'Addison, il préféra son bonheur à l'intérêt; il épousa miss Dyke , jeune personne d'une rare beauté et d'un esprit cultivé. Hormis quelques visites à Londres , la vie de notre barde s'écoulait dans la retraite, à sa chaumière, près de Devises , où il consacra ses loisirs à l'éducation de ses enfans.

Voici une esquisse rapide de la notice que l'auteur lui-même a tracée des premières années de sa vie.

« Les éditeurs de cette nouvelle édition de mes œuvres m'ayant témoigné le désir de placer en tête des différens volumes quelques remarques et notices inédites qui pourraient offrir l'histoire de mes poésies littéraires, j'ai consenti, non sans éprouver des scrupules et beaucoup d'hésitation , à céder à leurs vœux. En Angleterre plus que dans aucun autre pays les détails de la vie privée des écrivains ont toujours offert au public le plus vif intérêt; d'un autre côté, il n'existe pas non plus de

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pays où celui qui raconte son histoire soit plus exposé aux reproches de vanité et d'amour-propre que lui adressent ses concitoyens.» Plusieurs de ses poèmes furent composés entre la seizième et la vingt-troisième année de sa vie. Dès l'âge de quatorze ans, un sonnet à son maître d'école M. Samuel White parut dans l'Anthologie ( Magazine publié à Dublin). Des fragmens en vers qu'il y avait fait insérer l'année précédente lui valurent le titre de Notre estimable correspondant T. M, « Encore aujourd'hui, dit-il, je ne relis pas ce volume sans ressentir la satisfaction que la lecture des Plaisirs de la mémoire de Rogers me procura à cette époque.

« Environ trente ans auparavant, madame Sheridan avait confié à M. White l'éducation de son fils ; et, chose étrange, l'auteur de l'École du scandale passa aux yeux de son précepteur et de sa mère pour un véritable sot. Les théâtres de société qui furent de mode alors devinrent bientôt le goût dominant delà noblesse irlandaise. Le duc de Leinster, le comte de Castellane de son temps et d'autres seigneurs irlandais, firent représenter par leurs amis diverses pièces sous la direction de M. White, auxquelles celuici joignit des prologues et des épilogues de sa composition. Il réunissait à ses leçons de déclamation l'élite de la jeunesse des deux sexes, et encourageait ces exercices dramatiques où il me faisait figurer constamment sur ses cartes. Mais non content de m'acquitter de mes rôles chez les autres, j'ai transporté ce goût théâtral dans la modeste demeure de mon père, le salon placé audessus du magasin nous servant de salle de spectacle. Je jouais plusieurs rôles dans des pièces de ma composition. Ma sœur et d'autres jeunes personnes complétaient notre troupe , et M. ***9 qui devint depuis un de nos plus célèbres compositeurs, touchait le piano , et formait à lui seul notre orchestre. Tandis que le goût que j'ai montré de si bonne heure pour la poésie s'entretenait dans les cercles brillans au milieu desquels je vivais alors, le changement qui ébranla l'Europe entière ne tarda pas à étendre son influence sur l'Irlande et à me révéler le noble sentiment du patriotisme. Né de parens catholiques, je vins au monde empreint du sceau de l'esclavage. En vain ma mère regardait le barreau comme une carrière qui devait me conduire aux honneurs et à la fortune, les lois pénales me fermaient non seulement cette carrière, mais jusqu'aux portes de l'université. Qui peut s'étonner qu'un peuple ainsi foulé aux pieds ait salué la brillante aurore de la révolution française comme l'arc-en-ciel de la liberté qui devait briser à jamais les liens de

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l'esclavage? Je me rappelle d'avoir été conduit par mon père à un dîner donné pour célébrer ce grand événement : j'étais assis sur les genoux du président tandis que l'on porta le toast suivant : « Puisse le vent qui souffle de la France faire fleurir en Irlande l'arbre de la liberté ! »

» Quelques mois après fut passé l'acte mémorable de 1793, qui, en supprimant quelques-unes des restrictions monstrueuses de ces codes infâmes, ouvrit aux catholiques les portes de l'université. Je fus du nombre des jeunes Ilotes qui profitèrent du privilège d'y être élevés, quoiqu'ils fussent exclus de toute participation aux honneurs et aux places qui offraient un puissant aiguillon à l'ambition des jeunes protestans.

»Ce fut en 1794, après avoir rempli un rôle dans une pièce burlesque, que j'ai débuté dans le genre satirique par une ode adressée au roi Etienne au sujet des avantages de sa royauté éphémère sur celle de son frère d'Angleterre, obligé de s'enfermer dans une voiture d'acier pour se soustraire aux attaques de la populace. Un discours en vers anglais, qui excita l'attention des examinateurs de l'université habitués à n'en recevoir qu'en latin, me valut comme prix le Voyage du jeune Anacharsis. »

En 1794, l'auteur commença la traduction des Odes d'Anacréon. Le sous-bibliothécaire d'un établissement qui se trouvait dans le voisinage de la cathédrale de Saint-Patrice, M. Cradock, fournit à notre poète les moyens de recueillir les notes dont il accompagna sa traduction.

« J'avais mes entrées libres dans cette bibliothèque, même pendant la saison qu'elle n'était pas publique, l'on m'enfermait souvent seul sous clef : aux recherches faites pendant les heures passées alors, et même depuis, à fouiller dans les vieux volumes poudreux de cette bibliothèque, doit être attribuée la bizarrerie de mes premiers écrits. »

Cette soif insatiable de s'instruire devint bientôt un vrai besoin pour lui. Il trouvait à le satisfaire le charme de sa vie. Voilà le secret de ses nombreuses et admirables productions.

« En 1799, je quittai l'Irlande pour la première fois et je me dirigeai vers Londres, la tête remplie de deux projets qui ne s'accordaient guère ensemble, celui de faire mon staged Middle Temple, et l'autre de publier un manuscrit par souscription de ma traduction d'Anacréon qui m'a valu une lettre flatteuse du docteur Lawrence, ami de Burke et protecteur éclairé des lettres.»

A une connaissance très-étendue de la musique, Moore joint une érudition qui ferait honneur à plus d'un membre de

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l'Académie des inscriptions. Personne ne possède mieux que lui l'histoire et la littérature du moyen âge. Convive aussi spirituel qu'agréable, il a assisté dans presque toutes les capitales de l'Europe à des dîners publics donnés en son honneur, où il a prouvé qu'à ses autres talens il pouvait ajouter celui d'habile orateur. Homme d'esprit, il brille également dans les salons; et pendant un assez long séjour qu'il fit à Paris avec sa famille, ses bons mots et ses reparties fines ont fait fortune dans les boudoirs de la capitale.

Le célèbre poème de LaîlahRookh parut en 1817, l'année où Moore vint à Paris pour la première fois, afin de recueillir des documens pour le Fudge Family, ouvrage fort original qu'il publia à cette époque. En 1823 parurent les Amours des Anges. Par une coïncidence singulière, lord Byron, alors en Italie, fit paraître son poème de Ciel et terre. Les deux poètes, devenus rivaux à leur insu , empruntèrent le sujet de leurs poèmes du deuxième vers et du sixième chapitre de la Genèse : « Et il arriva » que les fils de Dieu virent les filles des hommes , qu'elles » furent belles, et ils prirent pour épouses celles qu'ils se choi- » sirent. »

Moore reçut quatre-vingt mille francs de Longman et compagnie pour Lallah Rookh, soixante mille pour la Vie de Sheridan. Il touche un revenu de douze mille francs de Power pour ses Mélodies irlandaises et d'autres productions lyriques. Sa collaboration au journal le Times lui valut autrefois douze mille francs par an ; et sans compter ce que lui rapportèrent ses autres ouvrages, il est aujourd'hui pensionné du gouvernement anglais. Moore est du petit nombre des auteurs qui, sans sacrifier leur indépendance, ont heureusement échappé aux effets déplorables de ce tableau si éloquent mais si fidèle qu'il avait tracé, dans un dîner public, des gens de lettres : « On raconte » que les guerriers du Nord burent leur mead au palais d'Odin » dans les crânes de ceux qu'ils tuèrent sur le champ de bataille; » de même les libraires de nos jours boivent leur vin dans les » crânes des auteurs dont les œuvres les ont enrichis. Les » hommes de génie, semblables aux parfums précieux de l'O- » rient, s'épuisent promptement; il vient une époque où il ne » leur reste que la sensibilité. Le flambeau qui éclaira si long- » temps le monde finit par ne jeter qu'une pâle lueur. C'est » ainsi que l'homme de génie, au déclin des ans et de la fortune, » ne voit souvent d'autre avenir pour lui que l'indigence et le » dédain des sots. »

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L'on sait que lord Byron fit présent de ses Mémoires à son ami Moore, qui en devint le dépositaire, à la condition de ne les publier qu'après sa mort. Murray les acheta au prix de cinquantecinq mille francs. A la mort de Byron, tout l'intérêt de la société sembla se concentrer sur ces Mémoires. La douleur publique fit bientôt place à la curiosité , et le monde, fatigué des opinions hasardées des commentateurs, voulut savoir ce que Byron avait écrit sur lui-même. Des scrupules de délicatesse privèrent le public de ces Mémoires que l'illustre chantre de Child-Harold lui avait légués. Avant de les publier , Moore offrit de les faire lire en présence de la famille du poète défunt, et d'en élaguer tout ce qui serait de nature à porter atteinte à la mémoire de leur auteur. « Je les ai mis , dit-il dans une lettre adressée » dans les journaux de l'époque, à la disposition de Mistress » Leigh , sœur du poète, en demandant qu'ils ne fussent point » entièrement détruits; mais la plupart des personnes qui s'é- » taient réunies à cette occasion furent d'un avis contraire. » Malgré mes remontrances, le manuscrit fut déchiré et brûlé » sous nos yeux ; et j'ai remis à Murray les cinquante mille francs » que Longman m'avait avancés.

