LE PARADIS ET LA PÉRI
Un matin, aux portes d'Éden , une Péri veillait désolée , comme elle écoutait les sources de vie coulant au-dedans à flots harmonieux, la lumière étincelante qui s'échappait du portique entr'ouvert vint dorer ses ailes, et elle pleura en pensant que sa race réprouvée avait perdu ce glorieux séjour !
«Qu'ils sont heureux, s'écria cet enfant de l'air, les saints esprits qui errent au milieu de fleurs qui jamais ne se fanent et qui jamais ne tombent ! J'ai pour jardins et la terre et les mers ; jusque dans les étoiles il est des fleurs qui pour moi s'épanouissent, mais un seul bouton du ciel les éclipse toutes !
« Le lac de la fraîche vallée de Cachemire, et l'île de platanes qui s'y réfléchit (1), étincellent au soleil; les sources frémissent et murmurent doucement au fond du vallon ; les eaux du Singsu-Hay sont brillantes ainsi que les flots d'or qui s'y jettent (2), et pourtant, il n'y a que les bienheureux qui puissent dire combien plus brillantes encore sont les eaux du ciel !
« Ya, prends ton essor, d'étoile en étoile, de monde en monde lumineux, vole jusqu'où l'univers étend son mur de flamme, rassemble les plaisirs de toutes les sphères, multiplie-les à travers des années sans fin ; une seule minute du ciel les surpassera tous ! »
L'ange radieux qui gardait les portes de lumière la vit pleurer; il s'approche, prêtant l'oreille à son triste chant, et sous sa paupière une larme brille, pareille à la rosée de la fontaine d'Éden tombée sur la fleur bleue, qui — au dire des Brahmines— ne fleurit qu'en paradis!
«Nymphe d'une race belle, mais déchue, dit-il tendrement, une espérance te reste. Il est écrit au livre du destin :
« La Péri qui déposera à cette porte éternelle l'offrande la plus agréable aux cieux, obtiendra son pardon. »
«Va, cherche, et rachète ta faute. — Il est doux de laisser rentrer ceux à qui l'on pardonne! »
Aussi rapide que les comètes qui se précipitent dans le sein du soleil, plus agile que les brandons étoiles lancés de nuit par les mains des anges (3) contre les esprits impurs et ténébreux qui tentent d'escalader les hauteurs de l'empirée, la Péri descendit de la voûte d'azur, et guidée vers la terre par le premier rayon échappé de l'œil du matin, elle demeura suspendue, planant au-dessus de notre monde.
Mais où l'esprit ira-t-il chercher ce don digne du ciel ? — «Je connais, » s'écrie la Péri, «les richesses enfouies dans les urnes où étincellentet brûlent d'innombrables rubis, sous les colonnes de Chilminar (4) ; je sais où gisent les îles des parfums à plusieurs brasses de profondeur dans la mer, au sud de l'Arabie dorée du soleil (5). Je sais aussi où les génies ont caché la coupe de pierreries de leur roi Jamschid (6), dans laquelle l'élixir de vie pétille jusqu'au bord, — mais de semblables dons ne sont pas faits pour les cieux. Où fut-il jamais diamant qui brilla comme les marches du merveilleux trône d'Allah? — Et les gouttes de vie — oh! que seraient-elles dans l'abîme sans bornes de l'éternité? »
Tandis qu'ainsi elle songeait, ses ailes rafraîchissaient l'air de cette douce terre des Indes, dont l'atmosphère est embaumée, dont la mer s'étend sur des rochers de corail et des lits d'ambre, dont«les montagnes, fécondées par les rayons de l'ardent soleil, enfantent des diamans , dont les ruisseaux, comme de belles et riches fiancées, roulent de l'or sous leurs ondes, dont les bosquets de bois de santal et les berceaux aromatiques pourraient être le paradis d'une Péri! Mais aujourd'hui ces rivières coulent rouges de sang humain, — l'odeur de la mort monte fumante de ces bosquets fleuris, et l'homme, victime de l'homme, souille d'un souffle impur l'haleine des innocentes fleurs ! Terre du soleil, qui donc envahit tes pagodes et tes colonnades ombragées, tes sanctuaires caverneux et leurs idoles de pierre, tes
monarques et leurs milles trônes? C'est celui de Gazna! — Terrible en sa colère il vient, et les diadèmes de l'Inde gisent ëpars dans son sentier dévasté. — Il orne ses limiers des joyaui arrachés au cou profané de plus d'une sultane jeune et chérie (7) ; il égorge les vierges dans leurs purs Zénanas (8) ; il massacre les prêtres à l'autel, et comble les fontaines sacrées des débris resplendissans du templo!
