ANALYSE ET CITATIONS DU PROPHETE VOILE
La poésie de Moore est toute resplendissante. Elle emprunte aux astres leurs rayons, aux fleurs leurs plus belles teintes, aux cascades leurs perles d'argent , à l'arc-en-ciel ses changeantes couleurs; c'est une splendide fête de l'imagination. Le poètesylphe a voltigé, butiné sur la terre, sur l'océan, dans les nues; il a savouré toutes les joies qui sont sous le soleil, et il en a extrait l'essence. Il secoue ses ailes, et une pluie de lumière et de parfums vous inonde; il ouvre la bouche, et il en sort de ravissantes harmonies; il fait apparaître sans relâche de magiques tableaux ; il change en or tout ce qu'il touche. Les cailloux de ses paysages sont autant de pierres précieuses, dont chacune a son étincelle, son jet de flamme. Il y a de grandes beautés, une puissante séduction, dans cet immense déploiement de luxe. Vous tombez tout d'abord sous le charme ; vous êtes ravis, transportés ; puis, à la longue, vient la fatigue : cette atmosphère de palais vous étouffe ; vous avez besoin d'air. Dans ce festin, tout de miel et de lait, vous regrettez le pain bis : enfin, vous demandez grâce; et si, par hasard, vous entrevoyez un coin de terre que le poète a oublié de dorer, vous y courez bien vite, heureux d'échapper à tant de richesses factices, et de revenir à la réalité.
Une inépuisable fécondité d'ingénieuses métaphores, de chatoyantes images, de gracieuses fantaisies, est à la fois la qualité éminente et le défaut de la plupart des œuvres de Moore. Jamais on ne poussa plus loin la coquetterie du langage, jamais on ne varia avec plus d'art les épithètes, les mots nuancés qui enrichissent la langue poétique des Anglais ; partout la trame dis-
paraît sous l'éclat des broderies. Comment une traduction pour» rait-elle donner l'idée de ce talent tout de détails? Comment rendre dans notre prose nette et concise, qui vit surtout de pensées et de faits, bagage léger pour un poète aussi sensitif que Moore, le brillant de cette poésie, travaillée, ciselée comme un rase d'or bruni où les ornemens et le fond se disputent à qui attirera le plus l'œil? A chaque instant l'expression fait défaut; le traducteur ne trouve point d'équivale'ns à cette foule de mots d'autant plus riches qu'ils sont plus vagues , et que leur sens flottant se prête aux fantaisies capricieuses du lecteur et change selon son point de vue. On se résout difficilement aussi à mutiler des vers harmonieux, à leur ôter un de leurs plus grands charmes. Le poète, dépouillé de son auréole, a droit de vous demander compte de cette injure, et pourtant s'il est véritablement inspiré, si ses impressions sont profondes, il reste encore assez de lui dans ces débris pour émouvoir et plaire. C'est la pensée qui m'a soutenu pendant cette tâche ingrate. Je me suis dit que ceux qui ne savent pas l'anglais aimeraient mieux connaître Moore à demi que de l'ignorer tout-à-fait. Quant aux autres, je les renvoie au texte, dont l'intelligence peut seule faire comprendre certaines beautés, m'absoudre de certaines affectaions, et suppléer enfin à ce que mon travail a nécessairement d'imparfait.
Lalla Rookh, l'œuvre la plus importante de Moore, parut en 1817. Ce poème eut un succès de vogue. On le traduisit en arabe, et l'ambassadeur persan affirmait, après l'avoir lu, que c'était bien certainement un manuscrit hindou qu'on avait mis en vers anglais. La scène est en Asie, cette terre promise des poètes, qui a toujours à leurs ordres son soleil de feu, ses mines de diamans, ses rives semées d'écueils de corail, ses légendes de guerre et d'amour, et tous ses noms sonores. Un si brillant matériel appartenait de droit à Moore : aussi s'en est-il emparé en roi ! Nul ne s'est trouvé plus à l'aise dans cette terre de féerie ; il la connaît comme son pays natal ; ainsi que sa Péri, il sait où sont situées «les îles des parfums,» où est cachée « la coupe de joyaux pleine de l'élixir de vie qui pétille jusqu'au
bord.» Il n'y a pas une superstition de l'Orient, pas une coutume poétique qu'il ne fasse revivre dans ses vers.