» La famille de lord Byron m'a offert depuis, avec un empres- » sèment qui les honore, un arrangement pour me rembourser » la somme que j'avais remise à Murray; mais, par des considé- » rations dont il serait inutile de parler ici, j'ai refusé cette offre.» C'est ainsi que Moore rend compte de cet événement désagréable, qui lui attira en Angleterre et sur le continent les reproches les plus sévères. Nous devons à la vérité de reconnaître que les plus grands ennemis de l'anéantissement de ces mémoires ne mirent un seul instant en doute l'honneur, le désintéressement, ni la délicatesse de Moore. Ils ne purent se rendre compte des scrupules qui l'empêchèrent de remplir ce devoir sacré et de réhabiliter la mémoire de Byron, qui fut ainsi livrée aux conjectures les plus extravagantes, aux attaques et aux opinions hasardées des puritains du jour ; ils pouvaient encore moins concevoir comment Moore, par déférence envers cette famille, lui eût permis de détruire ainsi sa propriété. Dans toute l' Europe il ne s'éleva qu'un cri universel d'indignation contre les acteurs de cette scène étrange. La plume de Moore seule aurait pu mettre le nom de son illustre ami à l'abri des attaques hypocrites qu'il avait su si bien démasquer. Les amis de Moore, les ennemis du scandale, les dévots, répondirent que celui-ci venait de remplir un devoir des plus difficiles. Citoyen, nous l'avons vu sacrifier ses intérêts personnels

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par délicatesse envers les parens de Byron. Ami , il montra un dévouement bien rare, en voilant ces faiblesses du grand poète à cette portion du public qui n'est que trop portée à satisfaire sa curiosité criminelle aux dépens du génie. Chrétien , il s'est noblement conformé à l'esprit de l'Évangile, préférant s'exposer aux outrages que les écrivains du jour lui prodiguaient, que d'insulter à la morale. Telles furent les opinions des contemporains sur la destruction de ces mémoires. La conduite de Moore fut plus sévèrement blâmée sur le continent qu'en Angleterre même. Nous ne pouvons nous dissimuler que sa promptitude à céder aux exigences méticuleuses des parens de Byron n'ait donnébeau jeu à ses ennemis. Byron voulut que ses mémoires fussent publiés ; il les avait légués au public et en confia le dépôt à l'amitié. Moore ne pouvait ignorer qu'en consentant à leur destruction, il allait livrer sans défense Byron à ses ennemis, qui ne lui pardonnèrent jamais d'avoir dévoilé leur hypocrisie et flétri leurs sots préjugés ; ils ne manquèrent pas de saisir cette occasion de faire circuler les propos les plus injurieux pour la mémoire du défunt. Moore a victorieusement démontré que Byron ne fut point le monstre qu'un public prévenu se l'était figuré. On ne peut donc que déplorer cette condescendance, qui priva le monde de ces mémoires, dont la suppression a fait mille fois plus de tort à Byron que n'aurait fait leur publication. Lorsque Byron voulait que ses opinions devinssent la propriété du monde entier après sa mort, comme ses écrits et sa conduite l'avaient été de son vivant, on n'a pu, sans commettre une espèce de fraude, lui refuser cette satisfaction. Si ces mémoires contenaient des passages scandaleux, il fallait les supprimer; mais les détruire, c'était sacrifier l'amitié et l'intérêt des lettres aux sots préjugés et aux calculs intéressés de famille. Lord Byron, dans une lettre adressée au capitaine Medwin, dit : « Je crains que l'affectation et la pruderie de quelques » membres de ma famille ne mettent un jour obstacle à l'im- » pression de mes mémoires ; je les ai confiés à mon ami Moore. » Ces mémoires donneront le change à la curiosité; il y a peu » d'aventures ou d'anecdotes scandaleuses, ils se composent de » souvenirs d'enfance, et serviront en partie de leçons aux jeunes » gens en leur montrant les fatales conséquences de la dissipa- » tion. »

La destinée de Byron a été fort étrange ; une coïncidence des causes les plus bizarres contribua à cacher au public son véritable caractère, et à laisser sans réfutation les calomnies pro-

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diguées à sa mémoire. Rien de plus innocent, au dire des personnes qui les ont vues, que les lettres de Byron à sa mère, qui témoignent de la plus vive sympathie du poète pour l'humanité. Les vers qu'il adressa au barde d'Erin, la dernière fois qu'il visita l'Italie, montrent combien l'amitié de ces deux poètes était vive et sincère.

Voici en quelle occasion Moore et Byron firent connaissance : lorsque Byron publia ses English Bards, où il traite Moore fort durement, ce dernier eut seul le courage d'envoyer à l'illustre satirique un cartel. Quelque temps après le retour de Byron en Angleterre, Moore témoigna le désir de devenir son ami en retirant cette lettre des papiers du noble poète, qui ne l'avait jamais vue ; et quoique cette manière de présenter le pistolet d'une main et la branche d'olivier de l'autre ne fût pas du goût de Byron, ils devinrent par la suite les amis les plus intimes.

Le célèbre Jeffrey, directeur de YEdinburg Review, ayant critiqué trop sévèrement les poèmes de Moore, ce dernier envoya un cartel à l'Aristarque moderne. Arrivés au rendez-vous, la police mit fin au combat et s'empara des armes ; en déchargeant les pistolets , ils furent étonnés de ne pas trouver de balles : l'une d'elles étant tombée dans la voiture , les témoins, à l'insu des adversaires, consentirent à retirer l'autre, afin de rendre le combat égal et d'éviter ainsi un dénouement qui aurait pu devenir funeste.

Le caractère indépendant de Moore l'empêcha de devenir le favori du prince de Galles. Le prince lui ayant demandé un jour s'il était fils du docteur Moore, l'auteur de Zeluco, notre poète répliqua avec aigreur : Non, monsieur, je suis fils d'un épicier de Dublin. L'anecdote suivante montre que le roi Georges IV n'oublia pas d'acquitter les dettes du prince de Galles. Un jour, un courtisan, parlant devant le roi de la Vie de Sheridan par Moore, dit que ce dernier avait massacré son ami. Vous êtes trop sévère, répliqua le roi. Je ne puis pas admettre que Moore ait assassiné Sheridan, mais il a certes attenté à sa vie. Les qualités sociales de Moore lui ont valu autant que sa poésie le titre d'Anacréon Moore.

La réputation de Moore comme prosateur s'est accrue par la publication de la Vie de Sheridan, ouvrage fort estimé des biographes littéraires ; des Mémoires de lord Byron ; de Y Épicurien, roman en prose poétique; du Philosophe à la recherche d'une religion, et d'une Histoire d'Irlande.

Une saine critique, des sentimens nobles exprimés dans un

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langage éloquent et avec des embellissemens portés quelquefois jusqu'à l'excès, caractérisent sa Vie de Sheridan. Celle qu'il a tracée de Byron est écrite dans un genre bien différent. Là point d'ornemens poétiques, le style en est simple et sévère; Moore avait une tâche fort difficile à remplir. Pendant les dernières années de sa vie, Byron par ses écrits et par sa conduite semblait vouloir braver l'opinion d'un monde qu'il méprisa et dont il fut dégoûté. Mais le talent du biographe a su triompher de toutes ces difficultés. Tantôt il nous montre ce grand génie absorbé par ces compositions qui ont étonné et électrisé l'univers; tantôt nous apercevons le noble poète briller dans les cercles de la fashion, ou présider aux spirituels festins, animé par le vin et par les saillies de ses gais compagnons ; alors il. semble oublier, dans les plaisirs, ses malheurs et les torts de sa patrie.

Cette biographie nous fait lire jusque dans les replis les plus intérieurs de son cœur. Il est piqué au vif d'une allusion à ses infirmités ou d'une critique injuste de ses poésies. L'instant suivant, absorbé dans ses idées sombres et mélancoliques, il médite sur la ruine de sa fortune et sur la perte de son bonheur domestique. Tantôt il décoche ses traits acérés contre l'insolente fatuité ou la stupide ignorance des sots; tantôt, bravant son sort, nous le voyons se roidir contre sa destinée. Quelquefois, faisant un retour sur lui-même, déplorant ses infortunes, le noble barde s'attendrit au souvenir de son pays natal et des jours heureux de son enfance, qui ne reviendront plus.

La Vie de Fitz Gerald contient une foule d'épisodes touchans et des anecdotes du plus grand intérêt sur les patriotes qui périrent victimes de l'insurrection irlandaise ; néanmoins, cet ouvrage est inférieur aux deux biographies précédentes.

Tous les efforts de Moore. tendaient vers l'affranchissement de son pays. Ses mélodies brûlent d'un feu sacré qui pénètre l'âme de ses lecteurs. Il faudrait être dépourvu de tout patriotisme et de tout enthousiasme pour rester insensible aux créations harmonieuses d'un poète qui a su marier les airs inimitables et parfois originaux de son pays à un langage passionné et à des sentiments patriotiques qui trouveront de l'écho dans tous les cœurs généreux. Dans les Adorateurs du feu de Lalla Rookh, il a peint les malheurs et les nobles sentimens des Irlandais; dans ses Mémoires du Capitaine Rock, le Rob-Roy de l'Irlande, il a accompli une tâche difficile ; le talent transcendant de l'écrivain a contraint le Saxon à lire, en dépit de ses préjugés,

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une véritable histoire de ce malheureux pays, sur lequel s'est appesantie pendant des siècles la main de fer de ses oppresseurs.

Grandes furent les espérances du public lorsqu'on sut que le poète patriote avait entrepris d'écrire une histoire d'Irlande qui devait couronner dignement la longue série de ses brillantes compositions, et venger sa patrie des calomnies des historiens à préjugés ou salariés de l'Angleterre.

