‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 195 sur 377 · ACTE III, SCENE I. T · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE I. T

« Elle garde un trésor qui vous sera Lien cher. » Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher, Qu'au lieu de la ha!r d*avoir livré mon frère. J'en tins le bruit pour faux, elle me devint chère ; Et confondant ces mots de trésor et d'époux, Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.

J'opposois de la sorte à ma fière naissance Les favorables lois de mon obéissance ^ ; Et je m'imputois même à trop de vanité De trouver entre nous quelque inégalité. La race de Léonce étant patricienne , L^éclat de vos vertus Tégaloit à la mienne ; Et je me laissois dire en mes douces erreurs ; « Cest de pareils héros qu'on fait les empereurs; <c Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage « A qui le monde entier peut rendre un juste hommage. » récoutois sans dédain ce qui m'autorisoit : L'amour pensoit le dire, et le sang le disoit; Et de ma passion la flatteuse imposture S'emparoit dans mon cœur des droits de la nature.

MARTI AN

Ah, ma sœur! puisque enfin mon destin éclairci

Veut que je m'accoutume à vous nommer ainsi ,

Qu'aisément l'amitié jusqu'à l'amour nous mène!

C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine ' ;

Mais quand il faut changer l'amour en amitié,

Que l'ame qui s'y force est digne de pitié !

Et qu'on doit plaindre un cœur qui, n'osant s'en défendre,

Se laisse déchirer avant que de se rendre !

Ainsi donc la nature à l'espoir le plus doux

Fait succéder l'horreur, et l'horreur d'être à vous !

Ce que je suis m'arrache à ce que j'aimois d'être !

1 Tous ces raisonnements subtils sur l'amour et sur la force du saiig^ auxquels Martian répond aussi par des réflexions, sont d*ordinaire Topposé du tragique. Les subtilités ingénieuses amusent l'esprit dans un livre, et encore très rarement ; mais tout ce qui n'est point sentiment, passion, pitié, terreur, est froideur au théâtre. Qu'est^e qua c'est qu'une ^ère naissance et les lois d*une obéissance? (V.)

S On ne tombe point dans un penchant. Toujours des expresaîéwr impropres. (V.)

278 HÉRACUUS.

Âh ! s'il ni'étoit pernii> de ne lue |ias coimollre, Qu'un si charmant uhus sei^it à préUTer A l'âpre vérité qui vient de m'éclairevl

PUI.CHKKIK.

J'eus pour vous trop d'amour pour ignorer ses forces. Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces i ; £t la haine à mou gré les fait plus doucement Que quand il faut aimer, mais aimer autrement t. J'ai senti comme vous une douleur bien vive En brisant les beauK fers qui me tenoient captive ' ;

i On aigrit des douleurs^ des ressentiments, des soupçons nb^me. Racine a dit avec son élégance ordinaire :

La douleur ost injuste, et toutes les raisons Qui ne la flattent point aigrissent ses soupçons.

Mais on n'a jamais aigri une séparation ; et une sœur qui ne peut épouser «on ft-ère iie fait point un divorce. (V.)

* Les maximes, les sentences, au moins doivoftt être claires ; celle-ci n'est ni claire, ni convenable, ni vraie. II est faux qu'il soit plus agréable d'être obligé de passer de Tamour à (a haine, que de Tamour à l'amitié. ComeiUa tôt tombé ai souvent dans ce défont, qu'il est inutile d'en examiner la source. Cette habitude de faire raisonner ses personnages avec subtilité n'est pas le fruit du génie. Le génie peint à grands traits, invente toujours les situations frappantes, porte la terreur dans l'ame, excite les grandes passions, et dédaigne tous les petits moyens ; tel est Corneille dans le cinquième acte de Rodogune, dans des scènes des fforaeeêy de Cinna, de Pompée. Le génie n'est point subtil et raisonneur : c'est ce qu'on appelle etpriû qui court après les pensées, les sentences, les antithèses, les réSexions, les ctmtestations ingéideuses. Toujbes les pièces de Corneille, et surtout les dernières, sont infectées de ce grand défaut, qui refroidit tout. JJespril dans Corneille, comna* ' dans le grand nombre de nos écrivains modernes, est ce qui perd la littérature : ce sont les traits de génie de ce grand homme qui seuls ont fait sa gloire et montré l'art. Je ne sais pourquoi on s'est plu i répéter que Corneille avait plus de génie, et Racine plus d'esprit ; il fallait dire que Racine avait beaucoup plus de goût, et autant de génie. Un bomme avec du talent et un goût sûr ne fera jamais de lourdes chutes «n aucun genre. (T.)

* De beaux fers! et on reproche i Racine d'avoir parlé d'amour f Mais on ne trouve chez lui ni beaux fers ni beaux feux : ce n'est que dans sa fhible tragédie à*Atexandre, où il voulait imiter Corneille^ où il tait dire & Épbestfon :

Fidèle conficlenl du beau feu de mon mûtre. (Y.)

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