‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 94 sur 210 · CHANT DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIEME

L'aurore s'est levée calme et pure, et colore de ses pâles rayons la mer verte (21) , révélant un à un les bosquets de palmiers de Bahrein et les vignes ambrées de Kishma (2?). De frais parfums s'exhalent des rives de l'Arabie ; les brises de l'océan indien soufflent autour du saint promontoire de Selamah (23), et rident audessous l'onde brillante, qui roule dans ses vagues les raisins, les noix de coco, les guirlandes de fleurs, pieuses offrandes du marinier qui passe et jette ces présens aux génies du Cap, pour en obtenir un ciel serein et des vents constans. Le rossignol a pris son vol de la cime des hauts arbres où toute la nuit il a chanté sa douce mélodie sans que personne l' écoutât : il se dérobe à l'étoile du matin, là-bas, dans les buissons dont l'aube éclaire les grenades rougissantes, emperlées de rosée, gouttes diaphanes qui ne terniraient pas le plus étincelant cimeterre (24) que jamais jeune sultan ait porté au premier matin de son règne.

Voyez! — voici venir le soleil! — il déploie ses ailes radieuses et monte de l'Orient. Ange de lumière! qui, depuis l'heure où les cieux commencèrent leur course sublime, s'élança, le premier de tout le chœur étoile, sur les traces de feu du Créateur ! Astre merveilleux, que sont devenus les jours où, pareil à l'héliotrope, Iran se tournait vers le point où brûlait ton œil? — quand, des bords du Bendemir aux bosquets de Samarcande, les feux de tes temples couvraient toute cette terre?... Que sont-ils devenus?... Demande-le aux ombres des guerriers qui sur les plaines sanglantes de Cadessia (25) virent de féroces envahisseurs arracher les pierreries du diadème brisé d'Iran, et enchaîner son antique croyance... demande-le au pauvre exilé, seul, sans amour,inconnu, jeté sur des rives étrangères, par-delà les portes de fer de la mer Caspienne (26), ou dans les montagnes neigeuses de Mossian, loin

LALLA-ROOKII. 37

de la belle patrie des dattiers, des berceaux de jasmin, des fontaines aimées du soleil ! Et pourtant plus heureux là, que si, asservi aux caprices du despote, il ibuiaii encore ce sol chéri mais souillé. Ah ! plutôt errer à la merci de Dieu et de la Liberté, sans toit qui nous abrite, que d'engraisser, esclave, fléchissant le genou à l'autel du vainqueur ! L'orgueil d'Iran est-il donc éclipsé pour toujours ? S'est-il éteint avec les flammes des cavernes de Mithraî — Non, — la patrie a des fils qui jamais— jamais —ne se courberont sous le joug musulman, tant que le ciel aura des clartés, tant que la terre aura des tombes... Esprits de feu, qui ne couvent pas de longs ressentimens, mais rendent le coup pour l'insulte ; cœurs où les semences de haine, lentes à germer, mais sûres, mûrissent tout-à-coup en actes, et, à quelque heure d'un calme perfide, éclatent comme le gigantesque palmier de Ceylan (27), dont la fleur s'épanouit avec un bruit qui ébranle les arbres pygmées des forêts d'alentour!

Oui, Émir, l'homme qui escalada cette tourelle, — et qui, s'il fût parvenu jusqu'à toi dans ton sommeil, t'eût montré qu'un tyran peut reposer en paix, quoique au pouvoir d'un Guèbre, est un de ces braves qui t'exècrent, toi et ta race hautaine. — Ils savent que la lutte est vaine, — ils savent que la chaîne ne se rompt que pour entrer au cœur de celui qui, le premier, la brise : ils le savent, et cependant ils osent, — heureux de se sentir libres et saignans, heureux d'une agonie de liberté! Tu les connais bien. — A peine quelques lunes ont brillé depuis que tes soldats à turbans et tes rouges étendards hérissaient les rochers delà mer Verte; car ici même, au seuil de cette terre, que tu as la témérité d'appeler tienne, Arabe, vil satrape d'un despote fanatique! ici, une troupe sacrée avait croisé ses lances sur ton chemin : les vents ne t'avaient pas poussé à la moitié du golfe, que déjà, du rivage, la rébellion te défiait!