L'Histoire de l'Irlande se distingue par une vaste érudition et par les recherches les plus minutieuses que l'auteur a faites sur l'antique origine et sur la civilisation primitive des habitans de ce pays, sur les causes de sa décadence et de ses malheurs. Quoique Moore, en s'appuyant sur les témoignages d'historiens étrangers et sur les notions géographiques des anciens, revendique avec raison la haute antiquité de l'Irlande , il se montre néanmoins trop sévère pour les traditions et les chroniques, que des auteurs enthousiastes n'adoptent que trop souvent sans examen. L'imagination des bardes a pu répandre, il est vrai, les couleurs les plus brillantes et les fictions les plus hasardées sur leurs récits ; cependant il faut bien se garder de rejeter les faits dont les traditions ont sanctionné la vraisemblance, surtout lorsque ces récits se rattachent à quelques-unes des invasions dont l'histoire a fixé les époques et qui se trouvent ainsi confirmées par les témoignages des écrivains de l'antiquité.

Nous devons ajouter que l'auteur n'a pas toujours su éviter l'aridité et la sécheresse presque inséparables dun pareil travail : des redites et un manque de chronologie contribuent souvent à rendre obscur le plan de son histoire.

Moore établit hors de doute l'origine celtique et asiatique des premiers habitans de l'Irlande à une époque bien antérieure à l'invasion teutonique qui chassa vers ce pays les Celtes de la Bretagne. Il démontre que la langue irlandaise est l'idiome le plus pur qui existe de la langue des Celtes, que les tours rondes et les monumens, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, furent destinés au culte d'une religion qui a pris naissance dans l'Orient. Il démontre aussi les relations des premiers habitans avec les navigateurs phéniciens. Il passe ensuite en revue successivement les Belges (les Firs bolgs des bardes) qui vinrent en Irlande, soit de la Gaule, soit de la Bretagne ; les Tuatha des Danaan, et enfin les Scots ou Milésiens. Après avoir donné leur histoire et démontré l'établissement d'une colonie irlandaise en Calédonie, il s'étend sur l'introduction du christianisme, la mission de saint Patrice, les travaux apostoliques de cette multi-

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tude de saints et de savans qui portèrent dans l'Europe entière leur piété et leurs lumières. Il parle ensuite du deuxième établissement des Scots d'Irlande dans le nord de la Bretagne, et fait justice des anachronismes et des contradictions du pseudopoème d'Ossian.

Pour donner une idée des difficultés qu'offrait la composition de cette histoire, il aurait fallu pouvoir l'analyser, montrer l'auteur déchiffrant les restes des chants bardiques, consultant les vies des saints du moyen âge, en un mot débrouillant le chaos des antiquités irlandaises. Malheureusement les bornes étroites de cette notice ne nous permettent pas d'entrer dans un pareil examen, encore moins de suivre Moore dans tous les développemens qu'il a donnés à son ouvrage dans les deux volumes suivans.

Dans notre crainte de ne pas pouvoir rendre justice à l'auteur, nous préférons placer ici sous les yeux du lecteur une rapide esquisse des principaux événemens de l'histoire de l'Irlande, qui ne peuvent manquer d'offrir de l'intérêt dans un moment où l'état politique de ce pays occupe tous les esprits, et qu'il est peut-être à la veille de se voir enlever ces concessions que le patriote O'Connell était parvenu, par ses efforts gigantesques, à arracher à ses oppresseurs.

L'histoire de l'Irlande a été si intimement liée à celle de la France pendant les trois derniers siècles, que nous croyons devoir nous étendre davantage sur le récit des événemens qui contribuèrent à opérer ce rapprochement. Quoique cette digression semble nous, éloigner du sujet de cette notice, nous osons réclamer l'indulgence du lecteur en faveur de ces détails, adressés principalement aux descendans de ces nobles exilés qui ont si dignement répondu à l'hospitalité que la France leur accorda, en arrosant de leur sang presque tous ses champs de bataille, depuis Fontenoy jusqu'à Waterloo.

Dès les temps les plus reculés, le gouvernement de l'Irlande se composa d'une réunion de petits royaumes , où , indépendamment du monarque de l'île entière et des quatre rois des provinces, il y avait aussi une foule de petits souverains ou dynastes qui prenaient le nom de roi et en avaient le pouvoir. Chacun de ces chefs exerçait la prérogative de faire la guerre, non seulement contre les princes ses égaux, mais contre le roi de la province entière , lorsqu'il pouvait rassembler des forces suffisantes pour tenter une pareille entreprise. Ce régime politique continua à se maintenir, sans subir aucun

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changement important, jusqu'à la conquête du pays par Henri II.

Il est incontestable que, dès la plus haute antiquité, l'art de l'agriculture en Irlande était porté au point le plus élevé. La nation excellait dans la fabrication des armes, des vases d'or et d'argent, des draps et des toiles. Elle se faisait remarquer pour son goût et son habileté dans la musique. Les premiers Irlandais étaient un peuple pasteur et vivaient principalement du produit des troupeaux. Si les lois civiles des Irlandais étaient excellentes, la constitution politique était extrêmement défectueuse. Les lois empêchaient les particuliers d'acquérir des biens, et firent le territoire des chefs la propriété commune à tous ses membres. Les tribus ou clans, toujours nombreuses, ne compre- • liaient chacune qu'une seule famille dont le chef était électif, quoiqu'il fût toujours choisi dans une branche particulière.

A mesure que les tribus devenaient puissantes, des combats fréquens et sanglans s'élevèrent entre elles , de sorte que l'Irlande fut souvent déchirée parles querelles de ces petits princes, qui se faisaient entre eux une guerre cruelle et acharnée.

Malgré toute l'imperfection des institutions des anciens Irlandais, il y eut néanmoins de fréquens intervalles de paix, de gloire et d'amélioration. Les règnes de quelques princes heureux et puissans nous fournissent ces brillantes époques auxquelles les chroniques de cette île se reportent avec tant de plaisir.

Les Irlandais se rappellent avec un juste orgueil les jours heureux de leur ancienne renommée, lorsque la jeunesse de l'Europe se pressait en foule à leurs écoles; lorsque des Irlandais célèbres par leur savoir se répandaient en Angleterre et sur le continent, fondant des collèges dans les déserts, et s'efforçant de maintenir ou de rétablir l'empire de la religion et des lettres. La renommée des nations forme leur plus brillant héritage, et l'Irlande revendique avec raison sa célébrité primitive.

Pendant plus de deux siècles environ, à partir de l'an 800, ce royaume fut troublé par les fréquentes invasions des Danois, qui réussirent pendant quelque temps à établir leur pouvoir dans l'île; mais ils furent enfin chassés du pays après la bataille mémorable gagnée à Clontarf, près de Dublin, en 1014, par Brien Borombe, le grand monarque de l'Irlande. Les Irlandais étaient assez puissans sur mer pour combattre avec avantage les Danois, qui étaient alors des navigateurs hardis et expérimentés; et quand la monarchie irlandaise fut détruite, les O'Drisols, les O'Sullivan, les Mac Carthy et d'autres chefs du sud, au déclin

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de leur fortune, continuèrent encore à exercer un pouvoir formidable sur les bords de l'Océan. Aux guerres danoises succéda un intervalle d'une grande faiblesse et d'un grand désordre dans la nation, qui paraît avoir excité l'ambition de Henri II, roi d'Angleterre, en 1177, et qui dès lors convoitait la souveraineté de cette île.

Le prince de Leinster avait été chassé de son petit royaume pour avoir enlevé la femme de O'Rourke, prince de Breffni, et pour plusieurs autres excès commis sur ses voisins et sur ses sujets. 11 forma une ligue, de concert avec Henri II, quelques gentilshommes gallois et plusieurs seigneurs normands, qui l'aidèrent à reprendre ses possessions. Il avait lui-même un parti considérable dans sa principauté. Quand ses alliés parurent sur le champ de bataille , ses partisans et ses vassaux se rallièrent sous son étendard et présentèrent un front si formidable à ses ennemis , qu'on lui accorda bientôt une paix avantageuse. Strongbow , le plus puissant de ses alliés, épousa sa fille et lui succéda dans sa principauté.

Strongbow servit de guide pour étendre le pouvoir des Anglais sur Leinster et les autres parties de l'île. Secondés par la force et la ruse, mais principalement par des alliances, plusieurs grands seigneurs anglais trouvèrent le moyen de s'établir dans différentes parties de l'Irlande, mais plutôt comme tanets ou chefs qu'en qualité de vassaux anglais. Jusqu'à Henri VIII , les rois d'Angleterre prirent seulement le titre modeste et douteux de seigneurs d'Irlande , seul titre auquel ils avaient droit par suite d'un traité conclu en 1177 entre Henri II, roi d'Angleterre, et Roderick O'Connor, monarque de l'Irlande.

L'histoire de ce pays, depuis sa réunion à l'Angleterre jusqu'au traité de Limerick, ne nous présente guère qu'une longue série de confiscations dont les Irlandais originaires et ensuite les Anglo-Irlandais furent les victimes ; et , à travers tous ces désordres, la couronne, de temps en temps, mais toujours en Yain, intervenant pour réprimer cette fureur de spoliation. Le peuple fut livré au pouvoir des partisans zélés du gouvernement, qui avaient intérêt à favoriser les envahisseurs au préjudice des nationaux, qu'ils représentaient traîtreusement comme sauvages, pour persuader au peuple anglais qu'ils étaient indignes des droits dont jouissent les hommes civilisés. Par sa timidité ou son avarice, l'Angleterre, oubliant ses plus nobles sentimens, perdit de vue ses intérêts les plus directs ; les rois, les usurpateurs et les vice-rois, selon qu'ils exercèrent le pouvoir du gouverne-

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ment, agirent toujours contre l'Irlande d'après les mêmes principes aveugles et arbitraires qu'on leur avait inculqués depuis leur enfance, ou qu'ils avaient hérités de leurs prédécesseurs.

