CHANT QUATRIÈME
Pour des yeux sans larmes et des cœurs épanouis, c'eût été un spectacle enchanteur que ces rives touffues, et ces eaux brillantes qui s'étendaient au-dessous de la haute montagne, par une de ces soirées balsamiques qu'un jour d'orage laisse souvent après lui : alors que l'occident entr'ouvre ses profondeurs dorées, et qu'une clarté humide et tremblante descend du ciel, comme l'éclat qui s'échappe des paupières de quelque douce pénitente, dont les dernières heures lumineuses expient les heures de ténèbres, et dont les larmes, versées sur des erreurs passées, brillent, en tombant, d'une lueur divine!
Tout était repos. — Les vents qui se ruaient, il y a peu d'heures, à travers les bois d'amandiers du Kerman, faisant pleuvoir des hauts dattiers ces fruits rafraîchissans que le voyageur aime (S3), maintenant bercés dans une molle langueur, effleurent à peine les eaux de la mer Verte, qui reluit limpide, comme si ses mines de perles s'étaient fondues pour former ses courans. Ses beaux îlots, petits et scintillans, avec leurs verts rivages réfléchis dans l'onde, ressemblent aux îles de lumière des Péris, que suspend dans l'air un charme magique.
Mais en vain ces gloires éclatèrent aux yeux éblouis d'Hinda, quand on enleva enfin le bandeau qui couvrait son front. Pâle, terrifiée, comme les morts qui s'éveillent dans leurs noirs sépulcres, à l'approche des redoutables visiteurs de la tombe (54), elle se tourna en frissonnant pour lire son sort dans les yeux farouches ouverts autour d'elle. Au-dessus de sa tête les tours désolées et menaçantes défiaient ce ciel si beau d'égayer de ses sourires leur sombre masse. En vain elle cherche, avec un mélange d'espérance et de crainte, celui dont la voix si chère, douce mélodie, a frappé son oreille : — ce rêve étrange et dé-
cevant a fui de nouveau.— Mais quelles palpitations, quelles angoisses de terreur s'éveillent au plus profond de son sein, lorsqu'au dehors des voix proclament « Hafed, le chef! » — et qu'un à un les guerriers crient ce redoutable nom I— Il vient! —
— Le roc résonne sous ses pas! — Comment osera-t-elle lever la tête, et rencontrer ces yeux dont les plus hardis fils de l'Yémen ne peuvent soutenir l'ardeur dévorante ; ces regards rouges et fiamboyans, que les sectateurs de Mahomet assurent être doués d'un éclat aussi vénéneux, aussi mortel, que les feux infernaux qui s'allument la nuit sur les feuilles de la mandragore (55) ? Comment supportera-t-elle cette voix dont le cri de bataille a seul dispersé au loin les escadrons emportés par la peur, comme une immense caravane étendue le soir autour du puits du désert, se disperse et s'enfuit au rugissement du tigre altéré!
Debout et sans haleine, les yeux fixés en terre, elle demeure éperdue sous l'éclair de ce regard de feu que son imagination lui peint, et qui la brûle ! Frémissante, elle entend les pas des guerriers qui se retirent. Jamais attente ne fut si pleine de terreur. Enfin Hafed a pris sa main, et se penchant vers elle, il a murmuré : « Hinda ! » Rien que ce mot , et c'est assez. — Le cri qui s'échappe du cœur oppressé de la jeune fille dit le reste.
— Pantelante de frayeur, de joie, de surprise, elle a levé ses yeux étonnés pour les cacher aussitôt dans le sein du Guèbre. C'est lui! c'est lui, — l'homme de sang, le plus cruel de cette race infernale ! Hafed, le démon des combats, dont la voix énerve, dont les regards consument : — c'est son Guèbre aimé, son Guèbre doux et radieux, comme à l'heure où il sourit pour la première fois dans sa tour solitaire, l'illuminant de purs rayons qui depuis ont hanté ses rêves de jeune fille, si bien qu'elle a cru avoir donné asile à quelque ange errant loin des cieux !
11 est des momens, tels que celui-ci, arrachés au destin, rayons de soleil au milieu de la noire éclipse du Simoun, points verdoyans autour des lèvres brûlantes du cratère, adoucissant l'horreur même de la destruction ! Le passé, l'avenir, tout ce
LALLA-ROOKII. 57
que le sort peut amasser de désespoir autour de pareilles heures, ne fait que leur prêter une splendeur plus vive !