La Péri tourne ses regards vers la terre, et, à travers le brouillard ensanglanté du champ de bataille, elle voit un jeune guerrier debout, seul, près de sa rivière natale ; — son glaive rougi est brisé dans sa main ; dans son carquois il n'a plus qu'une flèche.
«Vis,» dit le vainqueur, «vis pour partager mes trophées, mes couronnes! » Le guerrier demeure immobile — muet, il montre du doigt le fleuve teint du sang de sa patrie; puis, pour réponse, il lance le dernier de ses dards au cœur du conquérant. Quoique bien visé, le trait perfide frappa à faux ; le tyran vécut, le héros tomba. — Du haut des airs la Péri vit sa chute; et lorsque le choc de la guerre fut passé, se laissant glisser sur un rayon de l'aurore, elle recueillit la dernière, glorieuse goutte échappée de ce noble cœur, avant que l'âme libre se fût enfuie.
«Sois le don bienvenu qui m'ouvrira les portes de lumière!» s'écria-t-elle en reprenant son vol. « Les gouttes qui détrempent la terre du champ de bataille sont souvent impures; mais le sang verse pour la liberté est sanctifié, et ne souillerait pas le plus clair des ruisseaux qui étincellent au séjour bienheureux! Oh ! s'il est, sur cette sphère terrestre, un don, une offrande chère au ciel, c'est la dernière libation d'un cœur qui saigne et se brise pour la cause de la liberté! »
— « Salut et accueil aux braves qui meurent ainsi pour leur terre natale ! » dit l'ange, comme en sa main radieuse il recevait l'offrande; « mais vois, hélas! les portes de cristal d'Éden ne s'ébranlent pas : plus saint encore que ce sang doit être l'offrande qui te rouvrira le ciel ! »
Trompée dans sa première et chère espérance, la Péri descend au loin, vers le sud, sur les monts de la Lune (9). Elle
baigne son plumage aux sources du fleuve égyptien, dont la naissance, cachée aux fils de la terre, est enfouie dans les profondeurs de ces bois où souvent les génies des eaux dansent autour du berceau du Nil, saluant le sourire du géant nouveau né (10) ! Là, déployant de nouveau ses ailes, l'exilée erre en soupirant au-dessus des palmiers de l'Egypte, de ses grottes, de ses sépulcres de rois (11) : tantôt elle se penche sur la chaude vallée de Rosette pour écouter le roucoulement des tourterelles (12) ; tantôt elle épie les rayons de la lune sur les ailes blanches des pélicans qui brisent l'azur du lac Mœris (13). C'est un beau spectacle. Jamais terre plus brillante n'apparut à des yeux mortels î Qui eût pu penser en voyant cette nuit, ces vallées et leurs fruits d'or inondés de la suave lumière des cieux, ces groupes de dattiers courbant leurs têtes couronnées de feuillage, comme de jeunes filles que le sommeil a surprises et qui s'inclinent vers leurs couches soyeuses (14) ; ces lis, baignant toute la nuit leurs beautés virginales dans le lac, pour se relever plus frais et plus brillans au réveil de leur soleil aimé ; ces temples en ruines, ces tours, qui semblent les débris d'un rêve splendide ; solitude magique dont le silence n'est troublé que par le cri du vanneau, où rien de vivant ne se voit, si ce n'est parfois— lorsque les ombres, fuyant devant la lune, donnent passage à ses rayons— un oiseau aux ailes de pourpre (15), immobile sur une colonne, et resplendissant comme un symbole sacré ! — qui eût pu penser que là, même là, au milieu de sites si calmes et si beaux, le démon de la peste eût secoué de ses chaudes ailes un souffle empoisonné, plus mortel que n'en envoyèrent jamais les sables de flamme du désert ! si prompt que toute chose vivante sous une forme humaine, atteinte au passage, tombe noire et desséchée comme les plantes sur lesquelles a passé le simoun.