Les guerres de ce pays forment une série de trois luttes longues et terribles, unies par les deux courtes époques des règnes de Jacques Ier et de Charles II , qui furent chacun d'environ vingt ans. Le premier sépara les longues guerres du règne d'Elisabeth de celles de Cromwell ; le second remplit l'intervalle qui s'écoula entre cette dernière et la guerre de la révolution de 1688, qui fit disparaître presque entièrement du pays les faibles débris de ses anciennes illustrations.

Depuis l'établissement de Strongbow , dans le Leinster, jusqu'au règne d'Elisabeth, période de quatre cents ans, le peuple d'Irlande, à l'exception des Anglo-Irlandais qui habitaient le petit territoire du Pale, comprenant la ville de Dublin et une partie des contrées adjacentes, continua à être gouverné d'après ses anciennes lois et institutions. L'autorité des chefs était encore reconnue par les membres du clan ; mais parmi les chefs eux-mêmes il n'y avait ni accord ni plan régulier pour résister à l'ennemi commun.

Le règne d'Elisabeth ouvrit une nouvelle ère en Irlande. Ce fut un règne signalé par des guerres continuelles dont les résultats changèrent entièrement la face du pays. Quoique les catholiques irlandais aient été persécutés pendant le court règne d'Edouard VI, cependant sous le règne de Marie, et sous celui de Jacques II, lorsque la religion catholique était triomphante, personne ne fut persécuté ou banni pour ses croyances.

O'Neil, comte de Tyrone , chef irlandais de beaucoup de talent, et le comte de Desmond , levèrent l'étendard de l'indépendance contre le gouvernement tyrannique d'Elisabeth ; mais ils furent complètement soumis. La population irlandaise diminua de moitié, et la plus grande partie de l'île fut confisquée au profit des vainqueurs.

L'Irlande était alors déchirée par des partis et des factions ennemies et jalouses ; le pays , ruiné par de longues guerres , fut privé de toutes ses ressources. Ce fut dans de pareilles circonstances que O'Neil soutint une guerre de dix ans contre toutes les forces de l'Angleterre, dirigées par ses plus habiles généraux, Norris, Russel, Burg, Essex, Bagnal, Clifford, Ormond et Montjoie. L'Irlande, malgré cette union de forces et de talens, ne fut vaincue que par la fatale négligence de ses alliés espagnols. L'on ne peut nier que O'Neil ne fût un des hommes les plus remar-

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quables de son temps. Les différentes expéditions que les Espagnols avaient envoyées à l'aide de l'Irlande, sous ce règne, avaient toutes été insuffisantes et conduites sans habileté et sans vigueur.

Les ruines et les ravages dont Cromwell couvrit tout le pays présentent encore un spectacle affligeant. Il renferma les Irlandais qui échappèrent à ses massacres dans un étroit district; relégua le clergé dans un seul comté; confisqua deux tiers du territoire, et souilla sa carrière sanguinaire en massaerant, sans distinction d'âge ou de sexe, les habitans des forteresses qui lui résistèrent.

La révolution de 1688 , malgré les éloges des historiens salariés et des courtisans , fut l'œuvre de quelques puissantes familles anglaises, qui craignaient que l'attachement de Jacques II au culte catholique ne les privât des biens du clergé qu'elles devaient aux spoliations de Henri VIII. Elles eurent assez d'habileté pour persuader au peuple qu'en changeant de souverain elles n'agissaient que dans son intérêt. C'est ainsi que la nation, trompée par les prétextes spécieux des intrigans et des ambitieux, qui, sous le masque hypocrite de bien public, d'indépendance et de patriotisme , usurpèrent le pouvoir suprême, crut conquérir une liberté qu'on lui refuse encore aujourd'hui.

Quelles que fussent les nombreuses erreurs de Jacques II , la grande majorité du peuple lui resta fidèle , et l'armée lui fut dévouée malgré la trahison de ses chefs. Ce fut le spectacle le plus étrange dont le monde ait jamais été témoin que de voir un roi, saisi d'une terreur panique, abandonner une armée certaine d'avance de la victoire , et rejeter sa couronne et son royaume.

Le débarquement de Guillaume en Angleterre, et les événemens qui suivirent, produisirent une sensation profonde en Irlande; les catholiques et les protestans prirent les armes, et presque toute la nation se leva en masse. Jacques, après avoir été expulsé du trône d'Angleterre, chercha un refuge dans la bonne foi et la loyauté du peuple irlandais ; il débarqua dans ce pays au mois de mars 1689, et au mois de mai suivant il ouvrit son parlement à Dublin.

L'armée irlandaise se composait d'environ quarante mille hommes ; mais il y régnait une grande confusion et un grand embarras par suite de la jalousie et des ordres contraires des commandans français et irlandais ; la mésintelligence des généraux et des officiers supérieurs fut partagée par les soldats des

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deux nations, et causa plus tard la ruine de Jacques. Le siège de Derry mérite sa célébrité ; cette ville fit une vigoureuse résistance contre l'armée de Jacques, jusqu'à ce qu'elle fut renforcée par une escadre anglaise.

Le général Schomberg débarqua en Irlande à la tête d'une armée anglaise considérable; mais il fut obligé de former un camp retranché, que Jacques ne voulut pas attaquer, malgré les vives instances de ses généraux. « Votre majesté eût-elle, » lui dit le général français ( lorsqu'il ne put décider Jacques à livrer bataille, «dix royaumes au lieu de trois, elle les perdrait tous.»

Guillaume, pour apaiser les cris du parlement anglais, que le mauvais succès de l'armée de Schomberg avait fortement indisposé, débarqua en Irlande. Son armée fut recrutée par l'arrivée de troupes de presque toutes les nations de l'Europe ; elle était d'environ quarante mille hommes, bien armés, et sous tous les rapports amplement pourvus. Elle se composait de vétérans qui avaient fait plusieurs campagnes et s'étaient formés dans les guerres du continent ; ils étaient commandés par quelques-uns des plus habiles généraux du siècle.

Jacques quitta Dublin, à la tête d'environ six mille hommes d'infanterie française, pour rejoindre l'armée irlandaise à Boyne; avec ce renfort, elle était encore inférieure en nombre à celle de l'usurpateur; la plupart étaient des recrues, enrôlées seulement depuis quelques mois. La tactique de Jacques devait être de prolonger la guerre jusqu'à l'arrivée d'hommes, d'armes et d'artillerie de France, et pendant ce temps de harceler l'ennemi par des escarmouches et des sièges; chaque jour aurait fortifié l'état de son armée et affaibli celle de Guillaume; mais, par un motif dont on ne peut se rendre compte, il refusa d'écouter ses officiers, qui l'engageaient à ne pas combattre ; à mesure que l'heure du combat approchait, l'héroïsme momentané de Jacques s'évanouit. Il résolut de livrer seulement un simulacre de bataille.

La conduite des Irlandais, dans cette rencontre, surpassa ce que leurs amis ou leurs ennemis en attendaient. Le corps étranger de Guillaume, à l'exception des gardes hollandaises, avait été plusieurs fois rompu et mis en fuite. Pendant toute cette journée, la cavalerie irlandaise conserva la supériorité décidée qu'elle avait eue depuis sa première rencontre avec l'ennemi. Le roi Guillaume fut légèrement blessé et Schomberg y perdit la vie; Jacques échappa au danger et demeura simple spectateur du combat; quand le danger approcha de sa personne, ce prince

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pusillanime non seulement prit la fuite, mais emmena ses alliés français, qu'il ne voulut pas laisser combattre. Il ne désirait que fuir honteusement en France. La bataille delaBoyne, quoiqu'elle ne fût pas une bataille rangée, eut pour Guillaume les conséquences d'une grande victoire. «Changeons de général,» tel était le cri universel des Irlandais, « et nous recommencerons la bataille.» La veille de la bataille de la Boyne, les flottes combinées de l'Angleterre et de la Hollande furent défaites par celle des Français.

L'armée irlandaise marcha vers la Shannon, et se concentra en partie dans le voisinage d'Athlone et en partie à Limerick. Le général anglais Douglas assiégea la première; mais les habitans se défendirent avec tant de courage, que le siège fut abandonné. Guillaume marcha avec toute son armée sur Limerick; cette ville soutint un des sièges les plus remarquables dont l'histoire fasse mention : « Avec la poignée de braves Irlandais renfermés dans la ville, » s'écria le monarque dans son désespoir de réussir, « je la prendrais, fût-elle défendue par toute mon armée anglaise. » La bravoure des troupes de Guillaume s'épuisa dans des' assauts inutiles. Pendant ce siège le général irlandais Sarsfield se distingua particulièrement; on cite de lui, comme un beau fait d'armes, d'avoir enlevé et fait sauter un convoi d'artillerie qui se rendait au camp de Guillaume ; son retour dans cette ville fut regardé comme presque miraculeux.

Guillaume fut obligé de lever le siège. Les défaites sanglantes qu'il avait essuyées devant Limerick et Athlone firent plus que balancer le succès qu'il avait obtenu à Boyne.

Ginckle, commandant en chef des troupes de Guillaume, commença la campagne suivante par le second siège d'Athlone. Saint- Ru th, officier français d'une grande expérience, mais d'une vanité insupportable, fut nommé par Louis et par Jacques commandant en chef de l'armée. Sarsfield et les autres officiers irlandais furent mécontens de cette nomination, qui augmenta encore les divisions qui régnaient déjà parmi les Irlandais et leurs alliés. Tyrconnel, vice-roi de Jacques, encore plus mal traité, fut éloigné.

