‹ Chefs-d'uvre poétiques de Thomas MooreChapitre 97 sur 210 · LA LUMIERE DU HAREM · texte numérisé non relu

LA LUMIERE DU HAREM

Qui de vous n'entendit vanter la vallée de Kachemir et ses roses (1), les plus brillantes qui jamais aient germé du sein de la terre, et ses temples, et ses grottes, et ses fontaines aussi limpides que les yeux scintillans d'amour qui se mirent dans leurs ondes?

Oh! quel charme de la contempler au soleil couchant, — quand par un soir d'été l'astrejetteaulac, pour adieu, sa chaude splendeur, comme une rougissante fiancée, à la tombée de la nuit, s'arrête encore, et donne au miroir un dernier coup d'œil ! — quand on entrevoit les temples rayonnans à travers les feuillages, et que chacun d'eux salue en son rite l'heure calme. Ici le chant de la prière s'élance de la pointe d'un minaret; là le mage balance son urne, que les parfums remplissent, et plus près, à l'autel, une zone de mélodieuses clochettes tinte autour de la ceinture de quelque belle danseuse indienne (2). Et la voir aussi au clair de lune, la vallée, — quand une lumière adoucie dort sur les palais, les jardins et les temples ; quand les cascades étincellent comme une rapide averse d'étoiles tombantes, et que l'hymne du rossignol de l'île de Chenars est interrompu par les échos légers de rires et de pas qu'envoient ces fraîches, ces resplendissantes allées, rendez-vous de la jeunesse. — Et encore, au matin, quand le jour, magique enchanteur, révèle à chaque instant une beauté nouvelle, à mesure que s'éveillant il évoque tour à tour collines, coupoles, fontaines, qui semblent soudain s'échapper des ténèbres pour éclore à un rayon de soleil. Alors l'âme des parfums, née avec le jour, se dérobe à son harem de fleurs nocturnes; ïe vent capricieux, folâtre amant, courtise les jeunes trembles (3), jusqu'à ce que tout entiers ils frémissent.

L'Orient alors brûle ardent comme les feux d'un premier espoir, et le jour, déployant sa lumineuse bannière, éclate à travers le majestueux portique de rochers (4) qui ouvre au monde cette Yallée ravissante.

Jamais pourtant, de nuit, de jour, dans la rosée du printemps ou les rayons de l'été, jamais la douce vallée n'a resplendi si joyeuse ; elle n'est qu'amour et lumière, visions de jour, fêtes de nuit ! Un sourire plus radieux illumine chaque front , chaque cœur s'abandonne plus prompt à la confiance ; tout est transport, — car c'est maintenant la fête des roses (5), temps d'i- Yresse où, plongées dans une atmosphère de joie, les âmes s'ouvrent à l'enivrante pluie du plaisir, comme la fleur aux cent feuilles (6), la rose de la saison s'épanouit à la rosée qui, goutte à goutte, distille en chaque pétale son humide baume.

C'était l'heure où le soir descend frais et serein sur le lac, où le jour cache son disque de flamme derrière les palmiers de Baramoule (7), quand les vierges commencent à soulever leurs têtes rafraîchies de ces couches brodées où, laissant fuir le soleil, elles dormaient , ne s'éveillant que pour s'ébattre à la clarté de la lune. Tout errait au dehors; — la ruche la plus affairée des collines de Bêla (8) est moins vivante, moins agitée, lorsque les parterres de safran sont en fleurs, que la vallée ne le paraît à ce moment. Un millier de torches circule à travers les ombrages de l'île et de chaque bosquet ; un millier de lampes étincelle sur chaque dôme, chaque minaret ; les champs, les sentiers, au loin et au proche, resplendissent d'une clarté si vive, qu'en errant çà et là, vous distingueriez la plus petite feuille de rose foulée sous vos pas. Cependant vierges et matrones laissent leurs voiles au logis en cette lumineuse soirée, et de toutes parts scintillent des yeux, des joues, qui n'oseraient briller en plein jour, mais qui ne craignent pas d'enchanter les regards à cette heure, car il est nuit '.—Toutes sont libres, toutes errent à leur gré, et toutes de s'écrier, à chaque rencontre, que jamais l'été n'a ramené fête plus gaie , que jamais la lune n'a déversé plus suave lueur que celle qui les bénit, que les roses n'eurent jamais moitié tant d'éclat , qu'elles-mêmes jamais ne parurent si belles !

