DE THOMAS MOORE. CIXXV
met et moi nous fûmes reçus membres de la société historique. Malgré tous les soins que prirent les fonctionnaires de l'université d'écarter de nos conférences les questions qui se rattachaient à la politique du jour, les jeunes orateurs trouvaient le moyen de parler à leurs auditeurs de l'Irlande et de l'avenir glorieux qui s'ouvrait devant elle. Nous avions nos conservateurs et nos libéraux : Emmet fut à la fois l'ornement et le champion de l'opinion de ces derniers. Ses dis cours produisirent tant d'effet et parurent si dangereux aux fonctionnaires, que ceux-ci jugèrent nécessaire d'envoyer parmi nous un orateur expérimenté, afin de détruire la fâcheuse impression que les discours d'Emmet auraient pu laisser dans l'esprit de ses jeunes auditeurs. Notre parti fut bientôt mortifié de l'échec éprouvé par Emmet, qui, soit modestie, soit timidité, en répondant à cet orateur, se troubla, et, après avoir balbutié quelques mots, fut obligé de s'asseoir.
» Je soutins moi-même une lutte assez vive avec le parti dominant, au sujet d'un poème burlesque qui m'a valu la médaille littéraire. Sans avoir jamais reçu de leçons de musique, j'ai apprise jouer, sur le piano, quelques-uns des airs de Bunting, dont je venais de me procurer un exemplaire. Emmet s'asseyait souvent à côté de moi, tandis que je jouais. Je me souviens qu'un jour il se leva précipitamment comme un homme qui sort d'un rêve, au moment où je venais de jouer un air martial, et s'écria : « Oh! que ne suis-je à la tête de vingt mille hommes marchant au son de cet air ! »
» Bien que j'eusse senti vivement les beautés qu'inspirèrent de pareils accords, je n'avais pas encore écrit de vers sur cette musique. Mes premiers essais comme champion de la cause populaire parurent dans le journal la Presse, fondé par le célèbre Arthur O'Connor, Thomas Additt Emmet et autres chefs des Irlandais Unis.» L'auteur, qui avait l'habitude de lire ce journal à sa famille, raconte l'embarras qu'il éprouva un soir en lisant un article qu'il avait inséré lui-même à leur insu. L'heureuse indiscrétion de l'un de ses amis apprit cette circonstance à sa mère qui, lui arracha la promesse de ne plus écrire dans ce recueil. «C'est grâce aux soins de ma mère, qui veillait constamment sur moi, que je dois de n'avoir pris aucune part dans les délibérations des chefs républicains (1), et d'avoir ainsi évité
(1) Les amis de Moore qui prirent part aux événemens déplorables de cette époque furent presque tous protestans.
ClxXVJ NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
toute participation à cette lutte téméraire dont tant d'hommes éminens devinrent les victimes. » Il raconte que, par suite du progrès que firent les principes démocratiques parmi les élèves de l'université, lord Clare les força tous, sous la foi du serment, de déclarer s'ils faisaient partie de cette organisation. « Je me rappelle fort bien la tristesse dans laquelle ma famille fut plongée la veille du jour où je devais paraître devant ces inquisiteurs. » Heureusement notre poète se tira avec honneur de ce pas difficile. Au nombre des jeunes gens renvoyés de l'université pour avoir refusé de répondre à des questions qui pouvaient compromettre leurs camarades, se trouvèrent deux frères, dont l'un, après avoir pris une part distinguée dans toutes les entreprises de Napoléon, a été promu au grade de général. 11 parle ensuite d'une conversation intéressante qu'il eut avec ce général il y a quelques années en Normandie, dans un voyage à Bayeux, et qui roula sur l'époque de leurs études, sur les amis de leur jeunesse, et sur les scènes orageuses qui marquèrent la vie du général.
» C'est sous l'empire de ces événemens mémorables que naquit et se développa le sentiment qui plus tard se fit connaître dans la musique de ma patrie.» L'on sait que plusieurs des mélodies de Moore renferment des allusions politiques.
When first I met thee warm and young fut le plus populaire de ces chants. Lord Byron lui dit dans une lettre : « J'ai appris que vous avez quitté Chetsworth, où votre mélodie a produit le plus grand effet. Je vous ai déjà dit que c'est une de vos meilleures productions, quoique ce scélérat de vous ait engagé
à en supprimer une partie.»