Même lui, l'infortuné, — qui avait vu s'obscurcir, s'éclipser une à une chaque étoile qui égayait sa route, — lui, qui avait vu sa gloire perdue, sa cause trahie, Iran, sa patrie bien-aimée, devenue un champ de cadavres et d'esclaves, un affreux désert de chaînes et de tombes! — lui, mort au cœur, et qui tardait encore pour voir s'exhaler le dernier souffle de la liberté, puis se coucher et mourir avec elle: même lui, plongé jusqu'aux lèvres dans la douleur, et qui sentait peser sur sa tête une sentence encore plus sombre, à cette heure de pures caresses, baigné clans la lumière de ces yeux qui lui disaient qu'il était aimé, — chèrement, ardemment aimé; — assurance qui vaut toutes les joies de ce monde — à cette heure précieuse, il comprit quel profond, quel ineffable ravissement peut naître de la souffrance, et quelles délices surnagent encore sur le breuvage amer, bu d'un seul trait, quoique la mort doive suivre!
Elle aussi, en contemplant ces yeux qui plongent si avant dans son âme, elle aussi oublie toute terreur, toute misère, ou ne les sent plus que comme le malheureux endormi, auquel l'imagination arrache un sourire, et qui rêve de joie en même temps qu'il sanglotte!
Les puissantes ruines où ils étaient debout, sur la cime escarpée et sourcilleuse de la montagne, s'ouvraient du côté de l'Océan. Plus d'une belle barque qui tout le jour s'était tenue cachée à l'écart dans la baie bondissait légère sur le flot éclairé, livrant ses voiles, encore ruisselantes, aux brises du soir; ainsi, après l'orage, les aigles déploient au soleil leurs ailes mouillées. Quoique l'œil du jour fût descendu derrière les collines de Laar, les nuages se teignaient encore de brillantes auréoles, comme si, pour parer le splendide occident, l'Esprit de lumière, avant de prendre son essor, avait ce soir-là déroulé derrière lui son manteau de pourpre. Jamais heure ne fut plus faite pour l'amour! Au-dessous les vagues de cristal se gonflent et s'abaissent, — le ciel étincelle au-dessus, et leurs chastes cœurs s'enflent avec le flot, et brûlent avec les cieux.
Mais, hélas ! trop tôt la vision a passé. — Rapides, les terreurs reviennent! La nuit, la nuit terrible approche. — Elle vient vite! Les flammes de l'horizon s'éteignent, et les teintes rosées qui couvraient la mer se sont effacées. Hinda regarde le ciel qui s'obscurcit, puis elle s'écrie: « Cette nuit, a-t-il dit, — vois, elle est proche ! fuis , fuis , — si tu m'aimes encore , fuis î — bientôt sa horde meurtrière sera là, et je te verrai saigner et mourir! — Paix! n'entends-tu pas résonner des pas d'hommes, là-bas, dans ces noires profondeurs? — Peut-être, dès à présent, ils gravissent le bois ; — fuis, — fuis, — quoique l'occident brille encore, il viendra; oh! oui, — il veut ton sang, — je le connais, — il n'attendra pas la nuit! »
Dans son angoisse qui va jusqu'au délire, elle s'enlace autour du guerrier surpris: « Hélas! pauvre enfant, pauvre insensée! c'est à moi que tu dois cette transe douloureuse! Je suis maudit, rien n'a jamais pu croître à mon ombre sans y périr. — L'air qui m'entoure est pareil à celui de la mer Morte, auquel rien de ce qui a vie ne résiste! Pourquoi nos barques ont-elles été poussées l'une vers l'autre par l'ouragan furieux du matin? — Pourquoi, quand je vis quelle prise le sort avait jeté dans mes bras, quand, te regardant un moment, pâle et prosternée, je jurai de veiller invisible à ta sûreté, mais de ne plus jamais risquer mon cœur d'homme au danger de te revoir, —pourquoi ai-je rompu ce vœu ? Pourquoi la faible et folle lâcheté de te chercher ici? Ne tressaille pas, —ce n'est que le choc des torrens qui se précipitent au fond de la vallée. — Ne crains rien; — ici, sur ce rocher, nous avons dépassé le monde ; — échappés à ses espérances, — à ses terreurs, — notre triste sécurité est pareille à celle des morts. Quand même la terre et l'enfer s'uniraient pour assaillir ces hauteurs sacrées, ne crains rien , — moi, et toutes les étoiles qui habitent près de Dieu, serons tes sentinelles cette nuit; — et avant que le crépuscule du matin ait brillé, de retour chez ton père.... »
— « Demain ! — non , — gémit la vierge , — tu ne reverras pas le soleil de demain. — Le cri de mort retentira cette nuit dans ces tours fumantes. — Fuis, — fuis. — Fuis ! te dis-je ,
fuis sur l'heure! — Tu es trahi, — un misérable qui connaît les mystérieux détours de cette redoutable gorge, — oh! n'en doute pas... par ces étoiles là-haut, je dis vrai! — 11 t'a vendu aux fureurs de mon père. — Ce matin, avec ce sourire sinistre qu'il a dans ses joies, il m'a tout dit; il a marché en triomphe à travers la salle, comme si déjà ton cœur palpitait sous ses pieds ! 0 Dieu ! combien peu je pensais alors que sa victime était mon bien-aimé!— Fuis... envoie un des tiens, et qu'il veille
au passage! Par toutes mes espérances du ciel, je jure que
j'ai dit vrai! »
Tlus froide que le vent qui gèle les fontaines brillantes et dansantes au soleil, est l'angoisse qui s'empare d'un noble cœur trahi. Hafed sentit cette angoisse glaciale et profonde, — son sang s'arrêta, et il demeura immobile, pétrifié par quelque charme puissant, pareil aux habitans de marbre des muettes salles d'ishmonie (50).