Et quel labyrinthe de fleurs ! on croirait que de tous les berceaux parfumés , de tous les plus opulens parterres de l'année, les trésors furent moissonnés pour se venir confondre ici; c'est l'haleine des jardins qui s'exhale du lac couvert de boutons à demi éclos , comme si une magique ondée de guirlandes y fût tombée du ciel ! — Puis ce sont des accens de joie, — le bruit mesuré du tambourin et de la danse; — le chant joyeux que le muezzin lance de la galerie illuminée du minaret (9), et auquel répondent en chœurs doux et bizarres les ziralets du harem voisin; — partout on entend partir le rire en joyeux éclat» de ces jardins où la balançoire de soie enlève jusqu'aux plus hautes feuilles des bosquets d'orangers une jeune fille ravie ; du sein de ces groupes d'enfans qui s'agacent, se jouent, parmi les tentes (10) alignées au bord des chemins, et bravant esclaves et mères, se lancent l'un à l'autre des poignées de roses! — Ecoutez les harmonies du lac! — ce douteux murmure qui s'élève des bateaux, tandis qu'ils filent dans le clair de lune; le bruit des rames qui plongent, et ces gazouillemens aériens , inattendus, qui flottent de tous côtés, parmi les bosquets, autour des îles ; on dirait que toutes ces rives, semblables à celles du Kathay, répondent mélodieusement aux baisers de la vague (11). Mais de ces nombreuses harmonies, la plus douce, la plus touchante, s'échappe à la dérobée du tendre luth de quelque amant qui connaît le pouvoir d'un soupir et d'un son pour charmer le cœur à cette heure enchantée. 0 délices des délices! ici comme partout, être près d'ELLEÎ près de celle qu'on aime. — Qu'heureux est celui qui peut ainsi doucement glisser sur le lac de Kachemir, dans le clair de lune, entouré de mélodie, et l'ayant, elle, à ses côtés ! Ah! si la femme peut embellir le plus affreux désert, pensez, oh ! pensez quel paradis elle doit faire de la vallée de Kachemir !

Ainsi sentait le magnifique fils d'Acbar (12), lorsque fuyant l'empire, ses pompes, les trophées de la guerre, il volait à ce vallon pour y tout oublier près de la lumière du harem, près de sa jeune Nourmahal. Libre alors, sans couronne, le jeune conquérant errait au bord du lac, entraînant son unique amour;

les guirlandes qu'en folâtrant elle arrachait aux haies chatoyaient plus à ses yeux que son royal diadème, et il préférait en son cœur la moindre boucle qui s'arrondissait sur ce col ravissant au trône de l'univers!

Il est une beauté d'un uniforme éclat, semblable à celui du long soleil d'un jour d'été, qui brille sans une ombre qui la tempère, et brille toujours jusqu'à ce que l'amour s'endorme à sa monotone splendeur. Ce n'était pas sa beauté à elle ! Oh non, rien ne ressemblait à cela dans le magique attrait de la jeune Nourmahal. C'était un charme mobile qui se jouait, comme joue la lumière dans les jours à demi voilés de la suave automne, tantôt ici, tantôt là, promenant sa flamme de la lèvre à la joue et de la joue aux yeux; tantôt allant se perdre dans la brume diaphane, tantôt jaillissant en lueurs semblables à l'échappée lumineuse des cieux qu'un saint entrevoit dans ses rêves. Etait-elle pensive? — On eût dit que la grâce, parure des autres femmes, était née avec son visage. — Irritée? — car, même dans le plus doux climat, de légères brises balancent parfois les fleurs, — son courroux passager dévoilait de nouveaux charmes ; ainsi les plantes agitées exhalent de plus exquises odeurs. Son œil brun prenait sous une émotion de tendresse une teinte plus obscure, plus céleste encore, et comme du plus mystérieux sanctuaire sort la plus sainte révélation, c'était de la profondeur de ces ombres que partait un éclair d'amour. Devenait-elle joyeuse? — jamais plus folâtre gaieté ne prit l'essor, s'élançant du cœur avec un cri de joie, comme l'oiseau sauvage prend son vol au printemps. Plus enjoué que les Péris affranchies de leur cage (13), son esprit éclairé eût fasciné les sages mêmes, tandis que son rire, plein de vie, n'ayant de frein qu'autant que le voulait la grâce, éclatait du fond de son âme. Et qui aurait pu dire où il étincelait le plus? ses lèvres, ses joues, ses yeux, tout rayonnait en elle! Ainsi un vent léger, effleurant un beau lac, éveille toutes ses ondes, et tout entier le fait rire au soleil. Voilà quels ineffables enchantemens faisaient de l'orgueilleux sultan de l'Est l'esclave de Nourmahal ; et quoiqu'il eût un brillant harem, vivant parterre (14), quoiqu'il y renfermât des