Le gouvernement de l'Irlande, las de ses exécutions, finit par accorder aux chefs de l'insurrection le choix de l'exil ou d'une prison perpétuelle. Avant leur départ, il leur fut permis de dire à leurs amis un dernier adieu. — « J'ai visité, dit l'auteur, Edouard Hudson dans sa prison, où il passa quatre ou cinq mois. Chaque jour lui apporta la triste nouvelle du supplice d'un de ses amis. Il attendait son tour. Pour se distraire dans sa solitude, il crayonnait un dessin qui représentait l'origine fabuleuse de la harpe irlandaise, circonstance qui m'inspira ce chant :
'Tis believ'd that this harp, which I wake now for thee Was a siren of old, who sung under the sea ; And who, often at eve, through the bright billow rov'd, To meet, on the green shore, a youth whom she lov'd.
DE THOMAS MOORE. chxvij
But she lov'd him in vain, for he left her to weep, And in tears, all the night, her gold ringlets to steep, Till Heaven look'd, with pity, on true love so warm, And changed to this soft Harp the sea-maiden's form 1 Still her bosom rose fair — still her cheek smiled the same — While her sea-beauties gracefully curled round the frame; And her hair, shedding tear drops from all its bright rings, Fell over her white arm, to make the gold strings.
» On croit que cette harpe, que j'éveille maintenant pour toi, était jadis une sirène qui chantait sous la mer, et qui souvent au soir traversait les vagues brillantes pour venir sur le vert rivage à la rencontre du bien-aimé !
» Mais elle aimait en vain; il la laissa pleurer et baigner de ses larmes toute la nuit ses longues tresses, jusqu'à ce que le ciel, prenant pitié d'un amour si tendre et si vrai, métamorphosa en cette douce harpe la vierge des mers !
» Son beau sein s'éleva comme auparavant, ses joues sourirent encore de même, son corps se courba gracieusement; ses cheveux, distillant des pleurs de chaque brillante boucle, recouvrirent ses bras de neige, et devinrent des cordes d'or.»
Le jeune Emmet, après avoir été enveloppé dans une série d'insurrections , fut enfin arrêté au moment où il retardait sa fuite dans l'attente d'une dernière entrevue avec sa fiancée, fille du célèbre Curran, et dont Washington Irving a peint la cruelle destinée avec tant de pathétique.
« J'étais bien loin de croire alors,» dit Moore, «qu'un de ses airs favoris servirait d'interprète à l'appel touchant qu'il adressa à la postérité à l'heure de sa condamnation.
» Le flambeau de ma Yie vient de s'éteindre ; ma carrière est » terminée ; le tombeau s'entr'ouvre pour me recevoir et j'y des- » cends. Je ne demande qu'une seule grâce avant de quitter ce » monde. C'est qu'il me laisse reposer en silence : que personne » n'inscrive mon épitaphe, car puisqu'il n'existe pas d'homme » qui connaisse messentimens et qui puisse les défendre; que les » préjugés ou l'ignorance ne les calomnient pas ; qu'ils reposent » ainsi que moi dans la paix et dans le silence ; que ma tombe » reste sans inscription jusqu'à ce que d'autres temps et d'autres » hommes puissent rendre justice à mon caractère. »
Voici les paroles que ce discours touchant m'inspira :
Oh ! breathe not his name, let it sleep in the shade Where cold and unhonour'd his relics are laid : Sad silent and dark be the tears that we shed,
clxXVUJ NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
As the night-dew that falls on the grass over his head ! But the night-dew that falls, though in silence it weeps, Shall brighten with verdure the grave where hi sleeps ; And the tear that we shed, though in secret it rolls, Shall long keep his memory green in our souls.
« Oh! ne murmurez pas son nom... qu'il repose dans l'ombre où froids et sans honneurs ses restes furent ensevelis ! Tristes, mornes et silencieux comme la froide rosée des nuits, sont les pleurs que nous versons sur l'herbe qui recouvre sa tête !
» Mais la rosée, bien qu'elle tombe en silence, fera reverdir la fosse où il dort, et nos larmes, quoiqu'en secret elles coulent, garderont sa mémoire vivante dans nos cœurs ! »
» Je ne devais pas être moins surpris qu'un autre de ces chants plaintifs se graverait dans les cœurs de ses compatriotes en s'associant au souvenir de la fiancée dont le généreux dévouement partagea avec sa patrie ses derniers vœux.
» Elle est loin du sol où repose son jeune héros : une foule d'amans se pressent autour d'elle ; mais elle fuit leurs regards, et pleure, car son cœur est enseveli dans la tombe où il dort !