Rébellion! mot infâme, déshonorant, qui a si souvent entaché d'une injuste flétrissure la plus sainte cause que les langues et les sabres des hommes aient jamais gagnée ou perdue! Combien d'esprits, nés pour bénir, et qu'un jour, une heure de succès eussent élevés à une éternelle gloire, sont tombés écrasé»

sous l'opprobre de ce nom ! Ainsi les exhalaisons de la terre attiédie, glacées tout d'abord au sortir de la plaine, s'épaississent et retombent en brouillards ; mais si, une fois triomphantes, elles déploient leurs ailes sur la cime des montagnes, elles régnent dans les hautes régions de l'air, et dorées du soleil, se changent en éclatantes auréoles !

Quel est-il celui qui dispose de la toute-puissance de la Liberté sur les rives de la mer Verte, dont le sabre étincelant fait baisser les yeux aux guerriers de l'Yémen , celui qui marche à l'ombre des lances des hardis montagnards du Kerman? de ces hommes qui, fidèles jusqu'à la fin, s'attachent aux anciens rites de la patrie, comme si le Dieu qui éclaire de ses derniers regards les montagnes d'Iran avait jeté aussi sur leurs cimes neigeuses les dernières lueurs de son culte !

C'est Hafed — nom terrible , qui glace d'épouvante comme les paroles d'un maléfice; — criez-le haut et loin, et le bras paralysé retrouvera sa vigueur. C'est Hafed — de tous les fils du feu le plus exécré, le plus maudit par la haine et la rage musulmane! Au milieu de la nuit, pendant l'heure de garde, les Arabes racontent de si effrayantes choses de son pouvoir malfaisant et sans bornes, que chaque sentinelle abaisse son bournou sur ses yeux, de peur de voir Hafed sortir de terre au milieu du cercle ! Homme de naissance monstrueuse, disent-ils, d'une race pétrie de fange et de flamme, descendue de ces vieux rois magiciens (28) qui portaient à leurs casques enchantés une plume arrachée aux ailes mystérieuses de l'irrésistible Simourgh; race que les démons du feu, furieux de voir renverser leurs autels, ont douée de charmes contre lesquels on lutterait en vain, et qui doivent un jour noyer dans le sang la lumière du prophète.

Telles étaient les fables qui trouvaient croyance : prestiges que l'imagination prêtait au chef jeune, ardent, intrépide, qui combattait bravement, mais en homme, pour la terre qu'adorait son âme, pour conquérir aux siens d'heureuses demeures , des autels libres, — sans autre sortilège que son sabre, sans autre talisman que ce mot : Liberté ! Le dernier d'une antique lignée de héros entre lesquels brillent des noms qui sanctifient leur race,

comme la faible source du mont Liban est sanctifiée par les cèdres qui croissent sur ses bords (29). Ce n'était pas à lui à fléchir le genou devant la tyrannie musulmane, lui , dont l'amc était jetée au brillant moule des temps passés, dont l'esprit mélancolique se repaissait des gloires des morts , qui , formé pour les plus belles années d'Iran, était né au milieu du deuil et des larmes ! — Ce n'était pas à lui à grossir la foule des têtes serviles qui se prosternent devant le Turc, quand il passe, comme les arbrisseaux ploient sous un souffle pestilentiel! —Non — il a fui au loin, — il a fui indigné les fêtes qui proclament la honte de sa patrie. Chaque larme qu'ont répandue ses frères est tombée sur son cœur en goutte de feu ; et comme un amant salue l'aube d'un premier sourire, il a salué l'éclair du sabre tiré le premier pour la vengeance et pour la liberté!

Mais que pouvait la valeur à cette heure de mort? — Que pouvait la fleur des guerriers du Kerman contre la toute-puissance d' Ai-Hassan ? — En vain ils l'ont rencontré face à face, au seuil de ce royaume qu'il venait gouverner dans sa pompe insolente; en vain de leurs corps ils lui ont barré le passage ; — pour une lance qu'ils levaient, mille brillaient autour du conquérant; contre chaque bras qui bordait le rivage, se ruaient des myriades d'esclaves apportés par les flots , — foule innombrable, hardie, sanguinaire essaim devant lequel tous tombaient comme tombent les dattes sous une nuée de sauterelles!

A une courte lieue de l'étouffante baie de la vieille Harmozia, s'élève une montagne de rochers, surplombant la mer d'Oman : dernier et solitaire anneau de ces chaînes gigantesques qui descendent en tournoyant des rives hérissées de roseaux de la mer Caspienne jusqu'aux bords de la mer Verte. Autour de sa base se dressent les rocs dépouillés, comme autant de géans nus, sortis des eaux pour garder l'entrée du golfe; et sur son pic qui défie le ciel, il y a un temple ruiné, bâti si haut, que souvent l'albatross (30), endormi et bercé dans la nue, heurte son aile aux vieilles ruines, et s'éveille en sursaut, étonné de trouver une demeure des hommes dans les champs silencieux de l'air où il habite seul. Au-dessous, de sombres cavernes accueillent par de

longs échos les vagues orageuses qui s'y précipitent en tumulte, comme les fougueux amans du plaisir à l'orgie nocturne. Lesbruits qui roulent sous ces ténébreuses voûtes sont parfois si étranges et si mystérieux, on raconte de si redoutables merveilles des turbulens esprits qui y sont enfermés, que hardi serait le Musulman qui oserait , à l'heure du crépuscule, diriger son esquif vers le solitaire promontoire du Guèbre.

