‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 155 sur 377 · ACTE V, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE IV

▼ier 1646 ; elle fut imprimée en férrier 1€47. Le privilège de Corneille est da 17 avril 1646, et sa Rodogune ne fat imprimée qu'au 31 janvier 1647. Ainsi la Rodogune de Corneille ne parut sur le papier qu'un an on environ après les représentations de la pièce de Gilbert, c'està-dire un an après que cette pièce n*existait plus. Ce qui est étrange, c'est qu'on retrouve dans les deux tragédies précisément les mémcK situations, et souvent les mêmes sentiments que ces situations amènent. Le cinquième acte est différent ; il est terrible et pathétique daiiM Corneille. Gilbert crut rendre sa pièce intéressante en rendant le d^^noaement heureux, et il en fit l'acte le plus froid et le plus insipide qu'on pût mettre sur le thé&tre. On peut encore remarquer que Rodogune joue dans la pièce de Gilbert le rôle que Corneille donne i Cléopàtre, et que Gilbert a falsifié l'histoire. Il est étrange que Corneille, dans sa préface, ne parle point d'une ressemblance si frappante*. Bernard de Fontenelle, dans la Vie de Corneille, son oncle, nous dit que Corneille ayant fait confidence du plan de sa pièce à un ami, cet ami indiscret donna le plan au résident, qui, contre le droit des gens, vola Corneille. Ce trait est peu vraisemblable ; rarement un homme levêtu d'un emploi public se déshonore, et se rend ridicule pour si peu de chose ; tous les mémoires du temps en auraient parlé ; ce larcin aurait été une chose publique. On parle d'un ancien roman de Rodogune: je ne l'ai pas vu; c'est, dit-on, une brochure in-8o, imprimée chez Sommavilie, qui servit également au grand auteur et au mauvais . Corneille embellit le roman, et Gilbert le gâta. Le style nuisit aussi beaucoup à Gilbert ; car, malgré les inégalités de Corneille, il y eut autant de différence entre ses vers et ceux de ses contemporains jusqu'à Racine, qu'entre le pinceau de Michel-Ange et la brosse des barbouilleurs. Il y a un autre roman de Rodogune en deux volumes, mais il ne fut imprimé qu'en 1668 : il est très rare et presque oublié ; le premier Test entièrement. (P.)

* Il n'en parla pas, ou par méprit, ou par quelque ménagement politique pour le caractère dont Gilbert étoit revêtu. (P.)

riN DU CINQUIBMS ACTX.

liO sujet de cède tragédie est tiré d^Âppian Alesandrin, dont Yoici les paroles, sur la fin du livre qu'ail a fait des Guerres de Syrie : « Démélrius, surnommé Nicanor, enlre- « prit la guerre contre les Partlies, et vécut quelque temps a prisounier dans la oour de leur roi Phraaies, dont il « épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus, « domestique des rois précédents, s^empara du trône de Sr- « rie, et y fit asseoir un Alexandre encore enfant, fils d*A- « lexandre le bâtard et d^une iUle de Ptolomée. Ayant gou- « verné quelque temps comme tuteur sous le nom de ce « pupille, il s^en défit, et prit lui-même la couronne sous^mi <( nouveau nom de Tryphon qu'il se donna. Antiochus, frère « du roi prisonnier, ayant appris sa captivité à Rhodes, et <( les (roubles qui Tavoient suivie, revint dans la Syrie, où, « ayant défait Tryphon, il le fit mourir. I>e là, il porta ses « armes contre Phraates, et, vaincu dans une baiaille, il se « tua lui-même. Démélrius, retournant en son royaume, fut « tué par sa femme Cléopâtre, qui lui dressa des embûches <( sur le chemin, en haine de celle Rodogune qu'ail avoil <( épousée, dont elle avoit conçu une telle indignatioB, qn^dle « avoit épousé ce même Antiochus, frère de son mari. Elle « avoit deux fils de Démélrius, dont elle tua Séleucus, rainé, (( d'un coup de Aèche, sitôt qu'il eut pris le diadème après la <( mort de son père, soit qu'elle craignit qu'il ne la voulût « venger sur elle, soit que la même fureur l'emportât à ce <( nouveau parricide. Antiochus son frère lui succéda, et « contraignit cette mère dénaturée de prendre le poison « qu'elle lui avoit préparé. »