Le plan, ou plutôt le cadre des divers poèmes réunis sous un même titre, est des plus simples.
Aureng-Zeb a promis sa fille au fils d'Abdalla, roi de la Petite-Tartarie, et descendant en ligne droite du grand Gengis- Khan. La princesse, qui n'est autre que Lalla-Rookh ou «la belle aux joues de tulipes,» part de Dehli avec un cortège qui surpasse en magnificence toutes les pompes de l'Inde. Elle est accompagnée de Fadladin, grand chambellan du harem, représentant de l'étiquette, défenseur des idées reçues et juge suprême de toutes choses, «depuis la teinte des paupières d'une Circassienne jusqu'aux plus profondes questions de science et de littérature, depuis le mélange d'une conserve de feuilles de rose jusqu'à la composition d'un poème épique. Telle était l'influence de son avis sur les divers goûts du jour, que dans Dehli, cuisiniers et poètes tremblaient devant lui. Sa conduite et ses opinions politiques se réglaient sur ce distique de Sadi : « Si le prince vient à dire qu'il fait nuit à midi, jurez que vous voyez la lune et les étoiles ! » et son zèle pour la religion, dont Aureng- Zeb se montrait le zélé protecteur, était à peu près aussi désintéressé que l'amour de l'orfèvre qui s'éprit des yeux de diamans de l'idole de Jaggernaut. »
Lalla-Rookh, bientôt lasse de ce fastidieux personnage, lasse aussi des beaux sites qu'elle entrevoit du haut de son palanquin, ennuyée des récits de ses esclaves et des danses des bayaderes, avise enfin parmi sa suite un jeune poète que son fiancé lui a dépêché du fond de la vallée de Cachemire pour la distraire et abréger la route. Feramorz est le plus beau, le plus élégant, le plus sentimental des poètes ; il porte négligemment des rangées de perles fines sur ses habits; un magnifique châle du Thibet entoure son haut bonnet tartare; ses sandales sont couvertes d'admirables broderies, et il sait autant d'histoires que la sultane Scheherazade de conteuse mémoire : c'est plus de titres qu'il n'en faut pour être admis, malgré l'opposition du chambellan, dans le pavillon de la princesse, à laquelle Feramorz raconte
durant chaque halte quelque merveilleuse légende d'amour.
Tandis que la princesse s'extasie sur l'érudition du poète et sur son imagination plus riche encore, Fadladin fait l'office de critique, et traduit en langue vulgaire les élans poétiques du jeune homme. Par un jeu d'esprit plein de finesse et de grâce , mais qui contraste avec le ton général du récit, Moore prend ainsi parti contre lui même, et fustige de temps à autre sa muse, lui reprochant ses écarts et l'abus trop fréquent qu'elle fait de ses richesses. Ces passages en prose interviennent entre chaque chant, comme les haltes du voyage à travers un ravissant pays. Enfin, de site en site et d'histoire en histoire, Lalla-Rookh, toujours plus charmée du conteur, approche du lieu de délices où l'attend son futur époux : mais en vain la vallée de Cachemire s'ouvre devant elle avec tous ses charmes, elle ne lui semble pas moitié si belle que Feramorz la lui a montrée dans ses magiques descriptions. L'enchanteur a disparu, et avec lui tous les prestiges que seul il savait évoquer. C'en est fait de la belle fian cée , elle ne peut plus habiter que le pays des rêves où errent des formes fantastiques, où vibrent les paroles harmonieuses et tendres qui ont trouvé le chemin de son cœur. Elle traverse sans joie les bois sacrés, les jardins du palais ; parmi la foule qui se presse sur son passage elle ne cherche qu'un visage aimé. Mais à quel titre le poète figurerait-il dans cette pompe royale? N'at-il pas d'ailleurs sa cour à lui, mille fois plus magnifique, et peuplée à son gré? Pourquoi lui a-t-il fait entrevoir ses royaumes, s'il devait la laisser retomber sur la terre? Oh! son âme trouvera des ailes pour remonter à lui
Cependant, à travers les parterres embaumés, à travers les jets d'eau qui s'élancent vers les nues comme de mobiles colonnes de diamant, elle arrive voilée jusqu'au trône où l'attend le monarque. Mais à peine celui-ci a-t-il touché son voile, qu'elle reconnaît Feramorz. Poète, roi, amant, époux, il a voulu être aimé pour lui-même de « la belle aux joues de tulipe. » Fadladin est d'abord consterné; mais, en habile courtisan, il change rapidement d'allure, et loue avec transport ce qu'il avait critiqué avec amertume.
