CHANT PREMIER
La lune éclaire la mer d'Oman (1); ses rives de perles et ses îles de palmiers reposent toutes belles sous les rayons nocturnes, et ses eaux bleues dorment et sourient. La lune éclaire les murs d'Harmozia (2), et glisse à travers les salles de porphyre où résonnaient, il y a peu d'heures, le son grossissant de la trompette et le choc du zel (3) mauresque, saluant d'un adieu l'œil brillant du jour — le paisible soleil, qui préfère aux fanfares la mélodie du rossignol ou les légers accords du luth des amans pour la bercer en sa couche dorée.
Tout se tait, pas une brise ne s'éveille, le rivage est silencieux comme l'Océan. Quand les zéphyrs arrivent, ils viennent si légers que pas une feuille ne remue, pas une vague n'est soulevée. La tour-à-vcnt(4), qui se dresse sur le dôme de l'émir, peut à peine dérober un souffle d'air au ciel.
Il dort ; oui, même lui, le tyran arabe dort calme, tandis qu'à l'entour une nation pleure, tandis que des malédictions chargent l'air qu'il respire, tandis que d'innombrables sabres sortent du fourreau pour venger la honte que sa race infligea au nom d'Iran (5). Chef sans entrailles, que ne peuvent émouvoir ni les larmes qui coulent ni les glaives qui frappent ; soldat de cette horde saintement meurtrière qui, adonnée au carnage et au Koran, croit qu'il n'est de chemin vers les cieux qu'à travers les cadavres des infidèles; homme qui s'arrête et s'agenouille pieds nus dans le sang chaud que sa main a versé, pour murmurer quelque
texte divin gravé sur son sabre fumant (6), qui peut froidement examiner jusqu'à quelle ligne, quelle lettre des saintes paroles, sa lame est entrée, fouillant, avec un art infernal, au cœur de la victime.
Juste Allah ! quel doit être ton regard lorsqu'un tel misérable apparaît devant toi sans rougir, ton livre sacré à la main, tournant les feuillets de ses doigts ensanglantés, et torturant tes sublimes pages pour en extraire son credo de luxure, de crime et de vengeance! ainsi les abeilles de Trébizonde tirent des plus brillantes fleurs, qui parent de leurs sourires les jardins d'alentour, un venin qui rend les hommes fous (7).
Jamais la féroce Arabie ne vomit satrape plus cruel en sa grandeur; jamais Iran ne se courba sous un joug plus meurtrier. Il est tombé le trône d'Iran, — son orgueil est broyé, — ses fils ont accepté l'esclavage et ne rougissent plus : sur cette terre, — qui n'est plus leur terre, — ils rampent sous le joug d'un étranger. Les tours où jadis Mithra(8) brûlait, se sont changées, ô honte ! en autels musulmans, où des esclaves, convertis par le sabre, offrent leurs vœux apostats et maudissent la foi de leurs pères. Cependant, parmi tous ces maux, au milieu de ce naufrage où bouillonne encore l'espoir de la vengeance, il est des cœurs qui rayonnent de toute la lumière des jours passés, pareils aux pierreries qui gardent pour les ténèbres les feux qu'elles ont empruntés au soleil couchant! — Des sabres, rapides et forts, sont prêts à accomplir tout ce que de tels cœurs peuvent oser! Il l'apprendra trop tôt, celui qui dort là, à la lueur paisible de la lune, calme comme si son âme se sentait bénie sous ce rayon du ciel. Dors! — pour des yeux plus purs que les tiens les vagues se taisent, les étoiles brillent. Dors! — que l'éclat de la blanche lumière ne trouble pas ton repos! Personne que celui qui aime et celle qui est aimée, ne doit veiller à cette heure si douce.
Voyez !... là-haut, où les rocs allongent leurs ombres sur l'abîme, plus haut encore s'élève une tourelle. — De longs cheveux noirs, lustrés comme l'aile du héron sur le turban royal (9), pendent à travers la jalousie ; c'est elle, la fraîche enfant de l'émir, et sa fleur et sa joie! toute vérité, toute tendresse et tout charme,
quoique descendue de cette race farouche: image de la radieuse source de jeunesse qui jaillit des flancs d'une montagne désolée (10).