Mais bientôt cette douloureuse transe passa, et sa grande âme, se redressant toute entière, plongea de sa hauteur dans les souvenirs rayonnans de ses meilleurs jours heureux et purs! Jamais ce sublime esprit ne plana plus haut; radieux, calme, fixe, il élève ses regards au ciel , comme pour y lire en caractères de feu la sentence du destin. — Elle a sonné, l'heure du martyr, — l'heure de mourir pour la sainte cause d'Iran! — et quoique sa vie ait passé comme un éclair dans un jour d'orage, sa mort laissera une trace lumineuse, une auréole de gloire éternelle et brillante que les braves qui viendront après lui, les braves souifrans, contempleront avec orgueil et regrets, un rayon qui éclairera leurs veilles pendant les nuits d'esclavage. Ce rocher, gigantesque monument, redira son histoire aux siècles à venir. Les poètes et les héros y viendront en pèlerinage ; ils y amèneront leurs fils, et montrant aux enfans étonnés le lieu où Hafed tomba, ils leur feront jurer sur les tristes débris de leurs autels, de leur pays perdu, de ne jamais, tant qu'un souffle vivra en eux, — jamais pardonner à la race maudite dont les chaînes infamantes ont laissé sur le col d'Iran une tache que le sang, — le sang seul peut laver.
Telles sont les pensées qui gonflent le sein d'Hafed et siègent sur son front. Aucun des saints disciples d'Issa (57) ne contempla la rouge couronne tressée pour les martyrs avec plus d'ardeur qu'Hafed ne contemple le bûcher qui, à demi éclairé par le feu de l'autel, se détache dans l'ombre, dernière couche funèbre où lui et ses compagnons ont de leurs mains entassé les bois odoriférans. A côté du sanctuaire du Dieu du feu, le bûcher s'élève, prêt à envelopper d'un radieux linceul de flammes le peu qui reste des braves qui ont juré de périr là, quand tout espoir serait perdu. Pour eux, ce lit embrasé qui les sauve des chaînes et du déshonneur sera doux et bien venu comme le lit de fleurs étendu sous le prophète enfant (58), alors que, par pitié, le ciel changea en roses les charbons qui brûlaient sous lui.
La jeune fille épie avec anxiété les regards rapides que le guerrier promène autour de lui. Pourquoi ses yeux lancent-ils de si effrayans éclairs? Quels sont ses projets, ses pensées, ses rêves? Hélas! pourquoi demeure-t-il pensif quand chaque instant est gros de terreur? — « Hafed, mon bien-aimé, mon seul seigneur, s'écrie-t-elle à genoux, toi, mon premier et mon dernier amour, si tu as jamais senti en ton âme moitié de ce que tes lèvres me jurèrent, ici, sur mes genoux qui ne se sont jamais plies que devant Dieu, je t'en conjure, fuis, fuis, si tu m'aimes! maintenant... avant que leurs glaives soient proches. Oh ! hâte-toi! avec la barque qui m'apporta , nous pouvons fuir sur cette mer qui s'obscurcit, à l'est... à l'ouest... qu'importe. Hélas! pourvu que tu sois libre, et moi près de toi. En quelque lieu que nous allions, ma main dans ta main , tes yeux devant mes yeux, me souriant toujours ainsi, à travers la douleur ou la joie, l'orage ou le soleil, le monde sera pour nous un monde d'amour! nous aborderons à quelque rivage calme et béni, où trop aimer n'est point un crime; où ce n'est pas pécher que d'adorer un ange de lumière comme toi: et s'il y a faute, du moins nous pourrons l'expier à force de pleurs, agenouillés nuit et jour, toi devant l'autel d'Allah, pour l'amour de moi, moi devant l'autel du Dieu que tu m'auras choisi! »
Eperdue, elle parlait en son délire, puis, penchant la tête,
LALLA-ROOKH. 6i
elle se prit à pleurer de honte, comme si son cœur se fût brisé à chaque sanglot. Et lui, jeune, passionné... Oh I ne vous étonnez pas si un instant il oublia son orgueil et sa gloire, son serment et sa cause, cet autel flamboyant et la patrie elle-même, pour ne penser qu'à celle qu'il voyait à ses pieds, dans une muette agonie. Non, ne le blâmez pas d'avoir laissé un rayon d'espérance poindre encore en son âme, et dorer les heures à venir, les jours, les nuits, riches des pures et précieuses délices qu'elle seule pouvait donner et partager! Comme il se baissait pour relever la vierge suppliante, une larme ou deux s'échappèrent de ses yeux et l'avertirent du nuage de mollesse qui passait sur son âme. Il tressaillit, et effaça brusquement les gouttes qui souillaient ses joues, comme, le matin d'un jour de combat, le soldat essuie la rosée de nuit qui voile, sans le ternir, l'éclat de son sabre.