Du côté de la terre, ces tours superbes semblent braver l'effort du temps, séparées du séjour des hommes par un gouffre profond, large, plein de ténèbres, dont aucun œil humain ne peut sonder le vide : lieu d'horreur où les goules viennent, au sortir des tombeaux, se repaître, invisibles, de leur hideuse proie!

Les rumeurs des torrens montent d'en bas comme un lointain tonnerre, si haut, et pourtant si confus, que l'œil ne peut voir, ni l'oreille distinguer si c'est le mugissement de la mer emprisonnée, ou le grondement furieux de la flamme inquiète; car chaque ravin, chaque pyramide rocheuse de la vaste montagne est assise sur le feu (31) ! Et quoique les jours où le Dieu était adoré sur cette ardente cime soient à jamais passés, quoique les prêtres aient fui, que les disciples soient dispersés, la puissante flamme jaillit toujours à travers les hasards et les changemens, à travers les jours bons et mauvais, brillante, inextinguible, éternelle comme l'immuable volonté du Dieu dont elle est le symbole.

C'est là qu'Hafed vaincu conduisit les débris de sa chétive armée. « Salut, gouffre terrible ! » dit-il, « ta redoutable obscurité, qui effrayerait Eblis lui-même, est le ciel pour qui fuit l'esclavage! » Franchissant l'abîme sur un pont étroit, connu seulement de lui et des siens, il gagne la tour. «Cet asile du moins nous reste!» s'écrie— t— il ; « nos blessures y peuvent saigner sans que les chants de triomphe du Musulman résonnent audessus de nos têtes ; ici nous pouvons tomber, sans que nos membres frémissent sous les pieds du Turc. Étendus sur ce roc où les vautours aiguiseront leurs becs sur nos joues encore chaudes, heureux de dérober nos angoisses à l'œil avide des tyrans, ici nous pouvons mourir ! »

Il était nuit : comme il parlait, la flamme capricieuse qui sortait de l'autel en ruines jetait une lueur sinistre sur ses traits : «Tout est fini ; — ce qu'il est donné aux hommes de pouvoir faire, nous l'avons fait. — Qu'Iran dompté voie d'un œil calme ses guerriers et ses prêtres obéir à un geste du fanatique sensuel, qui, transportant au ciel sa luxure, fait de son dieu le vil complaisant de ses plaisirs! que ses fils, ses âmes d'élite, ces hommes qui ont encore dans les veines, ô comble d'infamie ! le sang des Zal et des Rustam (32), courtisent cette race née d'hier, et qu'ils se détournent de l'antique rayon de Mithra pour s'agenouiller à de nouveaux autels! S'ils veulent ramper sous l'ennemi d'Iran, qu'ils rampent ! —jusqu'à ce que le désespoir de la patrie crie vers le ciel, et que l'esclavage soit devenu trop vil pour que même les lâches l'endurent; jusqu'à ce que la honte, long-temps cachée, consume leurs os, et que la conscience renvoie à leur cœur, en gouttes de fiel, chaque larme qu'ils versent en secret! — Ici, du moins, il n'est pas de bras enchaînés, pas d'âme souillée par la servitude; jamais ce lieu ne fut profané par le pied d'un esclave ou celui d'un tyran! et quoique nos jours soient comptés, quoique le flot de la vie se retire vite de nos veines, il en reste encore assez pour la vengeance. Après le coucher du soleil, les panthères qui habitent au pied du mont Liban bondissent à travers le noir sentier du pirate (33) ; nous aussi nous bondirons sur notre proie épouvantée; et quand des cœurs gonflés d'orgueil auront senti le dernier adieu de nos sabres , quand l'espérance sera morte, et que l'énergie du désespoir ne pourra plus rien, alors ce lieu sera la tombe sacrée des braves morts pour la patrie qu'ils n'auront pu sauver! »