0 que pure et sacrée est la beauté que ne profanent point les regards du vulgaire, qui n'illumine de ses clartés qu'une seule demeure, invisible à l'œil audacieux de l'homme. — La fleur qui s'épanouit sous l'onde, trop avant pour que les rayons du soleil l'atteignent, n'est pas ensevelie dans une ombre plus chaste que celle où tu vécus, Hinda ! Comme les mystères saints, ton âme et ton visage sont demeurés caches au fond du sanctuaire. 0 quel transport pour un amant d'en écarter le voile ! Ainsi, parfois, le voyageur égaré sur l'Océan désert aborde à quelque lie enchantée, que jamais pied humain ne foula, et s'endort et s'éveille au milieu de brises embaumées, que n'avait encore respirées aucune lèvre mortelle.
Elles sont belles les jeunes filles qui, par de beaux soirs d'été, glissent à travers les bosquets del'Yémen (11), ils sontbrillans les regards qu'elles lancent derrière les voiles rosés de leurs litières. Là, déjeunes fiancées, gracieuses et blanches comme les fleurs de jasmin qu'elles portent, bercées à l'ombre d'un frais kiosque, comptent les heures devant leur miroir, et chaque heure ajoute à leurs charmes; mais jamais, dans les plus gais harems de l'Arabie, il n'y eut vierge ou fiancée dont l'éclat vanté ne pâlit devant la toute charmante fille d'Al-Hassan.
Svelte comme les formes angéliques qui visitent les enfans en rêve, et pourtant riche de toutes les graces d'une femme, avec des yeux si purs que le vice n'en saurait supporter l'éclat et s'en détourne confus, aveuglé comme le serpent qu'éblouit la lumière virginale de l'émeraude(12)! Émue des vagues désirs de la jeunesse, et mêlant les feux chastes et purs d'un autre monde à toute la faiblesse, toute l'ardeur passionnée de celui-ci; âme d'une trempe plus d'à moitié divine, où à travers quelques ombres de sentimens terrestres brillent les gloires adoucies de la religion; ainsi la lumière passant au travers des ombrages de l'été, répand au-dessous une teinte si suave, si chaude, si mystérieuse, que les ténèbres mêmes y sont plus belles que le jour!
Telle est la jeune fille qui, à cette heure de nuit, a quitté sa couche ; inquiète, elle veille seule dans cette haute tour, épiant la face étincelante et tranquille de la mer. Ah ! ce n'était pas ainsi — jadis, dans son pays natal, aux jours de son bonheur, — ce n'était pas avec ces yeux en larmes et ce cœur palpitant qu'elle se plaisait à contempler la magnificence de la terre et des cieux ! Pourquoi regarde-t-elle avec tant d'anxiété ces rocs, dont les aspérités noircissent le miroir des eaux?... Qui attendelle durant cette longue nuit?... Les rochers sont trop âpres, et la pente est trop raide pour qu'un homme ait tenté d'escalader la tour.
Ainsi, du moins, le pensait son père, lorsque pour saisir au passage l'air froid des nuits après les feux desséchans du jour (13) , il fit construire cette fraîche retraite, et l'orna à grands frais, heureux de la croire aussi sûre que belle. Crois-le, grave rêveur; crois-le toujours! ne t'éveille pas pour apprendre ce que l'amour peut oser ; l'amour, qui défie tout, qui ne voit point de charme dans les trophées facilement gagnés, dont les plus rares et les plus chères délices fleurissent au bord des abîmes. Plus hardi que les plongeurs, qui ne vont chercher les trésors de la mer que quand elle est en repos, l'amour, qui vit de tempêtes, préfère à tout la perle enfouie au plus profond des eaux orageuses !
Oui, charmante fille de l'Arabie, bien que la tour soit haute, bien que le chemin soit rude, il est un homme qui pour un de tes baisers gravirait jusqu'aux solitudes inaccessibles de la cime redoutée du mont Ararat (14), et à qui ses sentiers sombres et terribles sembleraient le chemin du ciel s'ils conduisaient vers toi.