Le premier des poèmes que réunit cette donnée assez commune, mais gracieuse dans ses détails, est intitulé le Prophète voilé du Ehorassan. La nature du sujet, empruntée d'Herbelot. ne permet d'en donner ici qu'une rapide analyse, entremêlée de citations.
Un imposteur, séduit par l'exemple de Mahomet, sest érigé jadis en chef de secte. Il règne sur une province de la Perse. Des milliers de croyans l'adorent : il a une armée prête à se dévouer pour lui, un harem auquel « chaque terre a donné sa fleur ; » il attire à sa cour par l'appât de l'or et des plaisirs les ambitieux et les âmes viles; il trompe aussi les nobles cœurs; car il a écrit sur sa bannière ce vieux rêve de tous les temps : « Liberté au monde ! » La foule crédule se prosterne devant le voile d'argent qui recouvre son visage, plus rayonnant, plus lumineux, disent ses disciples, que celui de Moïse, alors qu'il descendit du mont sacré resplendissant encore de la présence de l'Éternel. Cependant, derrière ce voile, il cache des traits hideux, et sous des semblans d'humanité, une âme de boue et de fiel. Une jeune fille, qui a cru voir en lui un envoyé du Très-Haut, a cédé à son irrésistible ascendant. Pour le suivre , elle a quitté son pays, sa famille ; elle a renié son dieu, son amant, tout ce qui lui était cher, tout ce qu'elle aimait ici-bas. Au sortir d'un banquet où les parfums, la musique, la poésie, l'ont enivrée de leurs délices, il l'a entraînée en un lieu de ténèbres et d'effroi. Il a lié son âme par un effroyable serment; ils ont bu ensemble dans une même coupe : « Oh! l'aspect, le goût de ce rouge breuvage, la poursuivront jusqu'à la mort ! » Elle est à lui : la première du harem, la prêtresse de la nouvelle foi. Mais, un jour, jour funeste! l'aiguillon des souvenirs avait déchiré son cœur; pâle, abattue, ébranlée par le doute, elle s'achemine vers le kiosque où Mokanna l'attend. Elle s'arrête; elle écoute; elle a surpris ses horribles secrets. Le noir démon auquel elle s'est donnée triomphe et s'exalte en sa joie. Comme un autre Lucifer, il a mis le pied sur le cou de la race humaine; il la courbe, il la foule, il l'avilit, et s'en rit. «L'homme faible est son instrument, l'homme maudit est sa proie. » C'est l'esprit du mal, le mauvais principe incarné ici-bas.
« 0 mon âme perdue ! » s'écrie la jeune fille frissonnante ; mais l'impitoyable démon se voyant démasqué redouble d'ironie.