Cependant quoique l'émotion énervante fût vaincue, il en restait encore assez dans chaque regard, dans chaque accent, pour que la tendre et craintive jeune fille espérât à moitié qu'il se rendait à sa prière. Elle crut que l'âme du héros était devenue flexible, prompte à céder comme la sienne, et elle sourit et le bénit, tandis qu'il s'écrie: «Oui, — s'il est quelque sphère plus heureuse, où un amour sincère et immortel comme le nôtre soit sacré, s'il est quelque lieu de repos pour ceux qui aiment et qui jamais n'oublient, oh! console-toi!... Bienheureux et sauvés, nous nous rejoindrons dans cette région de calme ! »
A peine a-t-elle eu le temps d'interroger son cœur sur le bien ou le mal que présagent ces paroles, que déjà l'impatient Hafed a volé au mur de la tour où pend une conque gigantesque (59) ; il a fait résonner un signal terrible et redouté comme le premier hurlement que pousse en se levant le démon des tempêtes. Ses guerriers fidèles et sûrs dans la vie, jusqu'à la mort, ont trop bien reconnu le son. C'est le dernier appel, le dernier cri d'alarme qui dit qu'il n'est plus d'espoir, et que la mort est proche ! Là, au sommet de la tour ruinée, cette conque marine est restée long-temps suspendue, prête à sonner au loin sur la
terre et la mer l'antienne de mort des braves et des libres !
Ils viennent, — obéissant à l'appel, ils se rangent lentement autour du chef. Est-ce là tout? — Hélas! qu'ils sont peu! — faible reste des cavaliers qui accoururent sur les plaines du Kerman, joyeux et bondissans au bruit des timbales et du zel mauresque, saluant un nouvel espoir dans chaque flamme que le soleil allumait au fer de leurs lances, tandis que leurs coursiers galopaient contre le vent, laissant flotter derrière eux les tresses et les- touffes blanches et soyeuses (60), parures qu'on eût prises pour des ailes. Oh! alors, chaque guerrier, chaque homme était un dieu ! Qu'ils sont changés ! que leurs visages cicatrisés, flétris, apparaissent pâles autour de l'autel brûlant ! quelle livide clarté jette la flamme, lorsqu'ils s'arrêtent muets devant elle pour allumer leurs torches! tous passent en silence. — Le jeune chef a tracé le devoir de ses soldats, et on lit sur leurs fronts intrépides qu'ils sauront le remplir.
Mais les minutes fuient, — la nuit sème les cieux de diamans. Et vous, yeux bénis, qui regardez d'en haut ce qui se passe ici-bas, bientôt vous contemplerez des actes dont l'horreur glacerait le feu vivant de vos étoiles. Palpitante d'effroi, d'impatience et d'espoir, Hinda voit un groupe silencieux préparer la litière qu'on dépose à ses pieds tremblans ; — il la place, avec de tendres soins, dans la couche abritée ; il a serré sa main — dernière et longue étreinte de mains qui se séparent pour ne plus se rejoindre, de cœurs où s'éveille un dernier tressaillement de bonheur, et qui vont se briser en se quittant. Et pourtant cette triste caresse lui a rendu l'espérance — trompeuse jusqu'à la fin. — « C'est de la joie, pensa-t-elle, la muette extase de la joie, — sûr présage de cette heureuse fuite ; c'est l'ardeur, la promesse, la foi de son amour.» — Oh! c'était tout, hors la pensée de la quitter.