L'histoire ne fournit pas d'exemple d'un plus noble héroïsme que celui que la brave garnison et les habitans d'Athlone déployèrent pendant ce siège mémorable ; la ville fut littéralement réduite en un monceau de ruines; elle a dû sa perte à la surprise et à l'inconcevable folie de Saint-Ruth. Ginckle, après des échecs réitérés, désespérant du succès, résolut d'essayer une

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ruse de guerre; il retira ses canons de gros calibre des batteries, afin de faire croire à Saint-Ruth que les Anglais avaient abandonné l'entreprise et se préparaient à la retraite. Saint-Ruth donna aveuglément dans le piège que lui avait tendu le général hollandais ; malgré les remontrances des généraux irlandais, il éloigna les troupes de la ville et laissa la place presque sans défense.

Saint-Ruth voyant qu'il était devenu un objet de risée pour les deux armées, résolut de réparer son honneur. Il avait choisi sa position avec beaucoup d'habileté sur le champ de bataille d'Aughrim. La fortune de cette journée fut décidée par la mort de Saint-Ruth. Les troupes anglaises avaient été plusieurs fois battues et culbutées à travers un marais qui séparait les deux armées. L'élite de leur infanterie fut taillée en pièces et presque tous leurs régimens furent anéantis. La confusion que la mort du général en chef répandit dans l'armée irlandaise donna aux troupes anglaises, qui avaient été repoussées plusieurs fois, le temps de se rallier. Sarsfield n'avait aucun commandement et n'était même pas sur le champ de bataille. Jusque alors les Irlandais avaient été vainqueurs sur tous les points. La cavalerie anglaise réussit à se frayer un passage à travers un chemin étroit à Aughrim ; et par une de ces chances de guerre qui échappent à tout calcul humain, leur présence sur le terrain opposé fut pris par les deux armées pour le signal de la victoire. L'infanterie irlandaise se replia, disputant courageusement le terrain pied à pied. Personne n'ayant pris le commandement, la cavalerie fut laissée sans ordres et enfin forcée de suivre le mouvement général. A mesure que la nuit approchait, la retraite des Irlandais devint une déroute. Ce fut ainsi que les dissensions des généraux français et irlandais contribuèrent à la ruine de ces derniers. Le général hollandais, après s'être emparé de plusieurs places, s'approcha de Limerick et occupa devant la ville la même position que Guillaume avait prise dans le dernier siège. La mésintelligence qui régnait dans la ville l'année précédente rendit très-difficile la défense d'une place qui pouvait sortir victorieuse de la lutte. Les renforts français tardèrent trop lohg-temps à arriver : après un mois de siège, les généraux irlandais furent forcés d'entrer en pourparlers ; mais, avec leur mauvaise fortune accoutumée, ils conclurent la paix dans un moment inopportun , lorsque après avoir combattu avec habileté et courage ils étaient encore maîtres d'une forteresse imprenable. Le traité fut à peine signé,

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qu'une flotte française considérable, chargée de transporter des troupes et des provisions de guerre au secours de Limerick, apporta dix mille hommes, le plus grand armement que la France ait jamais envoyé en Irlande.

Les généraux irlandais à Limerick non seulement traitèrent pour eux, mais aussi pour tous ceux de leurs compatriotes qui avaient pris les armes. Ils devaient être indemnisés et rétablis dans tous les droits qu'ils possédaient au temps du roi Charles, lorsque les catholiques siégeaient dans les deux chambres législatives et remplissaient des charges dans l'État. Le prix que les catholiques irlandais donnèrent pour ce traité fut un diadème et un royaume. Ils transférèrent la couronne de l'Irlande à Guillaume au lieu de Jacques, et cédèrent à l'Angleterre une nation qui aurait pu appartenir à la France. Ils pouvaient fort bien continuer la guerre ; et, avec le secours de la France , ramener la victoire sous leurs drapeaux. Ce traité fut l'émancipation complète des catholiques, mais aussi jamais traité ne fut plus honteusement ni plus impudemment violé.

C'était un spectacle bien étrange que de voir les deux grandes puissances de l'Europe se disputer les débris de ces braves restés fidèles à leur souverain légitime. Les généraux anglais et irlandais haranguèrent les troupes irlandaises pour les décider à se joindre aux armées de Guillaume III ou de Louis XIV. Après quoi ils se formèrent en colonne et arrivèrent à un drapeau planté à l'embranchement de deux routes ; là les troupes devaient se déclarer pour la France ou pour l'Angleterre , en suivant l'une ou l'autre de ces directions. Deux mille environ entrèrent au service de l'usurpateur ; cinq mille mirent bas les armes et retournèrent dans leurs foyers ; et environ vingt-cinq mille furent incorporés dans l'armée française sous le nom de brigade irlandaise. Dix-neuf mille hommes de troupes disciplinées se dévouèrent ainsi à un exil volontaire, et la brigade de lord Mount-Cashel, composée de trois régimens, de deux bataillons chacun, imita leur exemple. Ces dix-neuf mille hommes furent divisés en douze autres régimens qui furent donnés aux officiers qui se trouvaient favorisés par Jacques.

Les troupes irlandaises au service de France montèrent à une époque à quarante mille hommes, et furent presque toujours au-dessus de douze mille, jusqu'à la révolution française, où ils furent réduits à trois régimens. Cette brigade, qui exista depuis 1691, fut entièrement licenciée en 1814, d'après une clause spéciale introduite par Castlereagh[dans le traité de Paris.

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D'après les registres du ministère de la guerre de France , sept cent mille Irlandais sont morts au service de cette dernière puissance, Dettingen, Nervinde, Marseille, Barcelone, Crémone, Spire, Castiglione , Àlmanza, Villa-Yiciosa, etc., furent témoins de la bravoure de ces troupes fidèles.

L'on peut citer avec éloge les noms de Sheldon, Butler, Sarsfield, O'Brien, Dorington, Luttrel, Fitz-Gerald, O'Neill, Power, Burke, Mac Elligott, Dillon, Lee,Rothe, O'Donnel, Nugent, O'Mahony, Mac Donnel, Lawless, Lacy, O'Carrol, O'Shea, O'Sullivan, Grafton, Gardiner, Comorford, d'Alton, Lauriston, Walsh, Linch, Morris, Wall, O'Meara, Mac Carthy, Harty, Kilmaine (Jennings), O'Connor, O'Connell, Mac Donald, Clarke, Hely, Allen, Fitz- James, Lally Tollendal, etc., qui se sont distingués à différentes époques.

Malgré les batailles de Boyne et d'Aughrim, si glorieuses pour les armes irlandaises , malgré la résistance opiniâtre que firent les villes d'Athlone et de Limerick pendant les sièges les plus mémorables, la pusillanimité du monarque en paralysant l'ardeur et le dévouement des troupes, lui fît perdre pour toujours l'espoir de remonter sur le trône ( 1 ). Les chefs irlandais trouvèrent de l'emploi au service militaire des grandes puissances de l'Europe , et de toutes les grandes familles de la vieille souche irlandaise il n'en resta que des branches cadettes que l'âge ou des circonstances fortuites retinrent dans leurs foyers, familles malheureuses destinées à tomber bientôt dans un abîme de pauvreté et de misère que tant d'événemensleur avaient préparé (2).

(1) En lisant l'histoire îles Stuart, il semble qu'il fut réservé à cette famille infortunée de réaliser les malheurs fabuleux de la maison d'Alrée. Jacques Toi , roi d'Ecosse, fut assassiné ; Jacques II fut tué par accident; Jacques III fut assassiné; Jacques IV fut tué à la bataille de Flodden; Jacques V mourut de chagrin; Davnley fut assassiné ; Marie Stuart mourut victime de la jalousie d'Elisabeth ; Charles Icr fut décapité, ainsi que le duc de Monmouth, et Jacques II, d'Angleterre, mourut en exil.

(2) La brigade de Mount-Cashel devait, par un arrangement particulier, avoir une haute paye; mais à son arrivée en France elle consentit à ne recevoir que demi-solde en considération de la pension accordée par le roi de France à leur prince exilé. Leur traitement fut ainsi diminué de cinquante mille livres par mois, et Jacques fut tellement touché de cette marque de la générosité irlandaise, que, par un document signé de sa main, il regarda cet arriéré de solde comme une dette contractée légitimement par lui et ses successeurs.

(1) Nous croyons ne pouvoir mieux clore ce résumé qu'en citant le discours que l'abbé Ma-Geoghegan, auteur d'une Histoire d'Irlande, adressa, en 1758, aux troupes irlandaises au service de la France.

« L'histoire de l'Irlande est à vous, puisqu'elle est celle de vos ancêtres. Ce sont » leurs mânes que j'évoque dans une terre étrangère, c'est leur gloire que je rap-

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Un siècle même après la capitulation de Limerick, l'Irlande présentait un spectacle déchirant d'oppression, de souffrance, de

» pelle, ce sont leurs exploits, ce sont leurs vertus, qui remplissent l'espace d'un » grand nombre de siècles, dont j'offre ici les fastes à vos regards. — Parmi les ver- » tus dont vous verrez tant de témoignages éclatans, vous en remarquerez deux » qui leur furent favorites : un zèle ardent pour la véritable religion aussitôt qu'ils » la connurent, et une fidélité inviolable pour leurs souverains... Ce sont encore, » messieurs, celles qui vous caractérisent.

» L'Europe, à la fin du dernier siècle, fut surprise de voir vos pères quitter les » douceurs d'une patrie fertile, renoncer aux avantages qu'une naissance illustre » leur donnait dans la terre qui les avait vus naître, s'arracher à leurs possessions, » au sang, à l'amitié, à tout ce que la nature et la fortune leur rendaient plus cher : » elle fut étonnée de les voir sourds aux offres d'un usurpateur libéral, marcher » sur les pas d'un roi fugitif, chercher avec lui dans des climats éloignés les fatigues » et les dangers.