Enfin, tu vois jaillir l'écume qui éclaire sa rame impatiente, tu entends le choc soudain de la barque rapide contre le roc, et tu lui tends tes bras de neige comme pour l'enlever jusqu'à toi : pareille à la fiancée du héros Persan à la chevelure lumineuse, qui, plein d'orgueil et d'amour, escalada, au profond de la nuit, la terrasse de sa bien-aimée, et elle, le voyant s'élancer de cime en cime suspendu à mi-chemin au-dessus de l'abîme, lui jeta ses longues tresses noires, et, toute éperdue, lui cria ! « Prends, mon amour, prends (15) ! »
i U.LA-ROOKH. 31
Le héros Zal, à cette heure d'énergie, n'était pas animé d'un plus mâle courage que le jeune imprudent qui, audacieux et agile, gravit les rocs jusqu'à la retraite d'Hinda. Voyez!... les chèvres de l'Arabie ne gravissent pas plus légères les lianes de granit de leurs montagnes (16)1 Intrépide, il saute de pic en pic, il approche : il est près d'elle !
Elle aime — mais elle ne sait qui elle aime, quelle est sa race, ni d'où il est venu. Ainsi, parfois l'on rencontre dans les bosquets de l'Inde un bel oiseau sans nom, apporté par la brise embaumée d'îles semées au loin dans des mers inconnues ; il montre tout un jour son radieux plumage aux yeux émerveillés, puis prend l'essor et fuit. S'envolera-t-il ainsi l'amant sans nom? Ah! qu'Allah l'en préserve! C'était par une nuit aussi pure que celle-ci, comme elle chantait un doux refrain sur sa cithare (17) ; seule, à cette heure ensorcelante, elle vit pour la première fois des yeux brillans rayonner à travers la jalousie, dans cette même tour, où chaque nuit se confondent maintenant leurs soupirs: elle crut que quelque esprit des airs — car, qui eût pu porter là un simple mortel? — glissant sur un rayon de la lune s'arrêtait pour écouter sa chanson solitaire.
Cette pensée depuis n'a plus quitté son âme; et quoique, le premier frisson de terreur passé, elle n'ait vu qu'un homme prosterné devant elle, cependant, quand il a proféré parfois des paroles étranges et menaçantes ; quand de ses yeux noirs ont jailli des flammes trop brûlantes pour en soutenir l'éclat; oh! elle a craint d'avoir donné son âme à quelque esprit impur, à quelque ange déchu, rejeté loin du ciel comme les séraphins qui, jadis épris d'amour pour les filles des hommes, abandonnèrent les gloires célestes, et échangèrent les cicux contre les regards des femmes.
Tendre fille ! celui qui a séduit ta candide innocence n'est ni un ange ni un démon ; c'est un des fils passionnés de la terre, aussi ardent en son amour, aussi terrible en sa colère, qu'aucun des cœurs qu'échauffe le feu vivant du dieu du jour.
Mais cette nuit, son ardeur semble éteinte ; sa joue est pâle, et son front morne. Jamais auparavant elle ne l'a vu si sombre,
excepté dans ces rêves où son sommeil était troublé , alors qu'il y avait joie à s'éveiller et à pleurer ; visions qui ne veulent pas se laisser oublier, et viennent attrister les scènes du jour, comme ces ombres prophétiques qui laissent le lieu où elles ont une fois apparu flétri et désolé.