« Hâte-toi ! hâtons-nous ! s'écrie-t-elle; le ciel est plus sombre, mais avant la nuit nous pourrons atteindre la barque, et demain au point du jour — ô bonheur ! — avec toi sur la mer brillante, loin, bien loin, sous le soleil, je ne me rappellerai cette angoisse que comme un rêve affreux; et toi... » mais hélas ! il ne
répond pas. Grand Dieu! doit-elle donc partir seule!... Voilà le lieu fatal où, il y a peu d'heures, le son de cette voix aimée vint charmer ses craintes et ses souffrances, ce son doux comme la voix de l'ange Israfel (61), alors que chaque feuille frissonne au bruit mélodieux des arbres d'Éden! — il n'est plus là! — « Hafed, cher Hafed, — jsi ta volonté est de mourir cette nuit, si ta sentence est prononcée, laisse-moi du moins rester et mourir avec toi, et jusqu'à mon dernier souffle je bénirai ton nom chéri! Oh! que nos lèvres, que nos joues pâlissent ensemble, que nos derniers soupirs se mêlent, et je puis endurer mille morts! — Et vous (Jui m'entraînez si vite, arrêtez, — tardez, oh! tardez encore — un seul instant — ce n'est pas trop demander — il peut venir — c'est pour lui que je prie. — Hafed ï mon bien-aimé!... » Et le long de la route, en lamentables gémissemens qui eussent attendri un cœur de pierre, elle jette son nom aux rochers et aux bois, — mais en vain : — Hafed ne vient point. — Non, — couple malheureux, — yous avez échangé votre dernier regard. Que vos cœurs ne se sont-ils brisés alors ! le rêve est fini, — la sentence est portée, — vous ne vous rencontrerez plus sur cette terre !
Hélas ! lui qui entend ses cris ! — là, debout, à mi-chemin de la pente escarpée, il suit d'un œil fixe et fiévreux la triste lueur des torches qui éclaire au bas des rochers le départ de tout ce qu'il aime; ainsi le voyageur inconsolable, qui loin en mer, à la pâle clarté de la lune, vient de livrer aux sombres flots qu'il laisse derrière lui le corps d'un être chèrement aimé, debout sur le pont, tarde et regarde long-temps en arrière, suivant de l'œil la vague qui se referme et frémit au-dessus de ce tombeau désolé.
Mais voyez!... il tressaille... qu'a-t-il donc entendu? quelle horrible clameur! — Elle vient du côté de la terre, elle monte du ravin et retentit à travers l'abîme, comme si la foule des hôtes affreux de ces noires profondeurs, les goules, les dives, les esprits infernaux, eussent poussé tous ensemble et tout d'une voix un hurlement horrible !
« Ils viennent ! ils viennent !...» s'écrie-t-il, et son âme héroïque éclate dans ses yeux. « Esprits des braves qui errez libres à travers
ce dôme étoile, réjouissez-vous, — car des âmes amies vont prendre leur essor et monter jusqu'à vous! » —Il dit, et léger comme le fiancé qui s'élance à la rencontre de sa bien-aimée, il a gravi le roc et regagné l'autel. — Ses guerriers sont rangés à l'entour. — A ce cri maudit, leurs sabres tous ensemble sont sortis du fourreau, comme des rayons lumineux jaillissent du sein d'un nuage. Écoutez! — toujours ce cri! — il a retenti de nouveau. Les échos le répètent de plus en plus près. — Oh ! qui eût vu ces hommes le sabre au poing, les yeux étincelans tournés vers leur chef, prêtant l'oreille, n'eût pu douter de la honte, de l'indignation qu'ils ressentent à entendre ces clameurs et à rester immobiles ? Il a lu leurs pensées, — ce sont les siennes. «Quoi! tant que nos mains peuvent tenir un glaive, nous nous soumettrions à mourir, — à mourir seuls? sans victime qui nous précède, sans un cœur musulman où nos lames se plongent et se rouillent! — Non Dieu du ciel brûlant d'Iran, tu
mépriserais ce sacrifice sans gloire. — Non, — privés de tout espoir sur terre, il nous reste encore la vie, des armes et la vengeance. Les cavernes sanglantes du ravin vivront dans la mémoire des hommes épouvantés, et les tyrans frémiront quand leurs esclaves oseront nommer le dernier repaire du Ghèbre. — A moi, mes braves ! ce bûcher sera notre refuge contre la vie, contre les chaînes ; mais la meilleure et la plus sainte couche est celle qu'on se creuse au milieu des cadavres musulmans. »
Ils s'élancent en bas des rochers ; une vigueur surhumaine anime chaque cœur, chaque bras. L'ennemi triomphant, engagé dans les sombres défilés au-dessous y tournoie avec lenteur, trahi par la lueur livide des torches, comme à travers la vallée de Golconde le puissant serpent se glisse en sa fureur, traînant à sa suite une queue brillante et venimeuse (62). — Les Guèbres n'ont pas besoin de torches : — ils connaissent trop bien chaque mystère de ce redoutable ravin. Dans leurs courses errantes, ils ont si souvent rencontré face à face les hôtes sauvages de la montagne, que les tigres les regardent du fond de leurs tanières et les laissent passer, comme des êtres aussi farouches, aussi intrépides qu'eux.
Une gorge profonde étend encore son obscurité dans le chemin des Musulmans; c'est là que les envahisseurs auront à pleurer la foule tombée devant une poignée de braves.