trésors pour lesquels Salomon eût donné tous ceux que les vaisseaux d'Ophir avaient jamais versés sur ses plages, devant les sourires d'une seule pâlissaient tous les sourires, et la lumière du harem était la jeune Nourmahal.

Mais où est-elle maintenant, durant cette nuit d'ivresse, où l'emploi de chaque âme est de jouir? — Quand tout brille à l'entour, visions d'extase telles, que quiconque se trouverait transporté dans la vallée, à cette heure de bénédiction, croirait, admis dans le royaume de féerie, voir cette cité des Délices (15) dont les rues et les tours sont faites de pierreries, de lumière et de fleurs. Où est la sultane bien-aimée?.... où est-elle?.... Pourquoi maintenant que la joie appelle au dehors toute femme jeune et belle? pourquoi la plus belle de toutes a-t-elle caché son front dans une mélancolique retraite?

Hélas! qu'il faut peu de chose pour élever un nuage entre des cœurs qui s'aiment ! des cœurs vainement éprouvés par le monde, qui, plus étroitement liés par le malheur, quand les vagues étaient houleuses, faisaient face à l'orage, et qu'une heure de soleil voit sombrer, comme un vaisseau en mer s'abîmant sous un ciel serein ! C'est un rien , moins que rien , — un regard, un mot imprudent, mal compris, peut-être. — Oh! l'amour que ne purent ébranler les tempêtes, devant ce rien, ce souffle, a déjà chancelé ! — Bientôt des paroles plus rudes agrandiront la brèche qu'ouvrit un seul mot.... et les voix ont perdu l'accent qui versait partout sa tendresse, jusqu'à ce que, rapidement, s'éteignant une à une, meurent toutes les flammes de l'amour, et qu'il en soit de ces cœurs qui n'en faisaient qu'un, comme de la nuée qui se fend ; comme de la source tombant du front de la montagne, joyeuse de l'abondance de flots qui se diviseront en touchant la plaine pour ne jamais plus se rencontrer

C'était un démêlé de cette dangereuse nature une ombre

dans le ciel d'été de leur amour, d'abord flocon nuageux qui cependant porte la foudre; — c'était un semblable nuage qui

obscurcissait l'âme de l'impérial amant, et il avait banni loin de sa vue sa Nourmahal, lumière de son harem. Voilà pourquoi dans cette nuit heureuse il erre seul et sans joie, inquiet comme cet oiseau de la Thrace qui n'a pas un endroit où reposer son aile (16)

En vain la riante foule de la vallée l'adore partout à son passage ; que lui importe ? — Un sourire d'elle vaut l'hommage d'un monde. Ce ne sont là que les adorateurs de l'astre, elle est le ciel où s'allument ses rayons !

Voilà aussi pourquoi Nourmahal, dans ces heures d'ivresse, loin des bondissantes fêtes , veille en son bosquet solitaire : pour consoler, pour soulager son âme, elle n'a personne que la fille inspirée, merveilleuse, Namouna l'enchanteresse ; — celle que, pendant d'innombrables années, le soleil, parcourant sa route d'or, ne vit jamais plus florissante ni plus belle qu'elle l'est aujourd'hui. Comme le vent d'ouest en passant rafraîchit les fleurs de son souffle , le temps semble l'éventer de son aile et ne lui apporter en son vol que de nouvelles grâces. Pourtant une sorte de tristesse plane dans son sourire, et lorsque fréquemment sa parole ou ses chants s'égarent vers des mondes inconnus, son œil noir brille d'une si vive flamme, que tous croient sa naissance étrangère et à l'homme et à cette terre!