)) La France leur ouvrit avec joie un sein généreux ; persuadée que des hommes » si dévoués à ieurs princes ne le seraient pas moins à leurs bienfaiteurs, elle se fit » un plaisir de les voir marcher sous ses drapeaux. Ils ne trompent point ses » espérances : Nerwinde, Marsaille, Barcelone, Crémone, Luzara, Spire, Casli- » glione,Almanza, Villa-Yiciosa (a), et tant d'autres lieux témoins de leur valeur » immortelle, consacrèrent leur dévouement pour la nouvelle patrie qui les avait » adoptés. La France applaudit à leur zèle, et son monarque mit le comble à l'éloge » en les honorant du titre flatteur de ses braves Irlandais.

» L'exemple de leurs chefs animait leur courage : les vicomtes de Mount-Cashel » (Mac Carthy), de Clare (O'Brien), le comte deLucan (Sarstield), lesDillon, les Lee, » les Rothe, les O'Donnell, les Fitz-Gerald, les Nugent, les Galmoy (Butler), leur » ouvrirent, sur les bords de la Meuse, du Rhin et du Pô, la carrière de la gloire : » tandis que les O'Mahony, Mac Donnel, Lawles, Lacy, Burke, O'Carrol, Grafton, » Gardener, Comerford, O'Connor, se couvraient de lauriers sur les rives du Tage.

» Les puissances voisines voulurent posséder les enfans de ces grands hommes. » L'Espagne retint une partie de vous auprès de son trône ; Naples vous invita dans » ses contrées fertiles ; 1 Allemagne vous appela à la défense de ses aigles. Les Taaf, » les Hamilton, les O'Dwyer, les Brown, les Wallis, les O'Neill, soutinrent la ma- » jesté de l'empire, et furent les dépositaires de ses postes les plus importans. Les » cendres du maréchal Brown sont encore arrosées tous les jours des larmes du » soldat, qui l'adorait, tandis que les O'Donnel, les Maguire, les Lacy et autres » travaillent à se former sur le modèle de ce grand homme.

» La Russie, cet empire si vaste et si puissant, cet empire passé tout-à-coup de m tant d'obscurité à tant de gloire, voulut apprendre de votre corps la discipline » militaire. Pierre le Grand, ce génie si perçant, ce héros créateur d'une nation » aujourd'hui triomphante, ne crut pouvoir mieux confier cette partie sî essentielle » de l'art de la guerre qu'au feld-maréchal de Lacy, et la fille de ce grand empe- » reur remit toujours à ce guerrier la principale défense de son trône.

)) Enfin le vicomte de Fermoy (La Roche), officier-général au service de la Sar- » daigne, mérita toute la confiance de cette couronne.

(a) Monsieur de Vendôme, qui avait une estime particulière pour cette belliqueuse nation, à la tète de laquelle il avait livré tant de combats et remporté tant de victoires, avoua qu'il était surpris des terribles expéditions que ces boucliers de l'armée (c'est ainsi qu'il les appelait) faisaient en sa présence. Camp, de Vendôme, p. 224.

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résignation et de patience, qui excita l'étonnement et la pitié de tous les peuples de l'Europe. Proscrits dans leur pays, laboureurs sur leurs terres, ils tiraient des pierres de leurs domaines pour bâtir des palais destinés à entretenir le luxe et la magnificence de leurs oppresseurs. Ils travaillaient ainsi pour les descendans de ces sujets hypocrites et félons qui avaient massacré leur roi, ou pour les soldats étrangers de ce prince sombre et ambitieux qui, corrompant la loyauté des enfans en les indisposant contre leurs parens, finit par occuper le trône de leur père exilé.

Sous l'oppression tyrannique des lois pénales que les catholiques avaient supportée si long temps, l'exercice de la religion était regardé comme un crime; l'éducation des enfans fut également défendue ; les prêtres catholiques furent proscrits ; l'acquisition de propriétés était absolument prohibée; les catholiques étaient exclus de tout emploi ou place dans l'État, du barreau, de l'armée, de la marine, des corps municipaux, et des corporations privilégiées. Cependant l'Irlande demeura tranquille pendant près de quatre-vingts ans sous ce joug odieux;

» Mais pourquoi rappeler des temps reculés? Pourquoi chercher vos héros dans » des régions éloignées? Souffrez, messieurs, que je vous montre ce heau jour à «jamais mémorable dans les fastes de la France, que je vous ramène dans les » champs de Fontenoy si précieux à votre gloire, ces champs où, mêlés à l'élite des » Français, le comte de Thomond à votre tète, vous chargeâtes avec tant de courage »des ennemis redoutables; animés parles regards de votre commandant, vous » contribuâtes avec tant de succès à lixer une victoire qui jusque alors avait paru » douteuse (a). »

» Lawlield vous vit deux ans après forcer, de concert avec un des plus illustres )) corps de France, des retranchemens qui semblaient imprenables. Meniu, Ypres, » Tournay, vous voyaient sous leurs murs vous couvrir de gloire, tandis que vos » compatriotes, sous les étendards d'Espagne, faisaient des prodiges de valeur à » Campo-Santo et à Vclelri.

» Mais tandis que je parle, une partie de votre corps vole à la défense des alliés » de Louis. (Le régiment de Filz-James, cavalerie irlandaise dans l'armée de Sou- » bise, s'est distingué à la bataille de Rosbach, contre les Prussiens.) L'autre vogue » au milieu des mers et va chercher à travers les Ilots, dans un autre hémisphère, » les éternels ennemis de la France. (Le général Lally-Tollcndal avec son régiment » embarqué pour Pondichéry.)

» Voilà, messieurs, ce que toute l'Europe contemple en vous; voilà ce qui vous » donne jusqu'à l'estime de vos injustes adversaires. Un compatriote à qui la gloire » de l'Irlande est si chère, pourrait-il vous refuser son admiration? »

IN ous n'avons pas besoin d'ajouter que les Irlandais contemporains ont hérité de l'esprit belliqueux de leurs ancêtres. Pendant ia guerre que la Péninsule soutenait contre Napoléon, presque tous les généraux des armées anglaises et espagnoles, "Wellington, Pack, Blake, Carrol, Doyle, O'Donnel, Sarslield, Grant, Beresford, etc., furent des Irlandais.

(a) La conduite des Irlandais dans cette journée mémorable arracha à Georges III celte exclamation : « Maudites soient les lois qui me privent de pareils sujets ! »

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l'ignorance dans laquelle la pauvreté et la rrïisère avaient plongé ce peuple , ne lui permit pas d'entrevoir toute l'étendue de ses malheurs.

Ce fut peu de temps avant le soulèvement des colonies anglaises de l'Amérique du Nord que le peuple irlandais , réveillé de son long assoupissement, sentit renaître le désir de la liberté et de l'indépendance. Attentif à la lutte glorieuse que soutenait le Nouveau-Monde , il comprit que le moment était venu de reconquérir ses droits trop long-temps méconnus. La circonstance était favorable; une commotion pour ainsi dire électrique se communiqua d'une extrémité de l'île à l'autre, et de toutes parts retentirent le bruit des armes et le cri de la liberté.

L'Irlande , à cette époque , possédait des hommes d'une capacité supérieure; cette éloquence mâle et pathétique qui caractérise les discours admirables de Burke, de Grattan, de Flood, de Bushe, de Barrowes, de Curran, de Sheridan, de Canning, de Plunkett, d'O'Connell, deShiel, etc., etc., et si particulière à l'Irlande ; éloquence qui s'adresse à la fois à la raison et aux passions, maintenait encore sa supériorité au barreau et sa prééminence au sénat : la chambre des communes du parlement d'Irlande, à cette époque, renfermait autant d'hommes distingués par leur éloquence et leur patriotisme, qu'aucune assemblée populaire depuis les temps les plus brillans de la république romaine.

L'état de l'Angleterre devint de jour en jour plus critique; une guerre continentale et une insurrection coloniale formaient un accroissement d'embarras tels que l'Angleterre n'en avait encore éprouvé. L'Irlande, livrée à ses propres forces, n'avait d'autre salut que dans le courage et les ressources de ses habitans. Cette situation donna naissance à ces associations célèbres connues sous le nom de Volontaires irlandais, et leur fournit les moyens d'obtenir promptement leur indépendance. Le souvenir de cet armement extraordinaire excitera toujours en Irlande un amour pour la cause de la liberté que le temps ne peut effacer et que les malheurs ne pourront éteindre.

Un statut de Henri VII défendait au parlement irlandais de rendre aucune loi avant qu'elle fût discutée en Angleterre ; elle devait être d'abord soumise au vice-roi ou lord-lieutenant de l'Irlande et à son conseil privé , qui pouvaient , selon leur plaisir, la rejeter ou l'envoyer en Angleterre. Dans la sixième année du règne de George Ier, l'Angleterre usurpa le droit de donner des lois à l'Irlande sans le consentement de son parle-

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ment. Les effets de ce système ruineux se firent sentir sur le commerce de l'Irlande : dans chaque débat du parlement irlandais sur le commerce ou les manufactures du pays, les accapareurs anglais étaient toujours vainqueurs.

Le célèbre patriote et orateur Grattan réussit, en 1782, à obtenir une déclaration législative des droits et de l'indépendance constitutionnelle de ses compatriotes, par laquelle le pouvoir usurpé du parlement anglais pour donner des lois à l'Irlande fut aboli. Toute la force militaire dont la Grande- Bretagne pouvait alors disposer était incapable de combattre pendant une semaine contre les volontaires de l'Irlande, qui composaient une armée de cent cinquante mille hommes bien armés et bien disciplinés. Cette armée pouvait être augmentée au besoin d'un demi-million d'enthousiastes, dont les rangs auraient été renforcés par la désertion des soldats irlandais, qui composaient plus d'un tiers de l'armée anglaise. Une grande partie de la marine anglaise était aussi manœuvrée par des matelots irlandais. Les régimens et les corps de volontaires étaient commandés par des hommes d'un rang élevé qui jouissaient d'une grande considération dans le pays. Les volontaires furent disciplinés par des officiers retraités de l'armée anglaise, et d'anciens soldats qui, vieillis dans les campagnes d'Amérique, avaient appris par leurs propres défaites à reconquérir la liberté au prix de tous les sacrifices.