Les torrens versés par l'orage du matin ont rempli l'étroit abîme jusqu'aux bords, et de chaque côté, hauts et sauvages, s'entassent d'âpres rochers aux pics sourcilleux , sentinelles avancées auxquelles la liberté fie la garde des sentiers qui mènent à ses autels, — c'est là que les derniers vengeurs d'Iran attendent, muets comme la mort, épiant de l'oreille et de l'œil les pas des Musulmans, avec tant d'anxiété que l'oiseau de carnage bat l'air de son aile pesante au-dessus de leur tête sans en être entendu...
Ils approchent! — ils ont fplongé dans l'eau: c'est le signal de l'œuvre de destruction. Guèbres! il est l'heure d'éprouver la pointe et le fil de vos lames ! Malheur à ceux qui passent le gué les premiers! ils abordent. — Le tranchant du cimeterre accueille chaque tête, et à mesure que les corps tombent et s'affaissent sous les eaux ensanglantées, de nouvelles victimes se pressent sur les mourans.
Il n'est pas un des guerriers d'Hafed dont le bras ne soit paralysé de fatigue et de meurtre ; leurs sabres, ivres de sang, tombent de leurs mains rougies; jamais horde de tyrans ne reçut un plus mortel accueil, — jamais le fer ne versa de plus terribles libations à la vengeance, à la liberté!
Le long du sombre et noir ravin, quel effroyable spectacle éclaire la lueur brumeuse des torches éparses sur les flots, et brûlant dans le sang! — Que de destruction !... Des têtes, des turbans en feu, des membres palpitans, des sabres perdus, tombés de mains glacées, et qui restent debout dans la mare sanglante. — Des malheureux à demi consumés par les brandons de feu qui volent autour d'eux, expirent et hurlent, proie des flammes et de l'eau; d'autres, saisis par ceux qui agonisent, disparaissent avec eux, sans blessures, étouffés par le sang de leurs frères mourans.
Mais en vain ils saignent par centaines et par mille, d'autres centaines, d'autres mille se succèdent, innombrables comme
ces noirs insectes du nord qui se précipitant la nuit vers la flamme l'éteignent ou y périssent. Tous accourent vers ce redoutable défilé, jusqu'à ce qu'un pont de cadavres musulmans leur permette de passer en glissant dans le sang. Horrible chemin 1 et pourtant ils passent. — Oh ! quel espoir vous reste-t-il, malheureux Guèbres? yous, dont l'holocauste encore chaud fume sous leurs yeux vengeurs, dont ils connaissent les sabres affilés, et qu'ils brûlent de honte de trouver si peu nombreux! Écrasés sous l'immense multitude, quelques-uns tombent aux lieux qu'ils défendaient, tandis que d'autres combattent à côté d'Hafed, qui, faisant toujours face à l'ennemi, gravit à reculons le sentier sanglant qui mène aux hautes tours, — comme un lion enlevé à son antre sauvage par une crue subite du Jourdain (63), lutte long-temps contre les vagues impétueuses ; ainsi il s'arrête et combat à chaque pas, tenant à distance ses ennemis et le sort. Mais où est-il? — Ils ont perdu sa trace, — leur proie leur échappe ; plus de guides, plus de torches; — dans le lit des torrens, au milieu des labyrinthes, la foule éparse se rue en aveugle. — « Maudites soient les lumières tardives qui tournoient là bas, s'écrient-ils pantelants; oh! qu'un limier pût nous mettre sur la piste du Guèbre ! »
Vains souhaits ! ils se précipitent confusément, d'autant plus furieux qu'ils s'égarent davantage. Trompés par les lumières lointaines qui brillent sur les sombres hauteurs, étonnés, éperdus, ils posent le pied au hasard et roulent à travers les précipices jusqu'au fond du noir abîme, ou bien restent suspendus à mi-chemin, empalés sur les pointes des rocs, banquet vivant servi aux vautours, — tandis que le ravin retentit de rugissemens de mort.
Ces cris, les derniers chers à la vengeance qui atteindront les oreilles d'Hafed, — ont monté jusqu'à lui; seul, haletant sur la pente, près d'atteindre la cime, il est tombé à côté de son sabre fumant, résigné, comme si sa tâche était finie, sa dernière offrande de sang largement payée; comme si la patrie elle-même ne pouvait exiger davantage. Une seule pensée, une dernière lueur éclate dans sa nuit, et fait trêve à son rêve d'angoisse et
de fatigue. C'est elle; l'étoile de son cœur, encore étincelante à travers ce désert, quand toutes les autres lumières de la vie sont éteintes. Jamais auparavant son image ne lui était apparue si belle; il semblait que toute pensée, toute crainte qui eussent souillé ou glacé leurs amours, eussent à jamais disparu; pas un nuage terrestre ne planait entre elle et lui; on eût dit qu'un autre monde avait prêté à des charmes déjà si brillans une grâce nouvelle, que son âme le contemplait à la lumière de l'éclatante auréole qu'elle apportait des deux!...