« 0 ma belle prêtresse , lumière de la foi ! toi qui sais si bien mêler l'ardeur de ta croyance aux flammes de l'amour, que ceux qui t'écoutent ne savent plus s'ils soupirent pour le ciel que tu prêches, ou pour le ciel que tu portes avec toi!... »
Le prophète veut gagner à sa cause Azim, le jeune guerrier dont le renom s'étend au loin. Il veut l'entourer de tous les genres de séductions, l'enlacer près de lui par tous les liens. Pour cette précieuse conquête, ce n'est pas trop de Zélica elle-même. Il a compté sur elle, et il le lui dit avec un mélange d'amers sarcasmes et d'insultantes louanges.
Elle frémit d'horreur à la pensée d'entraîner un autre dans le gouffre où elle est tombée. Elle résiste ; mais il l'adjure au nom des vœux qu'elle a prononcés, au nom du serment qui les lie. Elle doit servir son implacable haine contre Dieu, contre le genre humain; et pour lui faire juger de l'étendue de sa vengeance, il lui en dévoile la cause.
A l'aspect de ses traits, elle pousse un cri d'horreur, et tombe évanouie....
« Maintenant, à travers les salles du harem, les lumières mouvantes elles pas empressés proclament l'heure de la toilette. Les esclaves accourent ; les unes habiles à rouler avec goût les replis du turban, ou à suspendre négligemment le voile sur les chaudes rougeurs de la jeune fille dont l'œil brille au travers; d'autres apportent les feuilles duhenna (1), qui teignent les bouts des doigts d'un rose si vif et si brillant qu'on dirait, à les voir se réfléchir dans les profondeurs du miroir, des branches de corail nageant sur l'onde ; d'autres encore mêlent les teintes sombres du kohol, pour donner aux yeux (2) ce long et languissant regard qui rend si belles les vierges de Circassie.
«Tout est en émoi: les anneaux, les plumes, les perles scintillent de toutes parts. Quelques-unes des plus jeunes filies sont allées au jardin cueillir à la clarté delà lune de fraîches et froides guirlandes pour leurs têtes. Gracieuses créatures I c'est chose douce et triste
à voir que la preference de chacune pour l'arbre qui lui rappelle le? jours de son enfance, et ses champs regrettés, et ses amitiés lointaines. La vierge de l'Inde, joyeuse d'emplir encore une fois sa robe des feuilles d'or du champac (3) , songe au temps où sur les bords du Gange ses folâtres compagnes semaient de ces jaunes boutons sa chevelure noire et lisse, encore ruisselante des eaux sacrées du fleuve. Tandis que la jeune Arabe, que poursuit le parfum des fleurs de ses montagnes, du doux élcaya (4), et de cet arbre hospitalier qui s'incline devant ceux qui cherchent son ombre (o) , voit autour d'elle, évoques par ces magiques senteurs, la citerne, les chameaux, les tentes de son père, et soupirant pour l'errante patrie qu'elle laissa sans remords, regrette jusqu'à ses misères.
«Cependant au travers des vastes salles illuminées, silencieuses et brillantes, où l'on n'entend que la chute des eaux odoriférantes, jaillissant avec un frais murmure des bassins de jaspe, le jeune Azim erre ébloui, sans pouvoir deviner où conduit ce labyrinthe lumineux, solitaire. 11 traverse de longs corridors pavés de marqueterie ou de nattes du Caire; là brûlent, dans des cassolettes et des urnes d'argent, le bois d'aloës et de santal; les torches aromatiques qui dissipent les ombres de la nuit dans les bocages du Thibet (6), répandent à l'entour leurs suaves clartés, pareilles aux baguettes des Péris montrant à quelque pur esprit la route du ciel! Soudain resplendit à ses yeux une salle sans limites, où la lumière éclate comme à midi; au milieu, des milliers de rayons se réfléchissent en arcs-en-ciel brisés dans l'eau de la fraîche fontaine qui joue et s'élance jusqu'à la coupole émaillée d'arabesques d'or et de fleurs ; le pavé de mosaïque apparaît au travers de la rosée d'argent comme apparaissent au travers des vagues les coquillages mouillés et polis, aux teintes variées, qui couvrent les plages de la mer Rouge.
