CXC1J NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES
Et nourris tant de jours pour la fête enchantée Dont l'espoir fut si doux !
Quand la fête, et le luth, et la danse amoureuse S'endorment sur les fleurs du gazon parfumé ; En se tenant la main loin de la foule heureuse , Quand on s'égare seul avec l'objet aimé , Qu'il est triste de voir déjà le jour descendre Sur un front qui rougit, plus touchant désormais ! Qu'il est triste l'adieu qui nous suivra si tendre Dans un songe où le cœur se berce et croit entendre : Ne nous quittons jamais !
Nous croyons ne pouvoir mieux finir cette notice qu'en établissant un parallèle entre notre poète et le génie sublime dont les œuvres offrent un contraste si frappant avec celles du barde d'Érin.
Moore dit dans sa préface placée en tête des Amours des Anges, qu'il en avait précipité la publication afin d'éviter le désavantage de paraître après le Ciel et Terre de lord Byron, ou comme il l'exprime lui-même, « par une apparition plus prompte dans l'horizon littéraire, me donner la chance de ce que les astronomes appellent un lever héliaque, avant l'apparition de l'astre dont l'éclat devait m'éclipser. » Ce fut de la part de notre auteur une modestie qui lui fait honneur, mais qui n'était nullement fondée. La lumière tendre qui brille autour des vers suaves de Moore ne courait aucun danger d'être éteinte par l'éclat volcanique du génie de Byron ; ce serait une aurore boréale éclipsée par une éruption du mont Vésuve. Il y avait place pour tous deux dans les régions infinies de l'imagination et de l'invention; leurs révolutions ne s'accomplissant pas dans les mêmes orbites, ils ne pouvaient se rencontrer; tous deux se partagèrent le public poétique dans des genres différens ; lus et admirés tous deux par tous les hommes de goût, chacun avait néanmoins une classe favorite de lecteurs. Tous ceux qui ont en partage la gaieté, la beauté, l'esprit, le bonheur, idolâtrent la muse gracieuse de Moore. Les vers sombres de Byron sont gravés dans les cœurs de ceux dont la gaieté s'est rembrunie et cache un ver rongeur. En réfléchissant aux maux qui écrasent l'humanité, il n'est pas étonnant que les admirateurs des sombres portraits de Byron fussent plus nombreux que ceux de son brillant rival. — La poésie de Moore est essentiellement la poésie de l'imagination, celle de Byron est la poésie de la passion. —Byron est sérieux jusque dans ses plaisanteries; Moore
DE THOMAS MOORE. CXCiij
semble badiner dans ses momens les plus séricui. Tandis que celui-ci joue avec le sujet qu'il traite et le caresse, l'autre le serrant convulsivement contre son sein, exhale sur lui un souffle mortel et s'en détourne avec dégoût et désespoir ; le délicieux arôme qui s'échappe des fleurs de la poésie répand constamment ses parfums sur les vers du barde à' Erin ; le noble poète, moins heureux dans son choix, n'en extrait que du poison. Egoïstes fastidieux, faux dévots, hommes aux préjugés, aux calculs intéressés, aux cœurs durs et desséchés, hypocrites de tout genre, Byron leur arrache à tous le masque, et par la force de son génie les contraint à contempler leurs traits hideux, qu'il a dévoilés sur le tableau tracé dans les vers magiques de sa brûlante poésie.
Créations vierges et délicieuses de la nature, sylphes légers, esprits aériens, ailes odoriférantes, fleurs, arcs-en-ciel, sourires, rougeurs qui embellissent le front pudique de la jeune beauté, baisers, même les larmes; voilà le brillant cortège de la muse de Moore. Chaque page de ses œuvres forme une vignette, chacun de ses vers brille et étincelle ; parfois le noble exilé, faisant un retour sur lui-même, oublie les torts de sa patrie ; alors sa muse se complaît au milieu des montagnes de son pays natal, ou des scènes enchanteresses de l'Orient. Sa Highland Mary, la première qui fit battre d'amour son cœur, la tendre Zuleika, la belle Gulnare, la naïve Haïdée, délicieuses créations de son pinceau magique, paraissent au milieu de ses sombres tableaux, comme l'oasis dans les déserts brûlans de l'Afrique. Moore, par un contraste non moins frappant, dépose ses couronnes et ses guirlandes de roses , quitte un moment la coupe enivrante, saisit la harpe de la gloire, et fait entendre de mâles accens de vengeance et de liberté. Dans son Twopenny post Bag sa plume satirique va chercher jusque dans son palais le régent et ses courtisans, leur décoche ses traits acérés; on dirait alors sa plume trempée dans du fiel. Non content de les avoir terrassés il les poursuit en France, et plus d'une fois avec l'arme du ridicule, peignant leurs faiblesses et leurs extravagances, venge les torts de sa patrie sur ses stupides oppresseurs.
Byron, délaissé par sa femme, séparé de son enfant, repoussé par ses compatriotes, en proie aux angoisses les plus vives, se livrant aux accès de sa colère, devint souvent injuste ; ses tableaux sombres déchirent le cœur. Moore nous éblouit trop par les splendeurs de ses images, nous sommes rassasiés de par-
CXCiv NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES DE THOMAS MOORE,
fums, l'oreille est fatiguée de sons harmonieux, chaque syllabe exprime un soupir. Le sentiment se perd dans les sourires, les sourires mêmes sont surchargés d'épithètes, c'est l'aurore en plein midi. On a reproché au barde à'Erin, dans son indolente volupté, de ne pas exciter notre curiosité à rechercher les rapports qui existent entre ses inspirations et les objets qu'il dépeint. Ce soin fastidieux, qui devient insipide dans Wordsworth, Moore l'a évité avec trop de soin; l'intérêt et le plaisir que nous éprouvons en lisant ses poèmes nous viennent souvent des impressions et des propriétés physiques des objets qu'il peint. Nous n'apercevons pas de figures humaines, point d'effets pittoresques, le poète a tout sacrifié à ses vives conceptions , à son ambition insatiable d'ornemens poétiques et aux caprices inépuisables mais délicieux de sa riante imagination.
Moore est le plus habile coloriste de tous les poètes de la Grande-Bretagne; sa poésie reflète le cœur tendre et susceptible de l'auteur qui sympathise avec tout ce qui est délicieux et aimable dans la nature. Le lecteur n'est pas obligé d'avoir constamment sous les yeux ces tableaux de souffrances et de crimes qui nous révoltent chez tant d'auteurs. C'est là ce qui explique le charme de la poésie de Moore : ce charme, tout le monde le sent. Point de rides, point de difformité sur sa surface unie et luisante. Voluptueux sans cesser d'être décent, notre poète ressemble à ces amans qui disent les choses les plus tendres dans toutes les occasions. Les peines et les chagrins sont bannis de leurs pensées; ils communiquent, à leur insu, aux autres le plaisir qu'ils éprouvent eux-mêmes.
La poésie de Byron ressemble au pin de Milton brûlé par le feu du ciel ; la forme en est âpre et souvent repoussante , les racines se plongent à travers les noires fentes des rochers, la tête, excoriée mais altière, semble braver le ciel et se complaire au sein des régions qui enfantent le tonnerre et l'ouragan.
La poésie de Moore est une fleur sans épines ; son toucher est velouté, sa couleur rosée; sa forme gracieuse a été moulée par les mains mêmes de la beauté et de l'amour.