Une voix parla à son oreille, — c'était l'accent d'un ami bien aimé, le seul de tous ces guerriers qui eût survécu à la terrible lutte de cette courte nuit: « Nous faut-il donc mourir ici! disait-il, — environnés d'ennemis,— quand l'autel est si proche? » Ces mots ont rallié les dernières forces d'Hafed : « Quoi ! pas encore affranchi de l'atteinte des chaînes musulmanes ! » Cette pensée eût rompu les entraves glacées de la mort : — d'un bond il s'élance, tout saignant, de la terre, et saisit le bras de son compagnon, plus faible et plus froid que le sien ; ils gravissent le rude sentier, mais la mort les gagne à chaque pas. Aideles, ô Dieu qui entends leur vœu ! Ils montent, — ils saignent, — oh! sauve-les. Les pierres auxquelles ils se sont cramponnés sont rouges, leur sang dégoutte de l'herbe qui croît dans les fentes du roc. — Ton glaive aussi, Hafed, traître à la fin, s'est rompu sous ton poids chancelant. Hâte-toi! hâte-toi! — les voix des ennemis montent d'en bas, ils approchent. — Encore un effort, — grâce au ciel! ils ont atteint la plus haute cime! ils touchent au mur du temple; Hafed voit le feu divin! mais son compagnon épuisé tombe mort sur le seuil du sanctuaire. « Hélas! grande âme, tu as fui trop tôt! te laisserai-je là, noble dépouille, pour servir de jouet à chaque bandit qui te poussera du pied, en butte à la lance du lâche? Non! j'en jure par les rayons sacrés de cet autel ! » Il dit, et, avec une force qui n'est pas de ce monde, il soulève le corps du brave et le porte d'une main que glace déjà la sueur froide de la mort : il le dépose sur le bûcher, allume la torche et met le feu au bois, dont la flamme soudaine éclate comme l'éclair sur la mer d'O-
man. — « 0 liberté! enfin je vais à toi! » s'écrie-t-il , et il s'élance sur le bûcher avec un sourire de triomphe : mais dans ce dernier effort, avant que le feu ait atteint un de ses membres radieux, il expire!
Quel cri a retenti sur les vagues d'Oman ? il est parti de cette barque qui, là-bas, dérive au hasard. Un moment la lueur funèbre a frappé ses flancs, puis elle est rentrée dans l'ombre... Ah! pourquoi a-t-elle tant tardé?... C'est la barque qui porte la malheureuse fille arabe, confiée aux soins vigilans d'une poignée de braves auxquels leur généreux chef n'a pas voulu faire partager son triste sort. Il espérait qu'une fois libre et en sûreté, Hinda , rendue à son père, obtiendrait pour eux un entier pardon, rançon d'une si chère proie. Ignorant ce que médite Hafed, et fiers de garder leur précieux dépôt, ils ont à peine dépassé les vagues tumultueuses qui écument à l'en tour de l'effrayante caverne, que le rugissement de guerre maudit, et si bien connu d'eux, a retenti du fond du ravin éloigné. Soudain chaque rame, hors de l'eau , immobile , repose ruisselante sur le bord de la barque, qui, poussée au gré du courant, se balance sur les flots : tous les yeux , pleins d'une silencieuse angoisse , se sont tournés vers la fatale montagne où le rayon vacillant de l'autel brûle encore solitaire et tranquille.
0 Hinda ! tout ce que l'imagination peut évoquer de plus terrible ne saurait peindre tes souffrances à ce moment suprême. Muette agonie ! telle que ceux qui la sentent peuvent seuls la décrire ; mais ceux qui l'ont sentie n'y ont pas survécu ! Ce n'était pas seulement la désolation d'une âme délaissée, écrasée par le sort , pour qui la mesure est comblée , qui n'a plus rien à perdre, et qui pourtant frissonne d'épouvante, alors que l'espérance est morte, et que son fantôme hante encore le cœur en cendres ; non, ce n'était pas cela. Quand le plaisir, l'espoir, les affections, ont fui, le malheureux peut endurer et vivre en sa misère, comme ces êtres trouvés vivans au cœur du froid rocher, lorsque tout est congelé à l'entour ; mais il y a là du moins un morne repos , un calme stagnant qui serait du bienêtre, comparé à la douleur aiguë, brûlante, qui torture la tête
et le sein : spasme de terreur, intense, muet; attente d'agonie, qui ôte la respiration, qui dévore et qui brûle, et dont le cœur ne peut secouer l'étreinte mortelle qu'en se brisant!