« De quelle douce lumière , » dit la tremblante fille effrayée même au son mélodieux de sa voix, tant ils étaient demeurés long-temps muets, les yeux fixés sur l'eau tranquille, « de quelle douce lumière la lune inonde ce soir cette île de feuillages làbas ! Que de fois, dans mes fantastiques rêveries, j'ai souhaité que cette petite île verte eût des ailes, et que, cachés dans ses bocages magiques, nous fussions emportés vers des mers inconnues, où pas un cœur ne battrait que le nôtre, où nous pourrions vivre, aimer, mourir seuls, loin des cruels et de» jaloux; où nous ne verrions autour de nous que les yeux brillans des anges ouverts sur notre paradis pur et solitaire. Dis, ce monde serait-il assez vaste pour toi ? » Folâtre, elle se tourne afin qu'il voie le sourire passager qui effleurait ses lèvres ; mais quand elle rencontra son regard profond et terne, ce sourire s'évanouit, et fondant en larmes amères, elle s'écria : «Oui, oui; mes craintes de chaque heure, mes songes n'ont prédit que trop vrai. — Nous nous quittons, — et pour jamais ce soir — je savais, je savais que ce bonheur ne pourrait pas durer. — C'était brillant, c'était le ciel, et c'est passé! Ah! toujours ainsi, dès mon enfance, j'ai vu se flétrir mes espérance» chéries. Jamais je n'élevai une chère gazelle pour me réjouir de son doux œil noir, que quand elle vint à me connaître et à m'aimer, il lui fallût mourir ! Et encore à présent, cette joie plus près du ciel que tout ce que j'ai jamais rêvé ou connu, ce bonheur de te voir, de t' entendre, de dire il est à moi : ah ! douleur, faut-il aussi le perdre?... Oui, pars — il y a trop de danger à se voir. — Ces affreux rochers, cette mer perfide — Non, ne reviens plus — ne reviens jamais! — Quoique doux, quoique divin — pour toi ce peut être la mort! Adieu, et béni soit ton sentier quelque part que tu ailles, étranger bien aimé! 3Iieux vaut rester seule à suivre de l'œil ce rayon, et te savoir
loin , mais à l'abri, que t'avoir près de moi au péril de ta vie ! »
— « Au péril de ma vie ! ah ! ne tente pas mon orgueil, » s'écria le jeune homme, « tu ne sais guère ce que peut braver celui qui, né et nourri au giron du péril, l'a défié face à face, qui entend retentir d'heure en heure à son oreille le signal de lutte et de mort, qui dort la tête sur le sabre que sa main brûlante doit étreindre au réveil. Le danger!... »
— «Dis, dis toujours... tu ne crains donc pas? — Nous pourrons nous revoir — nous revoir souvent ? »
— «Oh! ne me regarde pas ainsi; je ne crains rien sous le ciel, rien que tes yeux. Si quelque chose sur la terre pouvait séduire mon âme, et la détourner du chemin qu'elle a pris, si quelque chose pouvait faire oublier à cette âme le serment qu'elle a fait, ce seraient tes yeux— eux seuls peuvent fondre sa force, énerver sa constance. Mais non! le sort en est jeté — ma terrible sentence est portée. — De ce côté de la tombe nous ne devons plus nous revoir. Pourquoi, pourquoi le ciel mêla-t-il deux âmes entre lesquelles un gouffre s'est ouvert ici-bas. 0 fille de l'Arabe ! les puissances de la lumière et des ténèbres se pourraient allier plutôt que moi munir à toi ou aux tiens. Ton père !...»
— « Que le saint Allah préserve sa tête grise de l'éclair de ton regard! Tu ne le connais pas — il aime les braves, il n'existe pas d'homme sous le soleil qui t'estima plus haut que lui, qui honora davantage tes mâles vertus. Quand, toute petite, je jouais avec le brillant cimeterre qui pend à son côté, je l'ai entendu jurer que sa balbutiante enfant n'appartiendrait qu'à un guerrier. Encore à présent, lorsqu'aux heures du harem, je lui porte de frais sorbets et des fleurs, il a coutume de me dire, lorsqu'il est d'humeur joyeuse, qu'un héros sera mon fiancé, puisque les hommages qui plaisent le plus aux vierges sont les trophées des batailles et les cris de la victoire. Oh! ne te détourne pas ainsi — toi seul fus formé pour gagner nos deux cœurs.— Va prendre place dans ses rangs sacrés — tu sais dans quelle lutte impie ces Persans sont engagés. — Dieu! quel regard farouche! — Ah! je le vois, tu brûles d'une sainte fureur! Va, cours au camp dès les premières lueurs du matin, et quand ton sabre se lèvera
dans le combat, rappelle-toi que l'amour et moi nous tremblons sous son ombre. — Une victoire, une seule remportée sur ces esclaves du feu, ces Guèbres impurs, que mon père abhorre...»