» Elle chante les airs doux et sauvages des plaines chéries qui l'ont vue naître. Elle répète les accords qu'il se plaisait à éveiller. Ah ! ceux que ravissent ses chants pensent peu que le cœur de l'enchanteresse se brise !
» Il vécut pour celle qu'il aimait, il mourut pour sa patrie. Elles seules l'attachaient ici-bas. Les pleurs de sa patrie ne tariront jamais : loin de lui son amie ne languira pas long-temps.
» Oh ! creusez le tombeau de la vierge en un lieu doré des rayons du soleil lorsqu'ils promettent à la terre un glorieux lendemain ; qu'ils brillent sur sa couche comme un sourire de l'Occident; un sourire de son île de douleur, si tendrement aimée!»
Les paroles que j'ai écrites pour un autre de ces airs inimitables, auxquels aucun poète ne saurait rendre justice, devinrent célèbres par l'effet qu'elles produisirent sur l'esprit de Lucretia Davidson, dont l'histoire est racontée d'une manière si inté» ressante dans le Quarterly-Review. Le sentiment qui lui fit placer une harpe éolienne dans une croisée de ses appartemens pour inspirer sa muse , la portait à entendre ce chant à l'heure du crépuscule, afin d'augmenter l'effet qu'il produisait sur elle. Toutes les fois qu'elle l'entendait, elle pâlissait, et même parfois s'évanouissait : néanmoins ce chant favori inspira les vers touchans qu'elle adressa à sa sœur à l'âge de quinze ans.
DE THOMAS MOORE. cllXÎX
Nous devons à madame Valmore les vers suivans sur la mort de cette intéressante jeune personne.
Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile.
ANDRÉ ClIÉNIER.
Muse à la voix d'enfant ! quelle route épineuse Déchira tes pieds d'ange égarés loin des cieux? Quels épis indigens, fugitive glaneuse, Nourrirent tes destins frêles et gracieux ! Fleur étrangère ! en vain l'eau coule entre ta rive Et mon rivage, un flot m'attire aux malheureux. Je suis leur écho triste où leur plainte m'arrivc : Près de moi, loin de moi, j'ai des larmes pour eux !
Oh 1 que d'êtres charmans étonnés de la terre, Ne sachant où porter leur âme solitaire, Malades de la vie, altérés d'en guérir, Au milieu de leurs jours s'arrêtent pour mourir !
Tu pleurais de l'entrave attachée à tes ailes, Toi ! replongeant ton vol dans le ciel étoile, Sur ton astre tremblant aux pâles étincelles, Tu consolais tes yeux d'un sommeil envolé.
Eh bien ! ton front brûlant est voilé sous l'argile ;
Ton âme est échappée à sa prison fragile ;
Un tissu délicat se brise sans effort ;
Ainsi l'œuf au soleil éclate après l'orage :
L'ange qu'il enfermait a ressaisi l'essor,
Et ton dernier soupir fut un cri de courage !
Ne demandais-tu pas ce repos virginal ?
Sur ta tombe innocente un oiseau matinal
Ne va-t-il pas verser quelque suave plainte,
Douce comme ta voix, ta douce voix éteinte?
La rosée en tombant de ton jeune cyprès,
Ne baigue~t-elle pas ton sommeil calme et frais?
Dis ! ne souris-tu pas quand ta rêveuse étoile,
Le soir dans ses rayons humides et flottans
Glisse un chaste baiser sur la pudique toile,
Où le ciel, qui t'aimait, plongea tes beaux printemps !
Non ! tu ne voudrais plus cueillir nos fleurs avares
Dont les acres parfums tourmentaient ta raison ;
De nos rangs consternés, libre, tu te sépares,
Et tu ne bois plus l'air où roule le poison.
Le monde t'a fait peur ; de ses bruits alarmée,
Tu te penchas, soumise et vierge, sous la mort,
Et tu t'envolas, fleur fermée, T'épanouir aux feux qui n'ont pas de remords.
ClXXX NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
Tu ne vins pas, d'un jour prolongeant ton voyage, Tenter de nos climats l'air tiède et transparent, Sous le voile d'encens où bride leur bel âge,
Regarder tes sœurs en mourant !
De celle dont le cœur s'enferme et bat si vite *, Toi ! tu pouvais prétendre à rencontrer la main : L'ange blessé l'attire au bord de son cbemin, Et sa grâce peut-être eût enchaîné ta fuite,
A ta pure souffrance elle eût jeté ses fleurs ; De sa lyre voilée elle eût touché ta lyre ; Et dans ses vers brillans, que de loin j'ose lire, Ton nom jeune eût vécu, baptisé de ses pleurs !