« Là encore il reconnaît les traces de la femme dans ses tendres soins pour toutes ces belles créatures de la terre et des ondes, vouées à l'esclavage par leur faiblesse et leur beauté, et dont le sort, hélas ! ressemble tant au sien ! Dans une eau aussi limpide que le vase de cristal qui la renferme, glissent et bril-
lent de petits poissons, pareils à des lingots d'or vivans tirés d'une mine enchantée. Plus loin, sous de légers treillis du bois parfumé de comorin (7), habitent les hôtes de l'air : c'est le chatoyant lori , qui se plaît au milieu des fleurs écarlates de l'arbre de corail (8), dans les chaudes îles de l'Inde; c'est le pigeon bleu, l'oiseau sacré de la Mecque (9), et la grive de l'Hindoustan (10), qui verse le soir ses saintes mélodies du sommet de la pagode ; puis ces oiseaux dorés qui lors de la récolte des aromates tombent dans les jardins, enivrés de ces doux fruits dont le parfum les attire de par-delà les mers (11), et ceux qui sous le soleil d'Arabie se bâtissent des nids de l'écorce du cannelier (12) ; enfin, toutes les choses rares et belles qui scintillent et volent à travers le pur élément, ici reposent endormies et radieuses comme les oiseaux verts (13) qui peuplent, dit-on, les prairies d'asphodèle du paradis! Ainsi, à travers des scènes qui passent toute imagination, rappelant le luxe de ce roi impie (14), que l'ange ténébreux de la mort frappa de la foudre sous le portique même de son palais, en ces lieux si différons de la pure demeure d'un prophète, envoyé et armé par le ciel pour l'affranchissement de l'homme, errait Azim, dont les regards sévères, les simples vêtemens et l'attirail guerrier et retentissant contrastaient avec la pompe et le silence de ce lieu de délices.
« Est-ce là, pensait le jeune homme, la voie libératrice qui affranchit l'âme du joug énervant des voluptés mondaines? — Est-ce ainsi que l'homme apprendra à ne connaître pendant sa vie d'autres biens que ceux de la vertu, et à laisser à sa mort un nom glorieux, éclatant, aimé et vénéré au loin? Ce n'est pas là ce qu'enseignaient tes divins sages, terre des pensées généreuses et des grandes actions ! Ce n'est pas au milieu delà mollesse et des plaisirs que grandissait, ô Grèce! ta mâle liberté ! Les myrtes dont tu ornais ton glaive quand tu livrais tes immortels combats, ne croissaient pas sous l'éclat enivrant des flambeaux de l'orgie, mais au grand air vivifiant du travail, de la tempérance, dans cette atmosphère de vertu seule propre à donner la vie et l'éclat aux couronnes de la liberté ! Qui voudrait, contemplant la terre étroite que nous foulons, et la vie, ce
point imperceptible dans l'immensité des temps, isthme étroit jeté entre deux mers sans rivages, le passé, l'avenir, deux éternités! Qui voudrait souiller le sol brillant ou le laisser nu quand il y peut élever un glorieux monument, un nom qui éclaire au loin et se dresse comme un phare sur les écueils dont la gloire est semée? Mais non... celui que Dieu a envoyé pour briser le sceptre fallacieux du mensonge, le prophète de vérité, qui tient sa mission d'en-haut, ne saurait profaner ainsi sa cause par des pompes vulgaires et mondaines. — Non, non... il m'a cru faible... ce déploiement de luxe n'est que pour m'éprouver, pour essayer si mon âme, encore jeune, peut comme l'œil de l'aiglon regarder le soleil : — Qu'il brille, il ne m'éblouira pas!»