Le soleil en s'abaissant a éclairé plus d'un front radieux de jeunesse et de fraîcheur qui, maintenant décomposé dans le lazaret pestilentiel, ne sentira plus ses chauds rayons! Oh! voyez ces amas de cadavres sans sépulture gisant à la tranquille clarté de la lune ! — les vautours mêmes se détournent avec dégoût d'une si infecte proie ! la hyène féroce hante seule à minuit les
rues désertes des cités, et accomplit son œuvre de carnage. Malheur à l'infortuné agonisant qui voit reluire dans l'ombre ces larges yeux bleus (16) !
« Pauvre race humaine ! » dit la Péri, émue de pitié, « tu payes cher ta première chute! — Si tu as hérité de quelques fleurs d'Éden, la trace du serpent les souille. » Elle pleurait. — A mesure que les gouttes brillantes tombaient, Pair devenait pur et serein autour d'elle ; car il y a une magie dans les larmes que les esprits miséricordieux versent sur l'homme.
A ce moment, sous un groupe d'orangers dont les fruits et les fleurs se balancent ensemble au souffle delà brise folâtre, comme l'âge mûr jouant avec l'enfance, sous ce frais et naissant ombrage, tout près du lac, elle entendit gémir.
Celui qui, à cette heure silencieuse, s'est caché là pour mourir seul, naguère plein de vie, entraînait tous les cœurs à sa suite ; et maintenant, comme si jamais il n'eût été aimé, il va mourir sans qu'un œil le voie et le pleure. Personne ne veillera près de lui ; personne, pour éteindre le feu qui brûle son sein , ne fera jaillir quelques gouttes de cette eau, frais miroir, qui luit devant ses yeux. Nulle voix chère et bien connue ne lui dira les dernières paroles : — paroles solennelles que l'oreille recueille comme une musique lointaine, quand tous les autres sons s'étek gnent ; tendre adieu qui, du rivage de ce monde orageux, vient, alors que tout est fini, ranimer l'âme avant que sa barque s'enfonce dans l'abîme inconnu !
Pauvre délaissé ! une pensée unique fait tressaillir de joie son cœur défaillant. Celle qu'il aime depuis de longues années, qui devait lui appartenir un jour, elle du moins est en sûreté, préservée de l'haleine fétide de la nuit dans les salles royales de son père. Là, l'air renouvelé par le jet de nombreuses fontaines, em baume par les feux du bois odorant de l'Inde, est aussi pur, aussi doux que le front qu'il rafraîchit.