— « Arrête, arrête ! tes paroles sont mortelles ! » s'écria l'étranger; et rejetant son manteau en arrière, il montra la ceinture guèbre (18) qui l'entourait. «Regarde, jeune fille! pleure, et rougis de voir en moi tout ce que ton père abhorre! Oui, je suis de cette race impie, de ces esclaves du feu, qui, soir et matin, saluent la demeure de leur créateur au milieu des vivantes lumières du ciel (19). Oui, je suis de ces rares proscrits, fidèles à Iran et à la vengeance, qui maudissent l'heure où vos Arabes vinrent renverser nos autels de flammes, et qui ont juré, sous l'œil brûlant de Dieu, de briser les chaînes de la patrie, ou de mourir. Ton fanatique père — non, va, ne tremble pas — celui pour qui plaident tes yeux m'est sacré comme le lieu d'où s'élèvent les feux de notre culte — mais sache que c'était lui que je cherchais le soir, où, errant sur la mer dans mon bateau de garde, j'aperçus pour la première fois une lueur douteuse au haut de cette tour. — Je gravis les âpres rochers, je m'élançai vers ma proie — tu sais le reste — je surpris le nid ensanglanté du vautour, et n'y trouvai qu'une tremblante colombe. A toi la victoire, à toi la faute, si l'amour a envahi la pensée que la vengeance réclame première — dernière — seule !
«Oh! que nous ne nous fussions jamais, jamais rencontrés! ou que même aujourd'hui ce cœur pût oublier que nous pouvions être bénis l'un par l'autre, si le sort n'eût ouvert un abîme entre nous. Vierge persane, tu aurais habité une vallée voisine de la mienne; agenouillés aux pieds du même autel radieux, enfans, nous eussions joué dans les mêmes prairies ; alors, oh ! alors tous ces liens sans noms qui font le charme de la patrie, se seraient enlacés autour de nos cœurs jusqu'à ce que ta cause et celle d'Iran fussent confondues en une seule; lorsque dans les soupirs de ton luth j'eusse entendu la voix des jours passés, et vu briller dans tes sourires nos gloires revenues, quand enfin l'esprit souffrant de notre terre eût vécu de ta vie, regardé par tes yeux, et parlé par ta voix ; grand Dieu qufeût pu résister à ce glaive?
LALLA-ROOKII. 35
Son éclair même eût été la victoire ! Maintenant, nos seuls liens sont tissus par l'amour; croyance, amis, patrie, tout nous sépare : étrangers, divisés à jamais autant que la serre de fer du destin peut nous arracher l'un à l'autre, fidèles à l'amour, traîtres à tout ce que nous tenons pour cher : ton père, l'ennemi le plus mortel d'Iran — toi-même peut-être — mais non — la haine ne fut jamais si belle! non ! — sacrée pour ton âme sera la patrie de celui qui put oublier tout pour toi, tout, hors cette patrie saignante! Quand d'autres verront d'un œil sec gémir ses veuves et tomber ses guerriers, tu te rappelleras comment un Guèbre aimait, et pour l'amour de lui tu pleureras sur tous ! — Mais vois!... »
Il se tourna en tressaillant, et montra du doigt la vague lointaine où s'allumaient des lumières bleuâtres pareilles aux feux follets des sépultures sur la tombe du marinier : de temps à autres, des dards de feu sortaient étincelans de l'abîme (20), comme si chaque étoile qui tombe la nuit remontait vers le ciel. «Mes signaux! il faut partir — nous nous perdons tous deux si je reste. Adieu ! ma vie ! — tu me retiens en vain. — A présent, à toi, vengeance, je t'appartiens! »
Farouche, il se dégage ; il ne s'arrête ni ne regarde, mais de l'étroite fenêtre il se laisse tomber sur les pics au-dessous, comme s'il fuyait de l'amour à la mort.
Pâle, muette, Hinda demeure immobile, jusqu'à ce que le bruit de l'eau qui rejaillit la tire de sa transe douloureuse. Elle pousse un cri : elle court vers la fenêtre : «Je viens, je viens ! si dans cette mer tu dors cette nuit, j'y veux dormir aussi, morte et froide à tes côtés. Ah ! je ne veux d'autre couche que la vague glacée qui recouvre celui que j'aime. Mieux mille fois reposer morts ensemble que vivre séparés ! »
Mais non — l'heure n'est pas venue. Elle voit voler la barque qui porte le Guèbre à sa demeure, en quelque lieu que cette fatale demeure soit située. Calme et rapide, l'esquif glisse sous lhaleine du vent, le long du rayon lumineux, comme si audedans tout était paix et joie, comme s'il ne laissait pas en arrière un cœur brisé.