‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 166 sur 377 · ACTE I, SCÈHI II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈHI II

Ta ne m*y fais monter que de peur (fea descendre : Mais connois Palcbérie, et cesse de prétendre *.

Je sais quUl m^appartient ce trône où tu te sieds, Que c'est à moi d*y voir tout le monde à mes pieds : Mais comme il est encor teint du sang de mon père. S'il n*est lavé du tien, il ne sauroit me plaire ; Et ta mort, que mes voeux s'efforcent de bâter, Est Tunique degré par où j'y veux monter : Voilà quelle je suis, et quelle je veux être. Qu'un autre t'aime en pèi*e, ou te redoute en mattre. Le cœur de Pulchérie est trop haut et trop franc Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.

PHOCAS

J'ai forcé ma colère à te prêter silence ', Pour voir à quel excès iroit ton insolence : J'ai vu ce qui t'abuse et me fait mépriser, Et t'aime encore assez pour te désabuser.

N'estime plus mon sceptre usurpé sur ton père. Ni que pour l'appuyer la main soit nécessaire.

1 Ce verbe prétendre exige absolument un régime : ce n'est point un verbe neutre ; ainsi la phrase n'est point achevée : on pourrait dire, cessez d* aimer et de haïr y quoique ce soient des verbes actifs, parcequ'en ce cas cela veut dire, cessez d'avoir des sentiments d'amour et de haine ; mais on ne peut dire, cessez de prétendre, de satisfaire, de secourir. (V.)

* Cette réponse ne fait-elle pas voir que Phocas ne devait pas se laisser braver ainsi t Le moyen de parler encore à quelqu'un qui vient de vous dire qu'il ne veut que votre mort! Comment Phocas peut-il «icore raisonner amiablement avec Pulchérie après une telle déclaration! est-il possible qu'il lui propose encore son flls! (V.) — Phocas ménage ici Pulchérie, parcequ'il a un grand intérêt politique i la ménager. Elle est fille de Maurice, dont la mémoire est chère au peuple , et, en lui faisant épouser son fils, Phocas croit qu'il légitimeroit, en quelque sorte, son usurpation. C'est ainsi que, dans la tragédie d'Oreste, Egysthe se laisse braver par Electre dans l'espérance de lui faire épouser son fils, à qui Electre apporterait en 'dot le grand nom d'Agamemnon, dont elle est la fille, et dont Egysthe a usurpé le trône. Notez qu'Electre ne le traite pas avec plus d'égards que Pulchérie n'en montre ici à Phocas. II est vrai qu'Electre est dans les fers, et que ses emportements, comme Voltaire vient de le dire, paroissent plus motivés que ceux de Pulchérie. (P.)

240 HÉRACLIUS

Depuis vingt ans je règne, et je règne sans toi; Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi. Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race : L'armée a ses raisons pour remplir cette place ; Son choix en esl le titre * ; et tel est notre sort Qu'une autre élection nous condamne à la mort. Celle qu'on fit de moi fut l'arrêt de Maurice; J'en vis avec regret le triste sacrifice : Au repos de l'État il fallut l'accorder; Mon cœur, qui résisloit, fut contraint de céder; Mai» pour remettre un jour l'empire en sa famille Je fis ce que je pus, je conservai sa fille, Et, sans avoir besoin de titres ni d'appui, Jc'te fais part d'un bien qui n'étoit plus à lui.

PULCUÉRIE.

Un chétif centenier des troupes de Mysie,

Qu^un gros de mutinés élut par fantaisie ',

Oser arrogamment se vanter à mes yeux

D'être juste seigneur du bien de mes aïeux !

Lui qui n'a pour l'empire autre droit que ses crimes s,

Lui qui de tous les miens fit autant de victimes,

1 Un bien de race, une armée qui a ses raisons^ an choix qui esl le litre d'une placey toutes expressions plates ou obscures. Phocas d'ailleurs a très grande raison de dire à cette Pulchérie que le trône de l'empire romain ne passe point aux filles : mais il devait le dire auparavant et mieux. (Y.)

< Encore une fois, on ne parle point ainsi à un empereur romain reconnu et sacré depuis longtemps : il peut avoir passé par tous les grades militaires, comme tant d'autres empereurs, et comme Théodose lui-même, sans que personne soit en droit de le lui reprocher. Mais ce qui paraît plus répréhensible, c'est que tant d'injures et tant de mépris doivent absolument ôter à Phocas l'envie de donner son fils à Pulchérie, puisqu'une croit pas qu'Héraclius soit en vie, et qu'il n'a pas un intérêt pressant à marier son fils avec une fille qui n'aime point le fils, et qui outrage le père. Il ne sera peut-être pas inutile de remarquer ici que saint Grégoire le Grand écrivait à ce même Phocas , Benignilatem pietalis veslra ad impériale /asligium pervenisse gaudemus. Nous ne prétendons pas que Pulchérie dût imiter la lâche flatterie de ce pape ; ce n'est qu'une note purement historique. (V.)

â II fallait, lui qui n'eut à l'empire d'autre droit que ses crimes; on n'a point de droits pour^ mais des droitsà ; c'est un solécisme. (V^

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