Mais qui donc se glisse furtivement vers le triste bosquet?... On dirait une messagère de la Santé, apportant sur ses joues roses les dons de celle qui l'envoie. C'est elle!... De loin, à la pâle lueur de la lune, il a reconnu sa bien-aimée, sa fiancée, celle qui
aime mieux mourir avec lui que vivre après lui reine du monde. De ses bras elle enlace son amant; contre ce visage livide elle presse son visage ; pour rafraîchir ce front brûlant, elle plonge dans le lac froid ses tresses pendantes. Ah! qu'il pensait peu jadis qu'une heure viendrait où il se déroberait avec horreur aux vives étreintes de ces bras chéris, sacrés pour lui comme le berceau des chérubins d'Éden ! Tantôt il cède, et tantôt se détourne, frissonnant, comme si ces lèvres qui s'offrent à lui contenaient seules tout le venin : — ces lèvres devenues hardies pour la première fois, et qui jamais auparavant n'approchèrent des siennes sans honte et sans résistance. «Ah! laisse-moi seulement respirer l'air, l'air béni de ton souffle! Qu'il apporte la vie ou la mort, il est doux pour moi ! — Bois mes larmes tandis qu'elles coulent encore. Que le sang de mon cœur n'est-il un baume ! tu le sais, je le répandrais tout entier pour donner à ton front une minute de calme. Non, — ne détourne pas de moi ce cher visage ! —ne suisje pas à toi, — ta fiancée, ton amante, seule élue entre toutes pour être à tes côtés dans la vie, dans la mort? Crois-tu que celle dont tu étais la lumière en ce monde supportera la nuit longue et terne qui l'enveloppera quand tu ne seras plus ? Que je vive, et te laisse partir, toi qui es ma vie elle-même? — Oh! non, non ! — Quand la tige meurt, la feuille sortie de son sein meurt aussi ! Tourne-toi donc vers moi, mon amour ; tourne-toi, avant que je me dessèche et brûle ; attache-toi à ces lèvres fraîches encore ; bois ce qu'il y reste de vie...» Elle défaille, elle succombe : la douce clarté de ses yeux s'éteint rapidement sous les soupirs empoisonnés de celui qu'elle aime, comme s'éteint une lampe plongée dans l'air des sépulcres, ou l'humidité des caveaux. Une lutte de plus, et l'angoisse est passée.— Il a cessé de vivre !... La vierge donne un dernier, un long baiser, et expire en le donnant. « Dors, » dit la Péri, recueillant avec tendresse le soupir d'adieu de cette âme fugitive, la plus fidèle qui jamais échauffa le sein d'une femme ; « dors au milieu de visions célestes, de suaves odeurs, entourée de nuages plus balsamiques que celui qui monte du bûcher de l'oiseau solitaire , l'oiseau sans pair , qui chante jusqu'à la fin son hymne de mort, et s'exhale en mélodie et en
parfum...» Disant ainsi, elle envoie de ses lèvres un souffle divin; elle secoue sa guirlande étincelante, et les pâles visages se couvrent d'un éclat resplendissant. On croirait voir deux bienheureux sortis, à l'approche du jugement dernier, de leurs noirs sépulcres, dormant embaumés , tandis que la bienfaisante Péri rayonne à leurs côtés, semblable à l'ange gardien qui attend le réveil des âmes.
A peine le matin rougit les nues, et la Péri a repris son vol, portant au ciel ce précieux soupir d'un amour si pur, si dévoué; son cœur bat plus fort à l'espérance de regagner enfin la palme d'Éden, car l'esprit brillant qui veille aux portes a souri en recevant son offrande. Déjà elle entend les arbres du paradis et les vibrations sonores de leurs cloches de cristal chantant dans les brises chargées d'ambroisie qui émanent du trône d'Allah; déjà elle distingue les coupes d'étoiles rangées autour du lac diaphane où les âmes des élus viennent boire à longs traits l'imtalité (17) !
Hélas ! il n'est pas jusqu'aux espérances des Péris qui ne soient vaines — les destins ne sont point apaisés , l'inexorable barrière est toujours immobile. — «Pas encore!» dit l'ange dérobant à regret à l'esprit la vision glorieuse, « l'histoire de la vierge dévouée, écrite en caractères de feu au-dessus de la tête d'Allah, sera long-temps lue par les séraphins; mais, vois, Péri, la barrière de cristal ne s'est point ébranlée; il faut pour te rouvrir les portes des cieux un don plus saint encore que ce soupir.»
La molle lumière du soir repose maintenant sur la Syrie, terre des roses (18), et le large soleil couronne d'une auréole éclatante le Liban, mont sacré dont la tête, trône des hivers, élève son royal bandeau de neiges éternelles, et domine au loin la vallée fleurie où l'été dort souriant à ses pieds.
