‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 107 sur 377 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

L'unique fondement de cette aversion, C'est la honte attachée à sa possession. Elle passe à vos yeux pour la même infamie, S'il faut la partager avec notre ennemie *, Et qu'un indigne hymen la fasse retomber Sur celle qui vénoit pour vous la dérober t.

O nobles sentiments d'une ame généreuse! O fils vraiment mes fils ! 6 mère trop heureuset Le sort de votre père enfin est éclairci ; Il étoit innocent, et je puis l'être aussi; Il vous aima toujours, et ne fut mauvais père Que charmé par la sœur, ou forcé par le frère ; Et dans cette embuscade où son effort fut vain, Hodogune, mes fils, le tua par ma main >. Ainsi de cet amour la fatale puissance Vous coûte votre père, à moi, mon innocence ^ ; Et si ma main pour vous n'avoit tout attenté,

i Ces vers ne forment aucun sens ; la honte passe à vos yeux pour )& même infamie, si un indigne h3rmen la fait retomber sur celle qui venait, etc. Le défaut vient principalement de la même infamie^ qui n'est pas français, et de ce que ce pronom e//e, qui se rapporte par le sens à couronne^ est joint à honte par la construction. (V.)

S Est-il vraisemblable que Cléopâtre n'ait pas soupçonné que ses enfants pou voient aimer Rodogunel peut-elle imaginer qu'ils ne veulent point régner avec Rodogune, parceque leur père a voulu autrefois l'épouser? Rodogune sera-t-elie autre chose que femme du roi* Celui qui régnera ti«aidra-t-il d'elle la couronne! doit-elle s'écrier : O mère trop heureuse! cet artifice n'est-il pas un peu grossier! ne sent-on pas que Cléopâtre cherche un vain prétexte que la raison désavoue! si ses deux fils étaient des imbéciles, parlerait-elle autrement! Que ce second discours de Cléopâtre est au-dessous du premier ! Sur celle qui venoit, expression incorrecte et familière. (Y.) — Non- seulement Cléopâtre peut ignorer la passion de ses fils, mais même elle peut douter qu'ils aient assez remarqué Rodogune pour qu'eHe ait pu faire sur eux une impression bien profonde. Elle n'est sortie de prison que depuis très peu de temps, et l'arrivée des deux princes à Séleucie n'est pas moins -récente : Cléopâtre n'a donc aucune raison de soupçonner un amour que d'ailleurs ils ont pris tant de soin de cacher. (F.) S Cette fausseté est trop sensible et trop révoltante ; et c'est bien là le cas de dire : Qui prouve trop ne prouve rien. (V.)

* De cet amour ne se rapporte à rien ; elle entend l'amour que Nicaaot avait eu pour Rodogune. (Y.)

I4€ BO0OGUNE.

L*effet de cet amour vvM MuroH tout eoilé. Ainsi vous me rendrei rinaoeence et resUioe ^^ Lorsque vous puiâreE U cause àe mon crime. De celte même main qui tous a tout sanré» Dans son sang odieui je l*aurois biai lavé; Mais comme vous aviez votre part a»x offenses. Je vous ai réservé votre pari aun vengeaaœB; Et pour ne tenir plus en suspens vos esprits. Si vous voulez régner, le tWJne est à ce^prtK*.

1 Vous me rendrez Vestime ne peut se dire comme vous me rendrez Vinnocence : car l'innocence appartient à la personne, et l'estime est le sentiment d'autrui. Vous me rendrez mon innocence, ma raison, mon repos, ma gloire; mais non pas mon estime. (V.)

î La proposition de donner le trône à qui assassinera Rodognne estelle raisonnable? Tout doit être vraisemblable dans une tragédie. £st-il possible que Cléopâtre, qui doit connaître les hommes, ne sache pas qu'on ne fait point de telles propositions sans avoir de très fortes raisons de croire qu'elles seront acceptées? Je dis plus : il faut que ces choses horribles soient absolument nécessaires. Mais Cléopâtre n'est point réduite à faire assassiner Rodogune, et encore moins à la faire assassiner par ses fils : elle vient de dire que le Parthe est éloigné, qu'elle est sans aucun danger : Rodogune est en sa puissance. Il paraît donc absolument contre la raison que Cléopâtre invite à ce crime ses deux enfants, dont elle doit vouloir être respectée. Si elle a tant d'envie de tuer Rodogune, elle le peut, sans recourir à ses enfants. Cependant cette proposition si peu préparée, si cxtraordiniBre, prépare des événements d'un si gmnl tragique, que le spectateur a toujours pardonné cette atrocité, quoiqu'elle ne soit ni danslav^té historique, ni dans la vraisemblance. La situation est théâtrale; elle attache malgré la réflexion. Une invention purement raisonnable pent être très mauvaise ; une invention théâtrale, que la raison condamne dans l'examen, peut faire un très grand effet : c'est que l'imaginatioB, émue de la grandeur du spectacle, se demande rar^nent compte de son pkdsir. Mais je doute qu'une telle scène pût être soufferte par des hommes d'un goût et d'un jugement formé, qui la verraient pour la première foi». (V.) — La proposition de Cléopâtre peut n'être pas raisonnable, car une passion violente ne raisonne pas ; mais elle est vraisemblable de la part d'une femme qui a tué son mari de sa propre main, et qui est capable de tout sacrifier à son ambition. Elle se souvient que, dans le temps où Tr3rphon ravageoit la Syrie, le peuple, qui n'obéisseit qu'à regret à une" femme, voulut la forcer, et la força en effet â se donner un maître. Elle a lieu de craindre que ce peuple, à qtii elle a promis de nommer un roi, et qui l'attend ce jour-là même, ne se révolte centre

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