Elle connaît tous les charmes, tous les talismans, depuis le grand Mantra (17) qui, des tourbillons de l'air, évoque les plus sublimes esprits, jusqu'aux joyaux d'or (18) de l'Afrique qui entourent le bras de l'Arabe vagabond, et le gardent de la malice de Siltim (19).

De par son art puissant, elle a juré avec tout le zèle, toute l'ardeur d'une âme qui, dans sa haute sphère, sait pourtant ce que c'est que perdre un cher amour, elle a juré de trouver quelque prestige pour ramener à Nourmahal le sourire de Sélim (20).

Il est minuit, — à travers le treillis où s'enlace le chèvrefeuille s'exhalent les parfums des plantes qui s'éveillent, quand leurs sœurs viennent de s'endormir; c'est l'haleine des

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boutons du timide jasmin; tout le jour, ils enserrent leur précieuse odeur, et quand la lumière du soleil pâlit et s'éteint, ils livrent leur secret embaumé à chaque soupir de la brise ; — Namouna parle alors : — « Voilà l'heure qui disperse les » charmes sur les plantes et sur les fleurs; c'est maintenant que » l'on peut cueillir les guirlandes qui, entourant le front du » dormeur, comblent ses rêves de délices, d'éblouissans aspects, » tels que les génies du soleil en contemplent au soir, de la tente » d'or, dressée au bord de l'horizon, dans laquelle ils se jouent, » jusqu'à ce que le crépuscule vienne détruire, rayon à rayon, » leur palais de lumière. C'est maintenant qu'il faut enlacer les » frais boutons éclos aux clartés de la lune; s'ils couronnent » l'amante délaissée, ils évoqueront des cieux une Péri, un » esprit formé de l'haleine des fleurs et d'un soupir d'amour;

» et c'est lui qui pourra dire

— «A moi ! à moi ! » s'écrie Nourmahal impatiente :« Oh ! tresse » pour moi cette couronne à l'heure même! » Et, plus légère qu'un faon, elle vole, cueille, choisit, pour la guirlande enchantée des songes , chaque feuille qui s'étale aux salutaires et doux rayons. C'est l'anémone, c'est l'océan d'or (21), ce sont les lis frais éclos sur le fleuve, et ces douces fleurettes qui développent leur calice sur le carquois de Camadeva (22); c'est la tubéreuse à l'éclat argentin , apparaissant au coucher du soleil, et que sa parure brillante et parfumée comme celle d'une fiancée a fait nommer chez les Malais l'Amante de la nuit (23). — Ce sont des amaranthes, semblables à celles dont se couronnent les jeunes filles qui errent sous les ombrages de Zamara (24). C'est la blanche fleur de la lune qui se montre sur les hautes roches de Sérendib à ceux qui naviguent autour de l'île , respirant, dans la brise du soir, le parfum de ses gérofliers. Ce sont enfin toutes les fleurs, toutes les plantes, depuis le divin arbre Amrita (25) qui offre aux habitans du ciel les fruits de l'immortalité, jusqu'aux touffes du basilic (26) qui balance ses tiges fleuries sur des tombes , jusqu'à l'humble romarin (27) qui prodigue ses senteurs au désert, aux ruines, aux morts. — Toutes ces plantes fleurissent dansjle jardin, Nour-

mahal les rassemble toutes, et courant à Namouna, verse sur ses genoux l'odorante pluie.

Avec quel délice l'enchanteresse contemple ces boutons, baignés de rosée, éclos aux rayons de l'heure solennelle ! Son regard a quelque chose qui surpasse les joies mortelles , tandis qu'elle se penche sur ces trésors de parfums , se courbant pour aspirer l'haleine balsamique, comme si son âme se mêlait à celle des fleurs. En effet, c'est de parfums que se nourrit sa vie enchantée... Jamais ses lèvres purpurines ne se plongèrent que dans la rosée du matin. — Enivrée de ces fraîches , de ces inspirantes émanations, l'enchanteresse maintenant a commencé le charme — elle chante à mesure qu'elle tord et tresse en un ordre mystique les brillans feuillages.