Pour celui qui planerait dans l'air au-dessus de ces régions enchantées, que de vie, d'éclat, d'étincelantes beautés! Dans les riches jardins, au bord des ruisseaux qui scintillent, s'étalent par rangées des melons d'or, plus dorés pariout où les rayons du soleil les touchent; d'agiles lézards (19) glissent, reluisent sur les murs des temples ruinés; tout éclat, tout mouvement, ils sem-
blent nourris de lumière! Plus splendides encore, d'innombrables nuées de pigeons s'abattent sur les rocs, agitant leurs ailes frémissantes, dont les chatoyantes couleurs resplendissent dans la pourpre embrasée du couchant; plumages radieux qu'on croirait incrustés de pierreries, ou ciselés dans les arcs-en-ciel sans larmes qui se déroulent sur le ciel toujours pur du Péristan. C'est alors que montent dans l'espace des sons doux et confus, les notes des pipeaux agrestes des bergers (20) , les bourdonnemens des sauvages abeilles de la Palestine, butinant au travers des vallées fleuries, et les murmures de tes eaux, les gazouillemens de tes bords, ô Jourdain ! de tes bois peuplés de rossignols!
Mais rien ne peut charmer la triste Péri ; son âme est morne, ses ailes sont fatiguées : elle voit sans joie les regards du soleil plonger sur ce vaste temple qui fut jadis à lui (21), et dont les colonnes isolées se dressent sublimes, projetant d'en-haut leurs ombres, aiguilles du cadran gigantesque élevé par ce grand magicien, le temps, pour compter les siècles!
Mais peut-être sous ce palais du soleil est enfouie quelque amulette de diamant, forgée aux feux éternels, quelque tablette scellée du grand nom de Salomon, et qui, lue par ses yeux penetrans, pourra lui apprendre où se cache sous la lune, dans la terre, dans la mer, le charme qui peut rouvrir les cieux à l'esprit errant.
Ranimée par cet espoir, elle se courbe et redescend ; l'œil radieux du ciel rit encore à ce monde, — les pourpres dorées du soir n'ont pas encore pâli dans l'ouest. Planant lentement audessus de la vallée de Balbec, elle aperçoit un enfant qui chante et se joue parmi les fleurs, aussi rose , aussi sauvage qu'elles. L'œil brillant, la main frémissante, il poursuit les belles demoiselles bleues (22), fleurs ailées, pierreries volantes, qui scintillent autour des tiges du jasmin. Las de jouer, l'enfant s'est niché au milieu des roses. Près de lui, un homme épuisé se jette à bas de son coursier fumant : au bord de la rustique fontaine d'un petit minaret, impatient, il se couche, et boit : puis, il tourne son front hâve vers le bel enfant, qui est demeuré assis, insouciant et sans peur, quoique jamais les rayons du soleil n'aient bronzé de traits
LALLA-ROOKU. 25
plus farouches, plus sombres, plus menaçans— effrayant mélange, pareil aux nuées d'orage, tout ténèbres et tout feu. L'œil de la Péri y démêle de lugubres noirceurs , d'impitoyables attentats, les vierges violées, les autels profanés, les parjures, et le seuil teint du sang des hôtes ! — tout est écrit là, noir comme les gouttes de malédiction qui tombent de la plume de l'ange exterminateur avant que l'archange miséricordieux les efface de ses larmes !
Cependant, tranquille maintenant comme si l'air balsamique du soir adoucissait son âme, l'homme de sang s'arrête, et contemple l'enfant vermeil en ses jeux. Quand, par hasard , un de ses livides coups d'oeil rencontre le regard limpide et joyeux du jeune garçon, on croirait voir l'éclat des torches qui ont brûlé toute la nuit pour quelque rite impie et profane, pâlir soudain aux premiers glorieux rayons de l'aube.