Tu n'as pas vu Delpbine à son adolescence, Muse qui prit son vol si près de ta naissance, Que l'on eût dit vos jours nés de la même fleur ; Sur son front imprégné de gloire et d'innocence, Tu n'as pu, jeune sainte, apaiser ta douleur. Non ! l'étoile fuyait. Ton oreille enfantine, Doucement rappelée au mouvement des flots, N'aura pas entendu rouler la brigantine D'une exilée aussi qui chante ses sanglots **.
Et tu laisses tomber tes larmes poétiques, Comme un cygne qui meurt, ses sons mélodieux : Cris d'âme ! ils font vibrer les feuilles prophétiques Où s'épanchaient tout bas tes précoces adieux ; Car tu tremblais de vivre et tu cherchais ta tombe, Seule, sous un rameau qui n'a pas vu l'hiver ; D'une vie effleurée, inquiète colombe, Tu laissas le livre entr'ouvert.
Que de chants étouffés 1 que de pages perdues ! Que d'hymnes au silence avec toi descendues ! Tu sortais d'être enfant, Lucretia... Tu meurs, Et tu le voulus bien! pardonne à nos clameurs.
Non ! je n'ose pleurer dans ma pensée amère ;
Non, je ne te plains pas, mais que je plains ta mère (1) !
* Madame Tastu.
** Madame Pauline Duchambage.
( 1) Les paroles Love, Valour and Wit valurent à notre poète un témoignage bien flatteur, et lui prouvèrent que l'effet de ces chants patriotiques, loin de se borner à la terre natale, se grave aussi dans les cœurs des descendans de ces nobles familles qui furent obligées pendant les jours déplorables de la persécution de chercher l'hospitalité sur une terre étrangère. Il y a quelques années j'ai reçu un portefeuille contenant une belle peinture représentant Love, Valour, Wit (Amour, Valeur, Esprit), entourés des emblèmes favoris de l'Irlande, la harpe, le trèfle et la tête mitrée de saint Patrice, accompagnée de la lettre suivante ;
DE THOMAS MOORE. ClxXXJ
JI sera difficile de lire sans émotion cette courte vie insérée dans le Quarterly Review et traduite par M. Arnédée Pichot.
Il ne m'est pas possible d'y penser, s'écrie Mme Valmore, sans que mon cœur ne s'emplisse de larmes. Si je savais peindre, je ferais le portrait de Lucretia. On la devine dans ces stances, qu'elle écrivit à l'âge de quinze ans.
« Étoile du soir! astre étincelant, diamant de la couronne du ciel. Ah ! si mon âme était libre, comme elle prendrait son essor vers toi!
» Que tu es calme et belle ! Semblable à la clarté pure d'une lampe allumée sur l'autel de la vertu ! Ah ! sans doute le monde brillant que tu es fière de contenir ne fut jamais ni perdu, ni racheté !
» Là, des êtres purs comme l'aile des cieux mêlent en commun leurs espérances et leur félicité , pendant que les anges font vibrer leurs lyres, et que les séraphins forment un dais avec leurs ailes étendues.
» Là, des jours sans nuages, des nuits brillantes sont éclairées par le reflet des clartés célestes. Là, se succèdent rapidement
25 août 1836.
Monsieur,
« Si les poètes n'étaient en quelque sorte une propriété intellectuelle dont chacun prend sa part à raison de la puissance qu'ils exercent, je ne saurais en vérité comment faire pour justiCer mon courage, car il en fallait beaucoup pour avoir osé consacrer mon pauvre talent d'amateur à vos délicieuses poésies, et plus encore pour en renvoyer le pâle reflet à son véritable auteur.
J'espère toutefois que ma sympathie pour l'Irlande vous fera juger ma faible production avec cette heureuse partialité qui impose silence à la critique ; car, si je n'appartiens pas à l'île Verte par ma naissance ni mes relations, je puis dire que je m'y intéresse avec un cœur irlandais et que j'ai conservé plus que le nom de mes pères. Cela seul me fait espérer que mes petits voyageurs ne subiront pas le triste noviciat des étrangers. Puissent-ils remplir leur mission sur le sol natal, en agissant conjointement et toujours pour la cause irlandaise et amener enfin une ère nouvelle pour cette héroïque et malheureuse nation : —Le moyen de vaincre de tels adversaires s'ils ne font qu'un !