« Je sais où demeurent les visions ailées qui se jouent à l'entour du lit de la nuit; je connais les plantes et les clochettes des fleurs où, de jour, elles reploient leurs ailes. — Hâtons-nous donc, jeune fille, hâtons-nous de tresser la guirlande; songes et fleurs demain seront flétris !

» Le fantôme d'amour, qui vole la nuit visiter la rougissante jeune fille, se dérobe à la fleur du jasmin, qui, comme elle, n'épanche son âme que dans l'ombre. L'espérance de temps plus heureux , descendue en rêve sur le front du malheur, s'élance de la fleur argentée de l'amandier, éclose sur un rameau sans feuilles (28).— Hâtons-nous donc, jeune fille, hâtons-nous de tresser la guirlande; songes et fleurs demain seront flétris!

» La vision qui souvent dévoile l'éclat des mines opulentes à de profanes yeux, habite sous ce gazon des montagnes (29) qui dore les dents du chevreuil. Les spectres fantastiques — ah! n'en approchez pas! — qui effrayent l'œil hagard du meurtrier, rampent sous les tiges charmées de la mandragore, qui cric quand on l'arrache de nuit! — Hâtons-nous donc, jeune fille, hâtons-nous de tresser la guirlande; rêves et fleurs demain seront flétris !

» Le songe de l'âme offensée, mais patiente, qui sourit aux injustices des hommes, se cache dans l'écorce ducannelier, plus

parfumée encore quand elle est brisée et meurtrie. — Hàtonsnous donc, jeune fille, hâtons-nous de tresser la guirlande! rêves et fleurs demain seront flétris I »

La couronne fleurie n'a pas touché son front que le sommeil s'abaisse, aussi doucement que tombent les nuits d'été, sur les paupières de Nourmahal; — tout aussitôt, une mélodieuse brise, plus riche d'harmonieux murmures que le yent qui a soufflé sur les tentes d'Àzab (30) n'est riche de senteurs, frémit dans son oreille, et plane, et s'enfle comme le premier souffle du matin se glissant dans les spirales de ces coquillages de la mer Rouge, où l'amour* lui-même, au vieux temps, se nichait pour dormir (31). Et voilà qu'un esprit, qui semble formé de sons et de lumière, tant il est beau, tant ses traits sont radieux, tant est suave l'harmonie éveillée dans l'air par le battement de. ses ailes, voltige autour de Nourmahal, et chante ainsi : —

» Je viens de la gazouillante fontaine de Chindara (32), évoqué par la force de ta guirlande enchantée; je viens de la fontaine de Chindara , retraite magique où, dans l'harmonie, je me berce soir et matin, où l'air s'imprègne des accords du luth, où des voix chantent tout le long du jour, et où chaque soupir sortant du cœur s'exhale des lèvres en sons mélodieux.

» Ici j'accours, de mon berceau de fée, et s'il est un charme dans la musique, j'en jure par les parfums de cette guirlande nocturne, je le jure, ton amant reviendra soupirer à tes pieds!

» Elle est à moi, cette vague harmonie qui plane, légère, dans l'espace; elles sont à moi, ces notes murmurantes qui expirent, et qui descendent mollement comme la neige sur les vagues, venant se fondre dans le cœur! Il m'appartient, ce chant passionné qui pénètre profondément et purifie l'âme où il vibre, comme les brises chargées de musc agitent les ondes qu'elles parfument en même temps!

» A moi le charme dont la force mystique gouverne les esprits des délices passées; à peine le talisman mélodieux résonne, et

soudain, comme des génies, les souvenirs voltigeront autour. A moi la douce chanson qui porte d'une âme à l'autre des souhaits d'amour, comme l'oiseau porte à travers l'espace d'un bosquet à un autre bosquet les graines du cannelier (33).

» C'est moi qui mêle en un ineffable rhythme l'avenir, le présent, le passé du plaisir. Par moi, la mémoire unit le son qui se tait à celui plus sonore qui vibre dans l'oreille, et l'espoir s'élance d'une note céleste à celle plus ravissante encore qui la va suivre.