Justin, en son trente-sixième, trente-huitième, et trenteneuvième livre, raconte cette histoire plus au long, avec quelques autres circonstances. Le premier des Machabées, et Josèphe, au treizième des Antiq^^Ués fUjUUques. en disent aussi quelque chose qui ne s'accord ua 'ou i fai avec Appian.

EXAMEN DE RODOODIiK 3«S

C^est à loi que je me tttûr alUché |i«iin la^ mprttiêè <fÊiê jW mise an prenuer aete, et pour Veîèi éx émtfmème^ qaëjmt adouci du côté d^Aoliochat. Pen ai dit la ra'raon.aiile«ii«i La* reste sont de» épisodes d^infentian, qui se font pas -iiieoiiiiMK tîMes atec Thistotre, puisqu-eUe ne dit point oe qae dè^mt Rodogune après la mort de Démétriu», qui Traisemblablement Tamenait en Syrie prendre possession de sa connonne. Tai (ait porter à la pièce le nom de cette prinœsie platdt q«e celui de Gléapâtre, que je n*ai même osé nommer dans mex ïers, de peur qu''on ne confondit cette reine de Syrie a^ec cette fameuse prin<»sse d'^Égypte qui partoit même nom, et que ridée de celle-ci, beaucoup plôs connue que-Fa^tre, ne semât une dangereuse préoccupation parmi les auditeurs.

On m''a souvent fait une question à la cour, quel étoit celui de mes poèmes que j'estimois le plus; et j'ai trouré tous ceux qui me Font faite si prévenus en faveur de Citma ou du Cidy que je n'ai jamais osé déclarer toute la tendresse q\ie j'ai toujours eue pour celui-ci, à qui j'aurois Yotoutiers donné mon suffrage, si je n'avais orsint de manquer, en quelque sorte, au respect que je derois à ceu\ que je Toyois |)encher d'un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu'ont beaucoup de père» pour quelques uns de leurs enknts plus que pour les autres ;. peut-être y entre-t-il un peu d'amour-propre, en ce que cette tragédie me semble être un pea plus à moi que cëiles qut l'ont précédée, à cause des ioindettls surprenante qui sont purement de mon invention, et n'avoient jamais été vus au théâtre , et peut-être enfin f a-t-il un peu de vrai mérite qui ùài que cette inclination n'est pas tout à fait injuste, iê veuf bien laisser chacun en tiberté de ses sentiments ; mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avan* tages qui ne se rencontrent en cdle-ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la farce de« vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisournsment, la chaleur des passion», les tendresseï^ de Tamour et de l'amitié ; et cet heureux assemblage est 4»ënagé de sort» qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-desiua du second , et le dernier l'empoi te

sur tous les autres. L^action y est une, grande, complète; sa durée ne va point, ou fort peu, au delà de celle de la représentation. Le jour en est le plus illustre qu'on puisse imaginer, et Tunité de lieu s'y rencontre en la manière que je l'explique dans le troisième de mes discours, ,el avec Tindulgence que j'ai demandée pour le théâtre.

Ce n'est pas que je me flatte assez pour présumer qu'elle oit sans taches. On a fait tant d'objections contre la narration de Laonice au premier acte, qu'il est malaisé de ne donner pas les mains à quelques unes. Je ne la tienspas toutefois si inutile qu'on l'a dit. Il est hors de doute que Cléo> pâtre , daàs le second , feroit connoitre beaucoup de choses par sa confidence avec celte Laonice, et par le récit qu'elle en fait à ses deux fils, pour leur remettre devant les yeux combien ils lui ont d'obligation; mais ces deux scènes demeureroient assez obscures, si cette narration ne les avoit précédées; et du moins les justes défiances de Rodoguue à la fin du premier acte, et la peinture que Cléopàtre fait d'ellemême dans son monologue qui ouvre le second, n'auroieni pu se faire entendre sans ce secours.