Vous dirai-je, monsieur, les doux momens que je dois à vos ouvrages, ce serait répéter une fois de plus ce que vous entendez tous les jours et de tous les coins de la terre. Aussi j'ai garde de vous ravir un temps trop précieux par l'écho de ces vieilles vérités.
Si jamais mon étoile me conduit en Irlande, je ne m'y croirais pas étrangère. Je. sais que le passé y laisse de longs souvenirs, et que la conformité des désirs et des espérances rapproche en dépit de l'espace et du temps...
La comtesse ***.
clïXXij NOTICE SUR LA VIE ET 1ES OEUVRES
les saisons et les années inaperçues, et sans laisser de regrets à l'âme.
» Petite étoile étincelante du soir, diamant posé sur le bandeau bleu du ciel, avec quelle ivresse je volerai vers toi dès que mon âme sera libre.
» Elle est libre. »
Les peintres appellent les dernières touches de pinceau qu'ils donnent à quelque tableau favori, ultima basia. «C'est avec le même sentiment, s'écrie le poète à qui nous empruntons ces détails, que je dis à mes mélodies un dernier adieu. »
Madame Belloc, dans les aperçus intéressans placés en tête de sa belle traduction des chefs-d'œuvre de Moore, qu'elle a su rendre avec tant d'élégance et de grâce, ayant parlé de ses poésies , nous bornerons cette notice à quelques remarques générales et à la reproduction en vers français de quelques passages de ces compositions.
Nous devons l'imitation suivante à la belle lauréate de l'Académie française, madame Louise Colet, qui a déjà enrichi notre Bibliothèque anglo-française d'une traduction en vers et en prose de la tragédie de Macbeth de Shakspeare et d'une foule d'autres charmantes imitations des poètes anglais.
Pars, puisque la gloire t'appelle!...
Mais lorsque tu t'enivres d'elle, Oh ! du moins, souviens-toi de moi.
Quand la louange autour de toi Se répand douce à ton oreille , Ah ! que mon image s'éveille Dans ton cœur, souviens-toi de moi.
D'autres femmes te seront chères , D'autres bras pourront t' enlacer , Et tous les biens que tu préfères Sur tes pas iront se presser ; Mais si celles que ton cœur aime Sont heureuses auprès de toi , Au comble du bonheur suprême , Oh ! toujours souviens-toi de moi !
La nuit, quand ta vue est charmée Par ton étoile bien aimée , Alors, oh ! souviens-toi de moi !
Pense qu'elle brilla sur toi Un soir où nous étions ensemble, Et quand sur ton front elle tremble , Oh ! toujours, souviens-toi de moi.
DE THOMAS MOORE. ClïXliîj
Lorsque dans l'été tu reposes Tes yeux sur les mourantes roses Que nous aimions tant autrefois , Lorsque leur parfum t'environne , Songe que, tombant sous mes doigts ; Je t'en formais une couronne Ou les effeuillais avec toi ; Et toujours souviens-toi de moi.
Puis quand le vent du nord résonne , Et que les feuilles de l'automne Gisent éparses près de toi , Alors, oh l souviens-toi de moi.
Lorsque tu contemples dans l'âtre La flamme ondoyante et bleuâtre , Oh! toujours souviens-toi de moi.
Si des chants de mélancolie Tout-à-coup viennent te frapper , Si tu sens ton âme amollie Dans une larme s'échapper , Si ton souvenir te murmure L'harmonie enivrante et pure Que j'entendais auprès de toi , Oh 1 pleure, et souviens-toi de moi.
Nous terminerons notre revue des Mélodies par celle intitulée: Corne o'er the sea, etc., que madame Tastu a rendue avec son talent accoutumé.
Viens 1 ô viens avec moi sur la mer azurée ; Qu'aux vents capricieux ma barque soit livrée. Tu seras ma compagne, alors que le soleil Colore l'Océan de son éclat vermeil , Ou lorsque, s'échappant de la nuit orageuse , La neige au sein des flots tombe silencieuse. Que nous font des saisons les changemens divers? La flamme qui nous luit ne connaît point d'hivers.
Ah ! qu'importe le sort si ta main caressante S'appuie au gouvernail de ma nef inconstante ! Si nous sommes unis, si l'amour suit nos pas , La vie est près de toi, la mort où tu n'es pas. Viens ! ô viens avec moi sur la mer azurée ; Qu'aux vents capricieux ma barque soit livrée; Oublions des saisons les changemens divers : La flamme qui nous luit ne connaît point d'hivers.