»Le cœur du guerrier, si je le touche, deviendra aussi élastique, aussi mobile que la blanche plume qui, droite et fière sur sa tête , brillait dans le champ du carnage, et qu'un souffle peut agiter. — Quand la musique pénètre au fond de l'ârne d'une belle, ses yeux n'étincellent-ils pas comme les étoiles silencieuses scintillent en assistant à la ronde éternelle qui roule harmonieusement dans les cieux! J'accours donc ici de mon berceau de fée, et s'il est un charme dans la musique, j'en jure par les parfums de cette guirlande nocturne, je le jure, ton amant reviendra soupirer à tes pieds! »

L'aurore a paru (34), — du moins cette première aube dont le blanc sillon se voile ensuite de nouveau, comme si le matin s'éveillait à demi pour refermer aussitôt ses lumineuses paupières. Nourmahal est debout, elle interroge son luth, dont les cordes — ô prodige ! — murmurent aussi mélodieuses que les ailes frémissantes de l'esprit d'ambroisie ! Et la Yoix de la jeune beauté! — ah ! elle est plus qu'humaine; — jamais auparavant il ne fut donné aux lèvres d'une mortelle de ravir au ciel de tels sons, doux comme les soupirs des anges, quand ils soupirent plus harmonieusement.

« Oh! que ces cordes vibrent ainsi jusqu'au soir seulement, s'écrie-t-elle, et plus que jamais il est à moi ! » Puis elle essaie, et encore elle revient à cet air, tremblant que sa douceur céleste ne soit passagère comme tout ce qui émane du ciel. Mais loin de s'affaiblir, les sons s'enflent, de plus en plus sonores et divins, jusqu'à ce que, enivrée de sa propre harmonie, elle pèse

sur chaque corde, et long-temps prolonge à plaisir chaque note, perdue, comme Écho, dans l'extase, en écoutant sa merveilleuse chanson.

Ce soir même, pour chasser à force de gaieté, de musique et de vin, l'amour qui hante son âme, le sultan Sélim donne une fête dans son magnifique Shalimar, — dont les salons, dès que la première étoile du soir tremblera dans les ondes, réuniront tout ce que la vallée enserre de gracieux : toutes celles qui glissent, visions célestes, derrière ses feuillages, et boivent des rayons de beauté à ses fontaines, à ses sources (35) ; toutes ces enchanteresses au gosier mélodieux qui laissent, — et comment la peuvent-elles laisser? — qui abandonnent l'ombreuse et chère vallée, — et parcourent les jardins du sud (36), chantant ces airs qui jamais ne furent plus doux qu'en s'échappant des lèvres d'une jeune Kachemirienne. Là se rencontreront aussi les souriantes belles du harem, — ces filles de l'ouest, aux cheveux aussi brillans que le soleil; — celles qui, venues du jardin du Nil, sont aussi délicates que ses roses (37) ; les filles d'amour des rochers de Chypre, ornant leur chevelure annelée des diamans de Paphos (38) ; — celles qui dansaient naguère sur les pelouses d'or du Candahar (39) ; et celles dont les yeux endormis, errant sur les brillans parterres du Kathay, croyaient voir leurs fleurs s'animer tout-à-coup par un magique prestige, et voltiger autour d'elles, tant il y a d'éclat dans l'arc-en-ciel nuancé qui resplendit sur les ailes des papillons de leur pays (40).

Tout ce qui est jeune enfin, tout ce qui est beau, de l'est à l'ouest, s'épanouit en rougissant dans ces salles, tout — excepté — ô Nourmahal ! excepté toi ; la plus charmante et la plus chérie, dont un sourire, unique sur cette terre, vaut à lui seul tout le reste! toi qui brilles entre toutes ces lumières, comme en un ciel étoile brille cet astre que le marin isole au firmament pour guide de sa barque ! Tu n'es pas là — Sélim se le dit, et sans toi tout se décolore. Mais , non , te voilà ï te voilà ! — entourée de ton nouveau charme, te glissant inaperçue dans les groupes de jeunes filles de tous climats, qui portent des luths, et cachée sous un de ces masques qui, ombrageant les traits des

vierges arabes , ne laissent entrevoir qu'un de leurs yeux (41), malicieux enchanteur! Nourmahal est donc là, errante, le cœur palpitant, et craintive, elle guette l'instant d'éprouver si le bien aimé luth a gardé ses magiques sons.

