‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 204 sur 377 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

HÉRAGUUS, EUDOXE.

HÉRACLIUS

Vous avez grand sujet d'appréhender pour elle :

Phocas au dernier point la tiendra criminelle;

Et je le connois mai, ou, s'il la peut trouver,

Il n^est moyen humain qui puisse la sauver.

Je TOUS plains, chère Eudoxe, et non pas votre mère;

Elle a bien mérité ce qu*a fait Exupère;

Il trahit justement qui vouloit me trahir.

EUDOXE

Vous croyez qu'à ce point elle ait pu vous haïr. Vous pour qui son amour a forcé la nature * ?

HÉRACLIUS

Ck>mment youlez-vous donc nommer son imposture? ITempècher d'entreprendre, et, par un faux rapport^ Confondre en Martian et mon nom et mon sort '; Abuser d'un billet que le hasard lui donne; Attacher de sa main mes droits à sa personne. Et le mettre en état, dessous sa bonne foi ^,

1 L'embarras croît, le nœud se redouble. Héraclius se croit trahi par Léontine et par Exupère : mais il n'est point encore en péril ; il est avec sa maîtresse ; il raisonne avec elle sur l'aventure du billet. Les passions de l'ame n'ont «ncore aucune influence sur la pièce ; aussi les vers de cette scène sont tous de raisonnement. C'est, à mon avis, Topposé de la véritable tragédie. Des discussions en vers froids et durs peuvent occuper l'esprit d'un spectateur qui s'obstine à vouloir comprendre cette énigme ;. mais ils ne peuvent aller au cœur, ils ne peuvent exciter ni crainte, ni pitié, ni admiration. (V.)

* n eût été mieux, je crois, de dire, a dompté la nature ; C9x forcer la nature signifie pousser la nature trop loin. (V.)

• L'expression n'est ni juste ni claire ; il veut dire, donner à Martian mon nom et mes droits, (V.)

^ On ne diim sous, ni dessous la bonne foi; cela n'est pas français.

S94 HÉRACUU&

De régner en ma place, ou de périr pour moî : Madame, est-ce en eflfel me rendre un geand service?

EUDOXE

Eût-elle démenti ce billet de Maurice?

Et Teût-elle pu faire, à moins que révéler Ce que surtout alors il lui falloit celer? Quand Martian par là n'eût pas connu son père, C'étoit vous hasarder sur la (bi d*Exupère : Elle en doutoit, seigneur; et, par révénemeut. Vous voyez que son zèle en doutoit justement. Sûre en soi des moyens de fous rendre Tempire^ Qu'à vous-même jafiAais elle a'a touLu dires» Elle a sur Martiaa tourné le eoup fetal De répreuve d'ua cœur qu'elle conuoissoU maL^. Seigneur, où seriez-vous sans ce nouveau service ?

■BRACUUa.

Qu'importe qui des deux on destine au supplice? Qu'importe, Martian, vu ce que je te doi, Qui trahisse mon sort, d'Ëxupère on de moi ! Si Ton ne me découvre, il faut que je m'expose ; Et Tun et l'autre enfin ne sont que même chose,. Sinon qu'étant tralii je mourrois malheureux» Et que, m'offrant pour toi» je mourrai généreux.^.

BUDOXE.

Quoi! pour désabuser une aveugle furie,

i On ne dit point sûr en soi. Mais comment Léontine est-elle si sûre du succès! elle a toujours parlé comme une femme qui veut tout faire et qui ne doute de rien ; mais elle n'a point agi, elle n'a fait aucune démarche pour s'éclaircir avec Exupère ; il était pourtant bien naturel qu'elle s'informât de tout, et encore plus naturel qu'Exupère la mit au fait. Il semble qu'Exupère et Léontine aient songé à rendre l'énigme difficile, plutôt qu'à servir véritablement. (V.)

* Par la construction, elle n'a pas voulu dire V empire; elle veut parler des moyens. Il faut soigneusement éviter ces phrases louches, ces amphibologies de construction. (V.)

8 Tourner le coup de l'épreuve d'un cœur n'est pas intelligible ; et tout ce raisonnement d'Eudoxe est un peu obscur. (V.)

^ Ici, tous les sentiments sont en raisonnement, et exprimés d'an ton didactique, dans un style qui est celui de la prose négligée. A# sont qxu même choses sinon^ n'est pas français. (V.)

Page 1