Les vagues sont paisibles : les brillantes clartés des cieux se mirent et dansent sous la proue. Il fut un temps où , par une de ces belles nuits, la jeune fille, aujourd'hui si désolée, eût eu peine à contenir sa joie, quoique seule, et sans autre plaisir que de voir les étoiles se mirer ainsi dans les eaux , heureuse de ce bonheur et du vif et frais sentiment d'existence qui bondit dans le sein insouciant de la jeunesse, étoile dont la lumière n'est pas empruntée, mais qui brille de sa propre joyeuse essence. Quelle différence aujourd'hui!... Paix! écoutez : le hurlement du carnage résonne de nouveau!... Braves guerriers! en vain, le cœur palpitant, vous vous penchez sur le bord de la barque ; en vain chaque main tire à moitié le sabre du fourreau ; tout est fini : vos glaives n'ont plus qu'à se rouiller. Celui à l'ordre duquel vous semiez l'épouvante et la mort, lui aussi va mourir! Vainement vous regardez là-haut la sombre tour, et, surpris, vous tentez vainement de deviner ce que peut signifier ce cri de bataille à cette heure muette. Ah ! elle pourrait vous le dire, elle, qui, oubliée là, pâle, affaissée, appuie son front brûlant contre le mât couvert de la froide rosée des nuits. Elle sait trop bien que sa vie, et plus que sa vie, la première, la dernière idole de son âme , saigne dans cette lutte meurtrière.
Mais, voyez!... qu'agite-t-on sur la hauteur?... un signal! c'est la flamme d'une torche. Qu'annonce cette lueur solitaire? Tous retiennent leur souffle et contemplent l'autel : tes yeux aussi, Hinda, y attachent leurs derniers et défaillans rayons. A peine une minute s'est écoulée : haute et dévorante, la flamme darde ses langues rouges jusqu'aux nues, inondant au loin de sa lugubre splendeur le rocher et les eaux. Debout comme une vision, sur le bûcher brûlant, Hafed est apparu, grand, sombre, pareil à l'esprit de feu enveloppé de son redoutable élément. « C'est lui ! » s'écrie la vierge frémissante. Mais tandis qu'elle parle, il n'est déjà plus : les flammes funèbres montent en triomphe dans l'air, consumant ses espérances et celles d'Iran.]
Elle poussa un cri sauvage , le cri d'un cœur qui se déchire, puis s'élança comme pour atteindre le feu que suit son regard mourant ; l'œil fixé sur le bûcher, elle enfonce au profond de la vague : là, jamais souci ni chagrin ne l'atteindront plus.
«Adieu, adieu, fille de l'Arabie!» Ainsi au sein des mers murmurait une Péri.» Il n'est pas, sous les vertes ondes d'Oman, perle plus pure en sa coquille que ton âme en sa prison.
» Oh ! tu étais belle comme la fleur des eaux qui croît à tes côtés, et ton cœur bondissait léger, jusqu'à ce que la triste magie d'amour vint, comme le vent du sud qui souffle sur un luth (64), étouffer sa musique et dessécher ses cordes !
» Mais long-temps sur les vertes collines de l'Arabie , tant aimées du soleil, les jeunes filles et leurs amans plaindront le sort de celle qui repose parmi les îles de perles, sans autre flambeau pour éclairer sa tombe que l'étoile des mers (65).
» Et encore, quand le retour de la gaie et brûlante saison des dattes appellera jeunes et vieux sous les palmiers (66), les plus joyeux de tous, revenant de la danse au coucher du soleil, pleureront en écoutant ta lamentable histoire.
» La jeune villageoise, ornant de fleurs pour la fête ses longs cheveux noirs et flottans, se rappellera ta beauté et ta mort, jusqu'à ce que, négligeant sa parure, triste, elle détourne les yeux de son miroir.
» Jamais Iran ne t'oubliera , toi la bien-aimée de son héros ! Quoique les tyrans épient ses larmes à mesure qu'elles jaillissent, elle te placera près, tout près de son guerrier, enfouis tous deux en son cœur comme en un sanctuaire.
» Adieu ! — à nous le soin d'orner ta couche de tout ce qui croît de beau sous la mer. Chaque fleur du rocher, chaque pierrerie des vagues, parfumeront ton lit et illumineront ton sommeil.
» Autour de toi reluira l'ambre le plus pur que jamais ait pleuré oiseau des mers en sa tristesse (67), et les conques marines, aux creux labyrinthes, où nous autres Péris de l'Océan dormons au clair de lune.
» Nous plongerons où fleurissent les jardins de corail, et nous planterons, pour ombrager ta tête, leurs tiges du plus bel incarnat; nous chercherons aux lieux où étincellent les sables de la mer Caspienne (68), et nous recueillerons l'or pour en semer ta couche
» Adieu ! adieu ! — Tant que les sources vives de la pitié ne seront pas taries dans les cœurs des belles et des braves, ils pleureront le guerrier qui mourut sur la montagne, elles pleureront la vierge qui dort sous les flots! »