« Ainsi pensait le jeune brave; mais tandis qu'il défiait ces presliges, leurs séductions s'insinuaient dans ses veines : le parfum , esprit dominateur de l'air, le murmure tranquille des eaux tombantes, cadencé comme le chant des abeilles de l'Inde au coucher du soleil, lorsqu'elles voltigent autour du nilica parfumé et se bercent en bourdonnant au fond de ses corolles bleues ; et la musique— puissance céleste qui émeut par-dessus tout l'âme qui sait la sentir — la musique soupire dans le lointain,—comme les faibles, mais ravissantes harmonies d'un rêve! — C'en était trop pour lui; le cœur fermé à toutes ces magies eût été plus qu'insensible. Vaincu, il se laisse tomber sur les coussins, et livre son cœur aux pensées qui se succèdent comme les flots sous la brise quand l'orage est apaisé. Il pense à Zélica, sa bien-aimée; aux jours où, le sein gonflé de soupirs, ils demeuraient assis l'un près de l'autre, beureux et muets, se contemplant dans une silencieuse extase, comme si Dieu ne leur eût donné nul autre objet à admirer de ce côté du paradis. . . .
«Tandis qu'il songe ainsi au passé, les délicieux accords flottans dans l'air se rapprochent, chaque note ajoutant un nouvel anneau à la chaîne qui lie son courage. Il se tourne vers les sons : au loin, à travers une longue avenue étincelante du jeu d'innombrables clartés, pareilles au sillon lumineux et mobile que le jour trace sur les eaux ayant de s'éteindre, il voit s'a-
vancer un groupe de femmes; les unes, enlacées dans les détours sinueux de la danse, chargées de liens tressés sous les ombrages verts, semblent captives du roi des fleurs; d'autres tourbillonnent à l'entour, libres et sans frein, se riant de l'esclavage de leurs compagnes, et redoublant leurs cercles étourdissans comme les papillons autour d'une lampe de nuit ; tandis que d'autres, marquant la mesure de leurs pas gracieux, évoquent l'esprit d'harmonie enfermé dans le psaltérion, le tambourin et le luth frémissant, ou s'accompagnent de leurs fraîches et jeunes voix, musique plus céleste encore
«Elles passent et repassent devant ses yeux, tantôt rapprochées par la danse, tantôt dispersées comme les nuages rosés du soir autour du soleil : enfin elles gagnent en silence les jardins, les terrasses éclairées par la lune, d'où s'élèvent des rires apportés par le vent. Une seule est restée en arrière; en vain elle leur fait signe de revenir, toutes ont fui; elle est là tremblante, inondée de lumière, sans voile pour cacher son beau front, qu'embellit une pudique rougeur; une légère chaîne d'or, comme celle que portent les vierges de Yezd et de Schiraz, retient ses cheveux; de chaque côté pend une amulette sur laquelle est tracé, en caractères arabes, quelque immortel passage des saints livres, ou quelque vers non moins divin.
«Debout, repliée sur elle-même comme la sensitive, la jeune fille tient à la main un luth de bois de santal incrusté d'or; une fois ou deux elle a promené ses doigts errans sur les cordes, puis les a retirés; mais lorsque enfin, jetant à la dérobée un regard timide sur Àzim, elle a vu la douce gravité de ses traits, sa frayeur s'est évanouie, et comme une gazelle à demi apprivoisée, elle s'est approchée déplus en plus; et toujours frémissante, elle est venue s'asseoir sur le bord du musnud (15). Là, plus hardie, elle prélude sur le mode pathétique d'Ispahan (16), et commence ainsi:
« Un berceau de roses croît sur les bords du Bendemir (17), le rossignol y chante tout le jour, et le plus doux rêve de mon enfance était de m'asseoir parmi les fleurs et d'écouter la chanson de l'oiseau.
LALLA-ROOKII. 13
» Jamais je n'ai pu oublier ce berceau et sa mélodie. Souvent seule, au printemps de mes jours, je songe et me demande : Le rossignol chante-t-il toujours là-bas? Les roses fleurissent-elles toujours aussi belles aux bords du calme Bendemir?