Les volontaires irlandais, à l'époque dont nous parlons, se montraient dans la nation avec toute la supériorité d'un grand caractère, et jouissaient du fruit de leurs nobles efforts. Dès lors l'Irlande régénérée vit s'accroître ses richesses et son commerce; ses manufactures prospérèrent ; l'agriculture prit un nouvel essor, et toutes les branches de l'industrie, qui font la richesse matérielle d'un pays, se développèrent successivement. Elle venait de reprendre son rang parmi les nations du monde. La cour de son vice-roi était aussi brillante que celle de son roi. Les nobles et les riches propriétaires vivaient et dépensaient leurs grandes fortunes parmi le peuple. Elle n'avait besoin ni d'armée sur pied, ni de milice, ni de police pour maintenir la tranquillité dans le pays. La vigilance active des volontaires avait réprimé partout le crime ; les préjugés religieux s'affaiblissaient de jour en jour; la prospérité du pays paraissait assurée. Cependant cette malheureuse nation était destinée à perdre par son indiscrétion ce qu'elle avait acquis par son courage. Afin de réformer la chambre des communes, les

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volontaires irlandais, en 1783, nommèrent trois cents délégués pour former la grande Convention nationale de l'Irlande. La chambre des communes du parlement irlandais, composée de trois cents membres, délibérait au moment où les délégués, escortés chacun par de petits détachemens de volontaires de leurs comtés respectifs, entrèrent dans la capitale. Quelques-uns des membres les plus distingués du parlement qui avaient été nommés à la Convention, remplirent leur devoir alternativement dans les deux assemblées. Ce que la force réunie de la Grande-Bretagne ne put accomplir fut effectué par la faiblesse de lord Charlemont, commandant en chef des volontaires, et président de la Convention. Dans un moment de trouble et d'aveuglement, la peur de la guerre civile et de l'insurrection le décida à céder aux insinuations des amis du gouvernement ; il se rendit à la Rotonde , où se tenaient leur réunion, avant l'heure ordinaire de la séance; ses partisans seuls connaissaient son intention, et il ajourna indéfiniment la Convention. La Rotonde fut promptement évacuée; et quand les autres délégués, les amis sincères du corps des volontaires, vinrent pour prendre leurs places, ils trouvèrent les portes fermées, le président absent ; et ce corps, sur lequel la nation se reposait pour veiller sur son indépendance, dissous pour toujours. Les volontaires irlandais ne survécurent que peu d'années à ce fatal événement.

L'insurrection de 1798, qui fournit au ministère le prétexte fatal et prémédité d'anéantir la législature irlandaise, fut excitée par les artifices de Pitt pour établir une union législative entre ce pays et la Grande-Bretagne. L'Irlande fut livrée à lord Clare et à ses partisans. Dans un court espace de temps, l'on a répandu plus de sang, commis plus d'outrages et de cruautés des deux côtés et un plus grand nombre d'exécutions militaires, que pendant dix fois le même espace de temps sous le règne sanguinaire d'Elisabeth, l'usurpation de Cromwell ou du roi Guillaume.

Pitt compta sur l'habileté du gouvernement irlandais pour effectuer une explosion prématurée. Des quartiers libres, qui rendirent les officiers et les soldats maîtres absolus du paysan, de sa maison, de sa propriété, de sa famille, furent alors ordonnés afin d'irriter la population ; de longues tortures furent employées, sous le prétexte de leur arracher des aveux. Le peuple, par l'excès des vexations de tout genre qu'il eut à souffrir, se souleva de toutes parts.

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Pendant cette courte insurrection de quelques mois, on livrait continuellement des combats partiels et des escarmouches; il n'y eut presque pas de grandes batailles. Les principales furent celles d'Arklow, de Gorey, de Vinegar-Hill, et la prise jd'assaut d'Enniscorthy et de Ross par les paysans.

Parmi ceux qui périrent victimes de ces temps de troubles et de cruauté, lord Edward Fitz-Gerald, le jeune Emmet, et les frères Jean et Henri Sheares, tiennent une place distinguée. Les Sheares se tenaient parla main en montant à l'échafaud. Ce fut un des procès les plus intéressans qui eurent lieu en Irlande.

La France envoya un armement, sous le commandement du général Hoche, au secours des insurgés irlandais. La flotte, assaillie par une tempête, ne put débarquer qu'environ mille hommes à Killala-Bay, dans le sud de l'Irlande. Après dilîérens engagemens dans lesquels ils se conduisirent avec beaucoup de bravoure, les Français, voyant que le succès était impossible, se rendirent prisonniers de guerre, quoiqu'ils eussent pénétré jusqu'au cœur du royaume.

Les procédés honteux et les actes atroces de corruption pratiqués par les lords Cornwallis et Castlereagh pour emporter l'union législative des deux pays, n'ont pas d'exemple dans les annales d'aucun peuple civilisé. Après une lutte vive et animée mais inégale, l'Irlande passa de l'état de nation libre à celui de province. Grattan, qui avait conquis l'indépendance de son pays en 1782, se montra son plus zélé défenseur au moment de cette crise politique ; mais rien ne put résister aux moyens de corruption mis en œuvre par lord Castlereagh, qui, pour se faire des partisans, disposait des revenus publics; en outre, le maniement des fonds secrets de l'Angleterre était à ses ordres, et ces ressources furent illimitées.

La chambre des communes du parlement d'Irlande assistait d'un air abattu à l'agonie d'un peuple brave, indépendant naguère, maintenant trahi, divisé, vendu, et ayant perdu jusqu'au titre même d'état libre. Le gouvernement eut une majorité de huit voix seulement malgré ses plus grands efforts, et des cent cinquante-huit députés qui votèrent pour lui en 1800, la plupart avaient des places ou des pensions; vingt-huit membres, qui avaient voté contre l'union l'année précédente, changèrent d'opinion dans cette occasion ; ils furent notoirement corrompus ou influencés par la mauvaise foi. Des commis et des officiers anglais furent introduits furtivement dans le parlement irlandais pour voter

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contre la constitution d'un pays auquel ils étaient étrangers, et dans lequel ils n'avaient aucun intérêt (1).

Placée sous l'influence immédiate d'un gouvernement spoliateur, l'Irlande languit dans un état d'oppression et d'obscurité dont il est difficile de prévoir le terme. On conçoit que l'Angleterre avait ses raisons pour la présenter au monde comme une île insignifiante, et remarquable seulement par sa stérilité et le caractère remuant de ses habitans. Ce système réussit si bien, que tandis que les autres contrées de l'Europe sont journellement parcourues par les étrangers et deviennent le sujet des relations d'un grand nombre de voyageurs en fournissant un texte abondant aux historiens, l'Irlande n'est visitée que pour être méprisée, on n'en parle que pour la calomnier. Aussi est-elle restée jusqu'ici presque inconnue à l'Europe, et, chose encore plus étrange, à l'Angleterre elle-même, mais lorsque ses ressources et sa force réelle seront entièrement développées, elle ne peut manquer de devenir un objet d'intérêt pour tous ceux qui sauront apprécier l'étendue de ses efforts généreux et de ses nombreux sacrifices. Ses longs malheurs éveilleront aussi dans tous les cœurs un sentiment de compassion et une noble sympathie. Il est temps que le voile qui a jusqu'à présent dérobé l'Irlande aux regards de l'Europe soit déchiré pour toujours, et que le monde entier connaisse l'injustice des mesures employées ostensiblement pour la gouverner, mais en réalité pour anéantir sa puissance et sa prospérité.

La situation géographique de l'Irlande la rend propre à un commerce très-étendu. L'Irlandais, avec des mœurs opposées, et supérieur par son courage et par son talent au peuple anglais, possède une île d'environ neuf cent milles de circonférence. La douceur de son climat et la parfaite régularité des saisons mettent cette île à l'abri des brusques variations de température, et de ces convulsions de la nature qui ravagent tant d'autres pays. Son exposition aux vagues de l'Atlantique, qui augmente l'humidité de l'atmosphère, ajoute à la fécondité du sol et enrichit ses champs fertiles d'une végétation presque perpétuelle. Les marchandises de Londres, de Bristol et de Liverpool, côtoient ses rivages avant d'arriver à leur

(1) Les événemens les plus remarquables qui eurent lieu depuis l'union de l'Angleterre et de l'Irlande sont le bill de la réforme qui passa en 1832, et l'association catbolique, fondée par MM. Lawless, Sliiel, "Wyse, et le célèbre patriote O'Connell; c'est aux efforts gigantesques et à l'éloquence du dernier que l'émancipation catholique est due.

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destination ; et quelques-uns des plus beaux ports de l'univers invitent les commerçans de toutes les nations à faire de l'Irlande l'entrepôt du commerce de l'Inde et du Nouveau- Monde. L'Irlande possède des avantages immenses, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. L'on trouve des mines riches presque dans toutes les parties de l'île; de l'or dans le lit des courans et dans le sable des fleuves; en général, les montagnes sont labourables jusqu'à leurs sommets, les vallées surpassent en fertilité les meilleurs terrains de l'Angleterre ; les ruisseaux qui descendent des collines contribuent à la fertilité du sol en l'arrosant; et les marais de l'Irlande, qui ne ressemblent en rien à ceux de l'Angleterre, ne donnent point d'humidité ni d'exhalaisons nuisibles, et fournissent du combustible en abondance aux habitans, en même temps qu'ils produisent de riches pâturages.