La table est couverte de fruits , de vins : ce sont des grappes d'or semblables à celles qui brillent sur les coteaux de Casbin (42) : des grenades remplies de fondans parfums, les poires et les pommes colorées par le soleil (43) que Caubul prodigue dans ses cent mille jardins (44). C'est le fruit vert et doré du platane, le mangoustan, nectar du Malais (45), les prunes deBokara, les noix sucrées des bosquets lointains de Samarcande, et les dattes de Basra, et les abricots qu'a semés le soleil (46) sur la terre d'Iran, — avec les savoureuses conserves de cerises de Visna (47), de fleurs d'oranger et de ces baies qui, sauvages et fraîches, sont broutées par de jeunes gazelles sur les rocailleuses gorges d'Érac (48). Ces choses exquises sourient dans de superbes vases, dans des paniers de pur bois de santal, dans les urnes de porcelaine de cette île (49) jadis abîmée sous l'Océan indien, et d'où l'heureux plongeur a souvent rapporté des coupes dignes d'orner les palais des rois. Les vins aussi, de tous climats, de toutes teintes, jettent leur liquide lustre à la ronde; c'est le Rosolli (50), couleur d'ambre, — c'est l'éclatante rosée qui ruisselle des vignobles de la mer Verte (51), c'est le nectar de Shiraz, aux gouttes si riches, qu'il semble que ce soit le précieux et large bijou que Kublay-Khan (52) voulait payer des trésors d'une ville : rubis qui étincelle au travers du cristal.

Cependant Sélim boit largement, résolu d'envoyer jusqu'à son cœur l'enivrant déluge, et de n'y plus laisser une place où l'amour, repliant ses ailes, se puisse reposer.

Il ignore que le folâtre enfant aime à nager aux bords des gobelets , Jes éclairant de son joyeux sourire ; — et les bardes ne l'ont-ils pas vu, dans leurs rêves, descendre le Gange azuré, porté sur sa flottante guirlande de lotus rose (53), encore embelli par le reflet des ondes où son image se mirait ! — Mais que sont les coupes, sans la chanson qui les fait circuler ? — Voyez — une charmante Géorgienne, dont les regards ont conservé ce feu se-

cret qui fait bouillonner jusqu'aux ruisseaux de sa patrie (54), dont l'œil, grand ouvert, noir, velouté, laisse échapper de mobiles rayons, promène avec une voluptueuse insouciance sa main de neige sur les cordes de la syrinda(55), et chante ainsi :

«Venez ici, venez! — de nuit, de jour, nous savourons des voluptés qui jamais ne tarissent; et comme la vague succède à la Yague, l'amour en expirant engendre un autre amour plus ardent et plus doux encore! Ah! s'il est sur la terre un élysée, il est ici ! il est ici !

»ïcilesYierges soupirent, et leurs soupirs sont parfumés comme la fleur de l'Amra entr'ouverte par une abeille (56), leurs larmes précieuses comme ces gouttes tombées du ciel dans l'Océan pour s'y changer en perles (57). Oh ! que sont les baisers, les sourires, quand les soupirs et les pleurs sont si doux! Certes, s'il est un élysée sur terre, il est ici ! il est ici!

» Ici brille le nectar que l'amour échauffe de sa flamme, et qui pourrait attirer ici-bas ces anges qui jadis abandonnèrent les deux, laissant pour les vins (58) de la terre les fontaines de leur divine patrie, et oubliant les astres d'en-haut pour les yeux qui scintillent autour de nous. Ah! quel esprit, enivré des parfums de nos coupes, regretterait'ceux de l'Éden! Oui, s'il est un élysée sur terre, il est ici! il est ici! »

A peine le chant de la Géorgienne a cessé, qu'un même rhythme, son pour son, retentit sur un autre luth; il résonne si harmonieusement, que tous se taisent, et, émerveillés, se détournent, interrogeant l'espace comme s'ils s'attendaient à y Yoir poindre l'aile de l'ange Israfîl (59) ; — cette céleste cadence s'empare impérieusement des âmes , et voilà qu'une voix aussi suave que le son enchanté, flotte, caressant les cordes, et mêlant à leur mélodie la sienne, tellement qu'on ne peut savoir lequel est le plus divin du luth ou de la voix qui se marient si merveilleusement ensemble.