» Non, les roses qui se miraient dans l'onde sont fanées ; mais les boutons cueillis à peine éclos, distillent une rosée qui nous rend les parfums de l'été quand l'été n'est plus.
» Ainsi la mémoire tire de nos joies avant qu'elles passent un parfum qui survit aux années; ainsi le riant berceau des bords du Bendemir apparaît à mon âme comme jadis il apparaissait à mes jeux.»
« Pauvre jeune fille! pensa le jeune homme; si tu as été envoyée avec ton doux luth et tes merveilleuses beautés pour éveiller en mon cœur d'impurs désirs ou pour éprouver ma foi, tu es novice en cet art; car, si tes lèvres pouvaient jamais conseiller le mal, tes chastes yeux renieraient tes paroles. Mais tu respires tant d'innocence, ton chant retourne avec un tel amour aux jours de ton enfance, ramenant ton âme, si elle a jamais erré, à sa pureté première avec une si irrésistible puissance, que j'enchaînerais plutôt la colombe aux ailes blanches qui, libre enfin, revole vers son nid, que je ne voudrais dérober à la vertu un de tes vœux! »
A peine ce sentiment a effleuré son âme, qu'au travers des rideaux entr'ouverts pour laisser passer la brise, d'innombrables yeux scintillent comme les étoiles sur le ciel bleu des nuits; curieux et rians , ils semblent railler le couple immobile et triste. Tout-à-coup les rideaux s'écartent, et, au milieu d'une averse de fleurs que leurs folâtres compagnes lancent en se jouant, apparaissent deux jeunes filles. Légères comme les sylphides aériennes qui vivent de parfums, rasant la terre de leurs pieds, elles se poursuivent autour de la lumineuse salle, variant à l'infini la danse tantôt gaie, tantôt languissante, qui imite trop bien en ses caprices l'ardente poursuite de l'amour. Cependant celle qui a chanté si mélodieusement sur son luth ses rêves d'enfance s'éclipse, emportant avec elle un soupir d'Azim, un de ces soupirs que nous donnons aux visions qui passent devant nous
dans la foule, trop belles pour rester, lumineuses créatures que nous ne reverrons plus !
« Des rangées de pierreries d'Orient, plus chatoyantes que les collines de cristal de la mer Caspienne (18), parent le col blanc des nymphes dansantes, tandis qu'attachées à leurs longues tresses noires, des clochettes, aussi harmonieuses que celles qu'une éternelle brise agite sur les arbres d'Éden, à tiges d'or, se balancent sonores autour de leurs pas bondissans, langage mélodieux de ces pieds qui palpitent. Enfin, la course est terminée, elles s'arrêtent enlacées dans les bras l'une de l'autre.
« Mêlée aux exhalaisons des fleurs nocturnes et à l'air frais qui pénètre du dehors, la musique semble sortir du sein d'un lac, tant elle monte limpide et pure : entre chaque pause, comme elle s'élève et s'abaisse, l'oreille distingue, à travers le mélange d'instrumens et de voix, des paroles passionnées.
« Il est un Esprit dont les soupirs embaumés brûlent dans l'air et pénètrent jusque dans les profondeurs de la terre. Quand un doux coloris brille sur les visages, l'Esprit est proche; quand les lèvres se rencontrent, l'Esprit est là!
» Son souffle est l'haleine des fleurs, et ses yeux humides ressemblent aux lis bleus (19), quand la brise fait trembler l'onde autour d'eux.
» Salut! ô! salut, puissant Dieu! Esprit d'amour et de bonheur! L'heure qui t'est consacrée s'avance : jamais la lune ne versa une lueur plus douce et plus mystérieuse. Hâte-toi!
» Au nom de la vierge et du guerrier qui s'unissent en rougissant comme les vagues et le soleil se confondent le soir à l'horizon !
» Parles pleurs que la passion fait répandre, chaude rosée qui tombe d'un ciel en feu !