La population de l'Irlande est nombreuse et progressive ; près de neuf millions d'hommes braves et robuste sont répandus dans les champs ou habitent les villages. De cette population, il n'y a pas plus d'un demi-million qui professent la religion anglicane ; de sorte que l'établissement de l'église établie n'est qu'une énorme sinécure, qu'une aubaine prodigieuse, au bénéfice de quelques centaines d'individus, et qui tend à l'appauvrissement, à la désunion et à la dégradation de tout le reste de la nation. Les liens qui unissent l'Angleterre à l'Irlande deviennent de jour en jour plus faibles : une guerre étrangère ou toute autre occasion favorable, ajoutée à l'empire d'une foi ennemie, une opinion publique nouvellement créée, une population considérable et mécontente, peuvent effectuer, en peu de temps, une séparation éternelle. Les partisans du système anglican doivent frémir à l'idée d'un pareil dénouement. Cependant cette catastrophe est imminente : il n'est qu'un moyen de la prévenir, c'est la réforme ecclésiastique.

Au lieu d'entraver les progrès de son industrie par des taxes croissantes, que l'on fait peser sur ses manufactures et sur la classe si intéressante des agriculteurs, qui auraient besoin d'encouragement, l'on devrait chercher des ressources dans les domaines de l'Église, dans les immenses terres en friche que possèdent les évêques anglicans, et dans les millions que produisent les terres et les dîmes qui appartiennent aux collèges et aux bénéfîciers absens. Voilà le moyen salutaire qu'il faut employer pour cimenter et resserrer les liens de l'union des deux pays, calmer les passions, ramener la tranquillité et pour-

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voir aux besoins d'un trésor appauvri. De l'issue de la réforme des dîmes en Irlande, dépendent la paix et la prospérité de l'empire britannique. Un arrangement satisfaisant est à désirer; car rien ne peut être plus déplorable qu'un système vénal qui permet à l'aristocratie privilégiée de l'Angleterre de créer des bénéfices pour son agrandissement personnel, et qui oblige huit millions de catholiques romains de payer en dîmes, biens d'église, etc., près de quatre-vingts millions de francs, pour entretenir environ un millier d'évêques et de ministres de l'église anglicane. Un système aussi révoltant n'offre pas d'exemple dans l'histoire.

Les bornes que nous nous sommes imposées ne nous permettent pas de nous étendre davantage sur les ouvrages en prose de notre auteur (1). Nous allons passer à l'examen de ses œuvres poétiques.

Pendant long-temps il fut à la mode, dans une certaine classe, de critiquer et de décrier les poésies de Moore comme n'étant pas assez métaphysiques; les productions de Wordsworth et des poètes des écoles des lacs avaient seules des charmes pour lui. Pope et Moore, au dire de nos critiques, n'ont aucun droit à leur immense popularité ; il va sans dire qu'à ces poèmes classiques, les novateurs préfèrent ceux des poètes qu'on ne lit jamais.

L'opinion erronée qu'il n'est rien de plus facile que d'imiter Pope et Moore, et par conséquent de les égaler, fut accréditée par une foule d'écrivains qui dédaignent le simple et le vrai pour courir après des associations métaphysiques qu'ils décorent du nom générique de génie. Cette erreur fit éclore une foule de versificateurs qui ont inondé l'Angleterre, pendant les vingt dernières années,

(1) Voici la liste et l'ordre des publications des œuvres de Moore : — Les Odes d'Anacréon, traduites en -vers anglais, 1800; — ■ Considérations sur la crise actuelle, 1803. — Corruption et intolérance, deux poèmes. — Epîtres, odes et poésies diverses, 1806. — Un volume de poésies passionnées, sous le titre emprunté de Tom Little's poems, 1808. — Lettre adressée aux Catholiques de Dublin, 1810. — Bas- Bleu, opéra-comique en trois actes, joué au Lyceum, 1811. — Des lettres interceptées, ouïe Two penny post bag, 1812. Cette satire mordante a obtenu au moins vingt éditions. — Mélodies irlandaises continuées en onze numéros.— Moore a iini la traduction de Salluste, que la mort du traducteur Murphy avait interrompue. — Le Sceptique, satire philosophique. — Lallah Rookb, roman oriental, dédié au poète Rogers, 1817. — La Famille des Fudge à Paris, 1818. Airs nationaux en quatre numéros. — Chants sacrés, — Ballades, — Pétitions de Tom Crible au congrès, en vers. — Bagatelles réimprimées en vers. — Les Amours des Anges, 1823.

— Rimes sur la route, et poésies diverses. — Fables en vers pour la Sainte-Alliance.

— Ballades, chants, poésies diverses. — Mémoires du capitaine Rock. — La vie de Sheridan, — la vie de Fitz-Gerald, — l'Epicurien, — le Voyageur à la recherche d'une religion, — la vie de Byron, et une histoire d'Irlande en trois volumes.

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de leurs productions. Invention, imagination, passion, voilà leurs grands leviers: l'élégance et les couleurs poétiques furent dédaignées par nos novateurs.

Moore est le seul qui ait nationalisé les poèmes orientaux en Europe. Les belles formes, les splendeurs éblouissantes, les parfums les plus suaves, ont enfin trouvé un digne interprète dans ce charmant poète, dont le génie semble folâtrer à l'aise dans ces régions voluptueuses, comme s'il avait enfin retrouvé son élément naturel. Pénétré du caractère des scènes qu'il dépeint et auxquelles il nous initie, il déploie toutes les richesses de son intelligence. Comparaisons, descriptions, noms propres, traits d'histoire, allusions romanesques, ici tout est nouveau. Néanmoins, tout indique une grande connaissance des coutumes de l'Orient.

Quelque grande que soit la popularité que Lalla Rookh valut à notre poète, c'est comme auteur des Mélodies irlandaises que son nom parviendra à la postérité. C'est en parlant de lui que Byron a dit : « Moore est du petit nombre des auteurs qui survivent à leur siècle; son nom vivra dans ses Mélodies, qui dureront aussi iong-temps que l'Irlande, la musique et la poésie. »

Presque toutes les nations ont une espèce de musique primitive qui leur est particulière, et dont les airs et les mélodies plaisent également au peuple et aux esprits cultivés; les enfans, bercés au son de ces mélodies , en conservent un souvenir qui ne s'efface jamais ; l'impression ainsi produite sur l'imagination se transmet de générations en générations; le génie qui le premier les marie à la poésie, acquiert des droits à la reconnaissance éternelle de son pays.

« Mes souvenirs se reportent avecplaisir à cette première partie de ma vie, dit Moore, lorsque j'ai conçu l'idée de faire passer dans mes vers le langage si tendre et si éloquent des airs ravissans de mon pays natal. Je me sens entraîné à parler des impression et des influences sous l'empire desquelles j'ai résolu de marier la musique à la poésie. C'est au zèle et aux recherches de M. Bunting que son pays est redevable de ces vieux airs nationaux qu'il a su conserver sous le joug des lois pénales. La iriusique de l'Irlande partagea le même sort que le peuple, tous deux furent .proscrits. Les admirateurs de cette musique firent un dernier effort pour conserver à leur pays le seul bien qu'il a pu sauver du naufrage de ses libertés, dans un congrès scientifique tenu à Belfast en 1792, auquel assistaient deux ou trois ménestrels, les seuls qui survécurent à cet ordre.

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» Les principes démocratiques qui se répandaient si rapidement en Europe réveillèrent en Irlande l'esprit patriotique, et préparèrent ainsi un brillant accueil à un ouvrage qui flattait l'amour-propre national en offrant des preuves irrécusables de l'antique civilisation de ce pays.

» Ce fut en 1797 que la lecture de cet ouvrage me fit connaître pour la première fois les beautés de notre musique nationale. Edouard Hudson, ami de notre famille, qui devint plus tard victime de son patriotisme, me dévoila cette mine riche des mélodies irlandaises. Mes œuvres poétiques doivent aux travaux de Bunting l'accueil favorable qu'elles ont reçu du public. Je me suis lié, vers la même époque, avec le jeune Emmet, qui devint bientôt mon ami intime. Il faisait partie d'une classe plus avancée que la mienne lorsque je fus reçu membre d'une société délibérante établie parmi les élèves de l'université.

» Son savoir, son éloquence, non moins que la pureté de ses mœurs et la douceur de ses manières, lui valurent l'estime générale. Nos assemblées se tenaient dans les appartemens des élèves, et l'on peut juger par les questions suivantes des principes politiques qui s'y traitaient :

» Quelle forme de gouvernement est la plus favorable à l'avancement des sciences et des lettres? Une démocratie ou une aristocratie ? Un soldat doit-il dans toutes les occasions obéir aux ordres de ses officiers? — En parlant sur ces questions irritantes, Emmet fit une profonde impression sur ses jeunes auditeurs. Après avoir démontré combien les républiques de l'antiquité avaient contribué à l'avancement des lettres et des sciences, il vint à parler de la république française, qui offrait alors aux yeux du monde l'exemple dangereux de ses innovations. Faisant allusion à ce qu'on rapporte de César, qui, en traversant le Rubicon à la nage, parvint à emporter avec lui ses Commentaires et son épée : « C'est ainsi, s'écrie le jeune enthousiaste, que la France navigue à travers une mer orageuse et sanglante : d'une main elle brandit le glaive contre ses agresseurs, tandis que de l'autre elle garantit le dépôt sacré des sciences et des lettres de ces flots sanglans au milieu desquels elle se débat. » Je me souviens de l'avoir entendu dire, dans un autre de ses discours : « Lorsqu'un peuple à la fois puissant et éclairé s'aperçoit enfin combien son gouvernement est arriéré, que lui reste-t-il à faire en pareil cas? C'est d'élever le gouvernement à la hauteur delà nation. » Quelques mois après, Em-

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