« Il est une félicité qui passe tout ce que Yante ta chanson ;

c'est quand, unis par un lien céleste, les cœurs ne changent plus, les fronts restent sereins ; quand on aime à travers toutes les douleurs, jusque dans la mort même. Donnez, donnez une heure de cet amour pour des siècles de volages et d'égoïstes voluptés. Oh ! s'il était un élysée sur terre , il serait là ! il serait là ! »

Ce n'était pas à l'air, ce n'était pas aux paroles, c'était à cette pénétrante magie sortie des cordes et des lèvres , que ce chant devait un empire inconnu jusque alors. Cent voix s'écrièrent : « C'est la jeune Arabe au masque noir ! » Mais Sélim, qui sent vibrer en lui chaque note, demeure ravi, en extase, quand ces accens de fée se sont évanouis, et, trop ému pour s'exprimer — d'un signe de sa main, il les redemande encore. —

« Fuis au désert, fuis avec moi! nos tentes arabes te paraîtront rustiques ; mais quel cœur préférerait des trônes sans amour au simple abri qu'amour habite ?

» Nos rocs sont âpres, mais l'acacia qui balance au-dessus sa blonde chevelure, seul en son atmosphère embaumée, n'en est pas moins précieux pour fleurir au désert !

» Nos sables sont arides, mais sur leurs douces pentes les pieds d'argent de l'antilope bondissent plus agiles que sur le marbre qui pave les palais des rois.

» Viens donc, — viens ! ta jeune Arabe sera pour toi l'acacia unique et chéri, l'antilope dont les pas égayeront de leur bruit léger ta calme solitude.

» Oh ! il est des regards, des sons qui dardent tout-à-coup un rayon dans le cœur, — comme si l'âme, à cette minute, ravissait un trésor poursuivi durant une vie.

» Comme si les lèvres, les yeux prédestinés à recueillir notre âme toute entière , à ce moment-là même parlaient et brillaient devant nous !

» Ainsi était ton regard, ainsi était ta voix, quand, pour la première fois, ils pénétrèrent dans mon âme, nouveaux comme s'ils venaient d'une autre sphère, chéris comme si dès l'enfance je les avais aimés !

» Fuis donc avec moi, — si tu n'as jamais connu d'autre flamme, si tu n'as pas jeté avec perfidie le talisman que tu avais juré de porter à jamais sur ton cœur.

» Viens, si l'amour que tu me portes est vierge et pur comme le mien, pur comme la source cachée, quand le vanneau vient de la découvrir (60). Mais, si pour moi tu abandonnes quelque autre belle; si dans ton cœur tu brises rudement l'image idolâtrée, pour me livrer ce sanctuaire violé, — alors, adieu ! —

» J'aimerais mieux construire ma cabane sur le lac glacé où brille le soleil du dégel, que me livrer à un amour aussi faux que le tien ! »

Il y avait en ce chant une verve qui, sans l'aide d'aucun charme, eût frayé sa route jusqu'au brûlant cœur de Sélim. Mais s'exhalant d'une bouche inconnue, d'un luth céleste, dont chaque corde avait tout récemment frissonné au souffle de l'esprit des sons, — c'en était trop ! — Sélim se lève en tressaillant, lance au loin la coupe que, pendant le chant, sa main soutenait immobile comme par magie, sans que ses lèvres l'effleurassent, et il invoque celle que depuis si long-temps on ne nomme plus, on n'aperçoit plus. — « 0 Nourmahal! Nourmahal ! s'écrie-t-il , que ne m'as-tu chanté cet air enivrant! j'oubliais, je pardonnais tout, esclave à jamais de tes yeux! » — Le masque est tombé, le charme est accompli. — Sélim a pressé sur son sein sa Nourmahal, plus que jamais charmante en sa rougeur ! Les soucis passés rehaussent l'éclat de chaque coup d'œil ; chacun de ses sourires s'éveille doué d'une grâce nouvelle parce qu'il n'a pas toujours brillé; et maintenant, heureuse de toutes ses peines, reposant sa tête sur le bras de Sélim, elle murmure à son oreille, avec un regard rayonnant de joie : « Souviens-toi, mon amour, de la fête des Roses ! »

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