Crois-moi, fuyons la terre et ses brillantes chaînes,
clXXîiV NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
L'Océan fut créé pour les âmes hautaines ;
Confions-nous sans crainte à son sein indompté ,
Refuge de l'amour et de la liberté.
Là, point d'œil curieux, point de langues traîtresses
N'oseront épier ou blâmer nos caresses ;
Nous n'aurons pour témoin qu'un ciel propice et doux ,
Qui semble s'abaisser entre le monde et nous.
Viens ! ô viens avec moi sur la mer azurée ; Qu'aux vents capricieux ma barque soit livrée ; Oublions des saisons les changemens divers ; La flamme qui nous luit ne connaît point d'hivers.
«L'Irlande a produit des hommes qui, placés dans des circonstances plus favorables, auraient gravé dans l'âme de leurs compatriotes des souvenirs aussi chers que ceux dont les noms glorieux de Bruce et de Wallace font battre tout cœur écossais ; mais le succès leur manquant pour sanctifier leur résistance, au lieu du nom sacré de liberté , la cause qu'ils soutenaient ne reçut que l'épithète flétrissante de rébellion et de trahison. Depuis six cents ans, les annales de l'Irlande n'offrent aucun de ces noms brillans qui flattent l'orgueil national, et qui sont si propres à fournir à la poésie ses plus nobles inspirations ; l'histoire, qui devait être la mine la plus riche, ne lui offre d'autres produits qu'un sol aride parsemé de cyprès ; le poète qui voudrait embellir ses chants en les associant aux noms et aux hauts faits des Irlandais, est obligé de les chercher dans ces époques lointaines, avant que nos conquérans nous eussent divisés ou affaiblis ; dans ces temps, dis-je, où nos Malachi furent parés de colliers d'or gagnés en champ clos sur leurs adversaires, dans ces temps où nos O'Brien obtenaient et méritaient les affections du peuple en exerçant les plus nobles qualités d'un roi.
L'Anglais, toujours injuste, peut répondre que la magie de la tradition a jeté sur ces temps reculés un éclat auquel nous n'avons nullement droit de prétendre ; il ne manquera pas d'ajouter que les tableaux brillans que nous traçons de cette île, lorsqu'on assure qu'elle fut célèbre pour la sainteté de ses mœurs et le savoir de ses écrits, sont une pure invention d'amour-propre national, enté par la vanité sur l'ignorance, tableaux dont les premières annales de tous les pays sont remplies. — Mais il n'est pas à envier le sort de cet homme qui voudrait se refuser aux témoignages que nous pouvons lui offrir de la gloire primitive de cette île, et fussent-ils même hasardés, qui ne voudrait
DE THOMAS MOORE. ClxxXV
oublier, dans des fictions aussi flatteuses, la dégradation que nous offre l'histoire de temps plus modernes?»
Les poèmes satiriques de Moore, la Corruption et l'Intolérance, furent publiés en 1808, et l'année suivante parut le Sceptique. «Dans les nombreuses attaques des journaux du gouvernement, dit-il, que m'attirèrent mes vers satiriques contre le Régent, on prétendait, pour aggraver mes torts, que j'étais l'obligé du prince.Voici les seules faveurs que j'en ai reçues : A la demande d'un de mes meilleurs amis, lord Moira, le Régent me permit de lui dédier ma traduction d'Anacréon. Je fus admis deux fois à dîner à Carlton House, et à l'époque de son avènement [à la régence, je fus une des quinze cents personnes qui jouirent du privilège d'assister à la fôte qu'il donna à cette occasion. »
En parlant des Airs nationaux, Moore s'exprime ainsi : « C'est, je crois, Platon qui dit : Naturâ ad modos ducimur ; nous sommes naturellement portés vers la mélodie : le grand nombre d'airs que tous les pays, à l'exception de l'Angleterre, possèdent, démontre la vérité de cette assertion ; un joli air sans paroles ressemble à l'une de ces demi-créations que Platon décrit comme errant dans le monde à la recherche de l'autre moitié; la retrouver en mariant des paroles appropriées aux airs des divers pays, tel est le but de ces compositions. Nous ne voulons pas nous borner à des airs purement nationaux, mais partout où nous rencontrerons un air dépourvu de paroles, nous n'hésiterons pas à en enrichir notre collection. »
Nous devons les imitations suivantes de deux de ces airs à la plume élégante de madame Amable Tastu.