» Par la première palpitation d'amour d'un jeune cœur ! parle bonheur de se revoir, par la douleur de se quitter !
«Par toutes les joies que tu as données aux mortels, et qui, si elles pouvaient toujours durer , feraient de cette terre un paradis
» Nous t'invoquons , pouvoir suprême ! Esprit d'amour et de
LALLA-ROOftH. 15
bonheur! L'heure qui t'est consacrée s'approche; jamais plus douce lueur n'éclaira un ciel plus serein 1 »
«Les chants ont cessé, les riantes enchanteresses ont pris l'essor; il est demeuré seul et rêveur. Seul? — Non... Ce profond soupir, ce sanglot déchirant, échappé à un cœur qui se brise, d'où viennent-ils? — Hélas! la douleur habite-i-elle aussi ce séjour enchanté? Il se tourne et voit une femme enveloppée de longs voiles; elle s'appuie contre une colonne, comme si son cœur et ses forces défaillaient en même temps. Elle ne porte ni pierreries ni diadème étincelant, mais le triste vêtement d'un bleu sombre que prennent les vierges de Bokhara en mémoire des amis et des proches, morts ou partis; le même que portait Zélica le jour de leurs adieux, lorsque, le cœur trop plein pour parler, il essuya de ses lèvres ses larmes encore chaudes.
«Une étrange émotion s'éveille au-dedans de lui.— Jamais auparavant il ne s'était senti si ému de pitié. Il entr'ouvre les bras : elle s'y précipite par un dernier effort d'énergie et de vie ; mais elle succombe : ses faibles mains s'attachent aux genoux d'Azim. Son voile est tombé : c'est elle! c'est Zélica! »
Non plus belle et fraîche comme aux jours d'innocence, mais pâle de remords et d'angoisses. Elle a long-temps souffert : elle a pleuré mort celui qu'elle aimait. Sa raison s'est égarée, et elle est devenue la proie d'un noir démon. Un abîme les sépare. Azim veut l'arracher à ces lieux maudits.
Elle entrevoit déjà le salut : elle pourra marcher à ses côtés, se purifier au feu de ses regards ; le prier, le bénir, comme l'ange miséricordieux qui rouvre le ciel aux damnés.
Mais une voix terrible a retenti sous les voûtes ; le serment sacrilège qui la voue aux enfers ne peut être brisé : Mokanna réclame sa proie. Elle s'arrache aux bras d'Azim, pousse un cri, et s'enfuit à travers la longue avenue de lumières, comme un triste et sombre oiseau de nuit qui passe sur le disque éclatant du soleil.
Le dernier chant n'est qu'un long récit de guerre, de combats livrés par le calife au faux prophète, qui, toujours poursuivi
par la vengeance d'Azim, et traînant à sa suite sa malheureuse victime, finit par se dévoiler à ses sectaires, qu'il empoisonne dans un infernal banquet, se réservant de mourir au milieu des flammes que son art sait allumer : digne mort d'un prophète « que réclame le ciel ou qu'engloutit l'enfer. »
Zelica, qui a bu les dernières gouttes du poison, survit à tant d'horreurs , et trouvant la mort trop lente , elle se couvre du voile d'argent de l'imposteur, se montre sur les remparts ruinés, et tombe aussitôt sous les coups d'Azim , heureuse de mourir de sa main.
Cette romanesque fiction se prêtait peu au talent de Moore, aussi ses défauts s'y font-ils sentir davantage; il y a plus d'exagération que de force et plus d'afféterie que de grâce. En revanche, les poèmes qui suivent et que nous avons traduits en entier, sont fort supérieurs au début. Il est peu de créations poétiques plus ravissantes que la Péri. Les Adorateurs du feu , qui font allusion aux souffrances de l'Irlande, forment à eux seuls un drame complet plein de mouvement, de verve et d'intérêt. Enfin Nourmahal ou la Lumière du harem est une guirlande de rayons, de fleurs et de chants, qui couronne dignement l'ouvrage.