Paix!... A mesure que l'astre du jour descend, les sons de la cloche du soir, qui appelle aux prières, montent doucement dans l'air du haut des minarets nombreux de la Syrie. L'enfant s'élance du lit de fleurs où il plongeait sa tête, et s'agenouille sur le gazon odorant, le front tourné vers le sud, balbutiant de ses pures lèvres de chérubin le nom éternel, le nom de Dieu. Les mains, les yeux levés vers cette voûte resplendissante, il semble un nourrisson du ciel égaré sur cette plaine fleurie, et qui va regagner la patrie céleste! 0 quel spectacle! — Ce ciel — cet enfant, eussent arraché à l'orgueilleux Éblis lui-même un soupir de regret pour ses gloires perdues, pour cette paix qui ne peut revenir.
Et qu'éprouvait-il, lui, le misérable, enchaîné là, tandis que sa mémoire, parcourant des années de crimes et de luttes, remontait le sombre courant de sa vie sans y trouver une place lumineuse, un lieu de repos, sans lui rapporter la branche de salut? «Il fut un temps, » dit-il d'un accent doux et humble qui partait du profond du cœur, «un temps où jeune, pur, heureux comme toi, enfant béni, je priais aussi comme toi; mais aujourd'hui...» Il penche la tête; tout ce qui avait sommeillé de noble en lui depuis son enfance, projets, désirs, espoir, tout s'éveilla de nouveau— et il pleura... il pleura!
Larmes bénies qui s'épanchent de l'âme repentante, sources de
rédemption et d'amour, d'où jaillit la première, la seule joie innocente que puisse connaître le coupable!...
«Il est,» ditlaPéri, «ilestune goutte d'eau qui, lors deshaleines desséchantes de juin, tombe de la face de la lune sur le sol d'Egypte (23), eau douée d'une telle puissance, d'une vertu si balsamique, qu'à l'heure même où elle descend, la contagion cesse, et la santé régénère la terre et les cieux! 0 pécheur, n'en est-il pas ainsi des pleurs du repentir? Quelque saignantes que soient les plaies qui te rongent au-dedans, une larme venue du ciel les a toutes guéries!»
Voyez ! il s'agenouille là à côté de l'enfant : il se prosterne, il prie ! le même rayon brille sur le coupable, sur l'innocent, et des hymnes de joie proclament dans les profondeurs des cieux la conquête d'une âme rachetée !
Le disque d'or avait disparu! tous deux restaient encore agenouillés, lorsqu'une lumière, mille fois plus pure que celle qui rayonne de la face d'une étoile, ou de l'astre du jour même, vint tomber sur cette larme brûlante, rosée divine sur la joue du pécheur repentant. Pour des yeux mortels , cette clarté n'eût été que le reflet d'une aurore boréale, l'éclat passager d'un météore, mais la Péri, dans son ravissement, reconnut le sourire radieux du gardien des portes du ciel, saluant d'en haut cette larme, gage du retour de l'esprit vers les gloires célestes.
«Joie, joie à jamais! — Ma tâche est accomplie! j'ai franchi les portes sacrées ! j'ai reconquis le ciel ! Oh ! mille fois heureuse! mon doux Éden m'est rendu ! Que ternes et sombres m'apparaissent les tours de diamant de Shadukiam (24) et les berceaux ambrés d'Amberabad !
» Adieu, parfums de la terre qui mourez et passez comme les soupirs des amans; à moi l'arbre Touba (25) et ses fraîches odeurs, souffle d'éternité!
» Adieu, fleurs flétries, qui pariez ma guirlande d'un éclat fugitif; qu'est la plus ravissante, la plus fraîche d'entre vous, près de l'arbre Lotus (26), qui croît au pied du trône de l'Éternel, et qui a pour feuille de chacune de ses fleurs une âme épanouie! —Joie! oh! joie à jamais! —ma tâche est accomplie, j'ai franchi les portes sacrées!... J'ai reconquis le ciel!...»