Debout , autour de lui , chaque guerrier dépose sur l'autel brisé son glaive étincelant. — Jamais cette enceinte, où jadis siégeaient les puissans de la terre, ne parut si morne et si désolée ! On ne voit plus sur ces tours croulantes les banquets de fruits et de fleurs servis aux esprits errans des morts par les mages des vieux temps (34) ; plus de prêtres, plus de rites, plus de feuilles sacrées de pure grenade (35) ; ni chants, ni parfums montant de l'encensoir; plus de symbole de l'astre adoré (36). Et pourtant le

même Dieu qu'imploraient leurs pères les entendit , lorsque les nobles cœurs qui avaient encore du sang à répandre, jurèrent par les feux du sanctuaire, au nom du pays outragé, de mourir sur ce mont de flamme, derniers débris d'une race héroïque, devant les ruines du dernier autel ! Cœurs souffrans et braves ! ils savaient peu, dans leur angoisse, combien leurs maux coûtaient de larmes à une innocente jeune fille, une douce ennemie, à qui l'amour avait appris, pour la première fois, à pleurer sur les autres. Aussi vide de pensées que de fautes, sa vie dormait tranquille comme un lac, jusqu'à ce que la passion, y jetant son talisman, eût ému l'onde et étendu au loin ses cercles vacillans. 11 fut un temps, Émir! où ta fille, insoucieuse, s'épanouissait et souriait au milieu du carnage, calme comme le lis persan qui brille et domine le champ de bataille, avant que la pluie rouge du combat ait souillé ses fleurs dorées. La vierge au cœur léger, sans frayeur, sans émoi, tant qu'il plaisait au ciel épargner le père qu'elle aimait, demeurait à l'écart et distraite, le soir, pendant tes sanglans récits. Que de fois, lorsque échauffé de fureur tu parcourais à grands pas les salles de ton harem, tu as maudit sa joyeuse chanson, qui t'arrivait pure et douce, comme les accords des luths des anges, touchés trop près des confins de l'enfer, arrivent aux oreilles des damnés! L'amour a tout changé: -—rame de la jeune fille est devenue de flamme : son front s'est voilé de tristesse ; elle n'a plus qu'une pensée unique et chère, et elle s'y plonge jusqu'au délire. Son cœur affaissé lui redit sans cesse ces paroles ; « Pour l'amour de moi, tu pleureras sur tous !» Et à mesure que les jours de meurtre se succèdent, elle pleure son amant mort dans chaque Guèbre qui saigne. Pas un sabre ne frappe ses yeux qu'il ne lui semble teint du sang de celui qu'elle aime, pas une flèche ailée ne traverse les airs qu'elle n'en voie la pointe tournée vers lui. Elle n'apporte plus d'un pas léger à Àl-Hassan son cimeterre pour le combat. S'il eût regardé d'un œil plus pénétrant, si les fumées qu'exhale toujours un esprit impur n'eussent obscurci sa vue, il aurait observé le frémissement de la jeune fille quand il revenait de l'arène sanglante, ses paroles sans suite, son regard vague, le changement

de voix, de démarche, de vie, de beauté; — il aurait tout vu, tout deviné. L'amour seul peut altérer ainsi; non l'amour qui devait bénir ce sein jeune et pur, non cet amour chaste, prospère, sans voiles, formé sur la terre, scellé dans le ciel; grandissant sous les regards approbateurs du monde, et qui entouré des sourires de l'amitié, des caresses de la famille, fait de tous les doux liens de l'âme une seule trame de bonheur! Non, Hinda, non , — ta funeste flamme se nourrit de silence, de douleur et d'opprobre; — passion sans espoir, sans plaisir, enfouie au plus profond de ton âme ténébreuse, comme quelque trésor mal acquis, quelque honteuse idole, sans autel et sans nom, sur laquelle des disciples impies, à l'œil terne, se penchent et veillent quand tout dort !

Sept nuits ont noirci la mer d'Oman depuis la nuit où Hinda a vu fuir, sous les rayons de la lune, la barque du Guèbre, poussée par les rames agiles. Etcependant elle est toujours venue, quand la douzième heure a sonné, gémir seule dans cette haute tour, attendre, épier sur l'abîme celui dont les sourires l'ont fait pleurer pour la première fois;— mais ses veilles, ses pleurs, tout est vain; — elle n'a plus revu la barque. Le cri solitaire de l'orfraie, le vol du faucon de nuit qui passe dans les ténèbres, souvent le haïssable oiseau qui se repaît de cadavres , battant pesamment l'air de son aile alourdie, encore fumante des vapeurs de son banquet du jour, — c'est tout ce qu'elle voit, — c'est tout ce qu'elle entend.