J'avoue qu'elle est sans artifice, et qu'on la fait de sangfroid à un personnage protatique, qui se pourroit toutefois justifier par les deux exemples de Térence que j'ai cités sur ce sujet au premier discours. Timagèue, qui l'écoute, n'est introduit que pour l'écouter, bien que je l'emploie au cin- <iuième à faire celle de la mori de Séleucus, qui se pouvoit faire par un autre. Il l'écoute sans y avoir aucun intérêt notable, et par simple curiosité d'apprendre ce qu'il pouvoit avoir su déjà en la cour d'Egypte, où il étoit en assez bonne ]Msture, étant gouverneur des neveux du roi, pour entendre des nouvelles assurées de tout ce qui se passoit dans la Syrie, qui en est voisine. D'ailleurs, ce qui ne peut recevoir d'excuse, c'est que, comme il y avoit déjà quelque temps qu'il étoit de retour avec les princes, il n'y a pas d'apparence qu'il ait attendu ce grand jour de cérémonie pour s'informer de sa sœur comment se sont passés tous ces troubles, qu'il dit ne savoir que confusément. PoUux, dans Médée^ n'est qu'un personnage protatique qui écoute sans intérêt comme lui;

EXAMEN DE RODOGUXE. 217

mais sa surprise de voir iason à Corinthe, où il Tient d'arriTcr, et son séjour en Asie, que la mer en sépare, lui donnent juste sujet d^ignorer ce qu^il en apprend. La narration Délaisse pas de demeurer froide comme celle-ci, parcequ'il ne s'est encore passé rien dans la pièce qui excite la curiosité de l'auditeur, ni qui lui puisse donner quelque émotion en l'écoutant ; mais si tous Toulez réfléchir sur celle de Curiace dans V Horace j tous trouTcrez qu^elle fait tout un autre effet. Camille, qui Técoute, a intérêt, comme^lui, à savoir comment s^est faite une paix dont dépend leur mariage ; et Tau* diteur, que Sabine et elle n^ont entretenu que de leurs malhears et des appréhensions d^une bataille qui se Ta donner entre deux partis, où elles Toient leurs frères dans Tun et leur amour dans Fautre, n*a pas moins d'aTidilé qu'elle d^ apprendre comment une paix si surprenante s^est pu conclure.

Ces défauts dans cette narration confirment ce que j'ai dit ailleurs , que, lorsque la tragédie a son fondement sur des guerres entre deux Etats, ou sur d'autres affaires publiques, il est très malaisé d'introduire un acteur qui les ignore, et qui puisse receToir le récit qui en doit instruire les spectateurs en parlant à lui.

i^ai déguisé quelque chose de la Térité historique en rclui-^ «i; Cléopâtre n'épousa Antiochus qu'en haine de ce que son mari aToit épousé Rodogune chez les Parthes; et je fais qu'elle ne Fépouse que par la nécessité de ses affaires, sur un faux bruit de la mort de Démétrius, tant pour ne la faire pas méchante sans nécessité, conmie Ménélas dans VOresic d'Euripide, que pour aToir lieu de feindre que Démétrius n'avoit pas encore épousé Rodogune, et Tenoit l'épouser dans son royaume pour la mieux établir en la place de l'autre, par le consentement de ses peuples, et assurer la couronne aux enfants qui naitroient de ce mariage. Cette fiction m'étoit absolument nécessaire, afin qu'il fut tué aTant que de TaToir épousée, et que l'amour que ses deux fils ont pour elle ne fit point d'horreur aux spectateurs, qui n'auroient pas manque d'en prendre une assez forte, s'ils les eussent tus amoureux de la TeuTe de leur père, tant cette affection incestueuse répugne à nos mœurs !

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