Le huitième matin s'est levé; — le front d' Ai-Hassan a rayonné de joie. — Quelle immense misère le réjouit, lui qui ne sourit jamais que pour détruire ! Les aigrettes de feu qui s'allument à minuit sur la mer d'Herkend (37), alors qu'elle se débat furieuse, ne présagent pas les naufrages et les ruines avec plus de certitude, que cet œil souriant.

« Debout, enfant, debout ! — le kerna (38) a soufflé un ouragan à réveiller les morts, et tu es encore endormie! — Debout, enfant ; viens voir ce jour béni pour le ciel et pour moi, — jour plus riche de sang païen qu'il n'en a encore lui sur le golfe d'Oman ; avant l'aube de demain, sa tête, — son cœur, — ses membres,

— j'aurai tout ! — Cette nuit même, je ne dormirai pas que je n'aie plongé mes mains tout entières dans son sang ! »

— «Son sang!» s'est-elle écriée avec un gémissement d'horreur, — son âme en isolant un seul de tout le genre humain.

— «Oui — malgré ses remparts et ses tours, Hafed est à nous cette nuit ! Grâce à la toute-puissante trahison, sans laquelle les liens qui unissent ces maudits eussent été trop forts pour qu'Allah lui-même pût les rompre, ce rebelle , qui entassa sur ma route des monceaux de cadavres musulmans, ce démon dont les sortilèges avaient presque détourné de leur voie les glaives du Très-Haut, saura enfin, lui et toute sa bande, jusqu'où peut entrer une lame arabe, quand Dieu et la vengeance dirigent le coup. 0 prophète! je jure par la couronne sacrée que tu portais sur le champ de mort d'Ohod (39), que pour chaque sanglot arraché par l'angoisse à ce cœur d'infidèle, une pierrerie, ravie aux mines de la Perse, brillera sur le plus saint de tes autels. Mais quoi! — elle tombe! — cet œil hagard — ces lèvres livides — ma fille ! ma fille ! cette vie de sang n'est pas faite pour toi : va, retourne en Arabie! Enfant faible et timide, jamais je ne t'eusse risquée au milieu de scènes redoutables même aux hommes, si je n'eusse espéré te faire marcher sur les têtes rampantes de ces Persans prosternés. — Race maudite ! au lieu de tendre le cou, elle a tiré le sabre! —Mais prends courage , enfant; — le vent qui souffle sur ton front fiévreux t'emportera aujourd'hui même loin du rivage, et avant qu'une goutte du sang qui doit couler là-haut dans ces tours ait eu le temps de se figer, tu auras revu les doux bosquets de l'Arabie ! »

Son triomphe sanguinaire n'était que trop certain. —Parmi les rares partisans que l'œil perçant d'Hafed avait comptés autour de lui sur le mont de Feu, un misérable s'était glissé. Un vil apostat, gagné par l'or, avait trahi le secret du sentier qui conduisait des noires profondeurs du vallon à ces hautes tours, où la liberté tenait encore derrière un dernier rempart de sang et de flamme. Dans cette terrible nuit, où, quittant les hauteurs sacrées , les Guèbres avaient livré leur dernier combat et dit pour toujours adieu à l'espérance, resté snr le champ de bataille,

le traître n'y était pas mort avec les braves. Le soleil, qui devait dorer son tombeau, le vit parjure et esclave; — et tandis que ses compagnons peu nombreux regagnaient la haute forteresse du roc , pleurant celui qu'ils avaient laissé parmi les morts sans tache, étendu sur le lit de gloire , il vivait, et, à la face du jour, il se riait d'eux, de sa foi et du ciel!

Oh! qui me donnera assez de voix pour maudire l'esclave dont la trahison plane comme un souffle mortel au-dessus des conseils du brave , et le frappe en sa force ! Puisse la coupe de la vie être pour lui empoisonnée jusqu'aux bords de perfidies, d'espérances qui leurrent pour s'enfuir, de joies qui s'évanouissent à l'approche des lèvres, comme ces fruits de la mer Morte, qui tentent l'œil, et tournent en cendres dans la bouche ! Malédiction de son pays, opprobre de ses enfans, apostat de vertu, déshérité de repos et de gloire, puisse-t-il , la bouche en feu, dans le désert desséché, mourir de soif, tandis qu'un mirage moqueur présente à son agonie des lacs brillans qui se dissipent sans qu'il s'y plonge, sans qu'il s'y abreuve, comme se sont éclipsées les glorieuses espérances qu'il a flétries ! et quand enfin son âme quittera cette terre , fais , ô juste prophète ! que, damnée, elle habite en vue du Paradis, contemplant le ciel et endurant l'enfer !

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