EXAMEN D'HÉRACLIUS
Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que colli» de Rodogune^ et je puis dire que c'est un heureux original dont il s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru. Sa conduite diffère de celle-là en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers, lieux avec adresse, et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu'il y en ait pas une de sang-froid, comme celle, de Laonîce. Elles sont éparses ici dans toutlepoëme, et ne font connoître à la fois que ce qu'il est besoin qu'on sîiclio pour l'intelligence de la scène qui suit. Ainsi, dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'Hcraciius est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer lu fausseté de ce bruit ; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu'il appréhende, fait connoître comme, en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son fils Marlian, et le pousse d'autant plus à presser ce mariage, que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonce il fût demeuré aii dernier combat. C'est par là qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai Héraclius, qui passe pour Martian, au vraiMartian, qui passe pour Léonce; et cela sert de fondement à l'offre volontaire qu'il fait de sa vie au quatrième acte, pour le sauver du péril où l'expose cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute celle de Pulchérie à l'instruction qu'elle a rc- (;ue de sa mère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu'il l'a laissée trop vivre après la mort de l'empereur Maurice, son mari. 11 falloit tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à Ih fin de
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ce premier acte; et on ne les peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie, et qu^il est entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.
Surtout la manière dont Eudoxe fait connoitrê, au second ar(c, le double échange que sa mère a fait des deux princes, est une des cfioses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume'. Léontine Faccuse d^avoir révélé le secret d'Hé— radius et d^être cause du bruit qui court, qui le met en péril de sa vie; pour s^en justifier, elle explique tout ce quV>lle en sait, et conclut que, puisqVon n^en publie pas tant, il faut que ce bruit ait pour auteur quelqu^un qui n^en sache pas tant qu'elle. Il est vrai que cette narration est si courte, «|u'*elle laisseroit beaucoup dVbscurité si Héraclius ne Texpliquoit plus au long, au quatrième acte, quand il est besoin que ceiic vérité fasse son plein effet ; mais elle n''en pouvoit pas dire davantage à une personne qui savoit cette histoire mieux qu'elle, et ce peu qu'elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges, qu'il n'est pas besoin alors d'éclaircir plus entièrement.
L'artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui-ci : Exupère y fait connoitrê tout son dessein à Léontine, mais d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie, et de n'avoir d'autre dessein que de tirer d'elle le secret d'Héraclius pour le perdre. L'auditeur lui-même en demeure dans la défiance, et no sait qu'en juger; mais après que la conspiration a eu son oV.'ei par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu'on avoit eus de lui, et délivre l'auditeur d'un récit qui lui atiroit été fort ennuyeux après le dénouement delà pièce, où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l'être.
Le stratagème d'Exupère, avec toute son industrie, a quel-
1 II n'est plus permis aujourd'hui de parler ainsi de soi-même, et il iiVijt pas trop spirituel de dire qu'on a fait des choses spirituelles, .l'avoue que je ne trouve rien de spirituel dans le rôle d'Èudoxe, ni m*'me rien d'intéressant ; ce qui est bien plus nécessaire que d'êtr« spirituel. (V.)
5SS 6XAMBN DHÉRÀGUUS.
qve chose un peit délicfti^, e( d\iiie natare à ne se faire qi^-au théâtre, où TauleiMr. est oiaître. des événemenk9 qu'il tient dans sa niaii^ et no» pss dans la vie civile, où le» luuno^s en disposent selon leurs inAérèts et leur pouvoir. Quand il découTre HéfaeUus. à Phoeas, ei le fait arrêter prisonnier,, son intention est fort bonne, et lui réussit; mais il n'y avoit que moi qui lui pût répondrtfdu succès. Il attire la confiance du tyran par là, et se fait remettre entre les mains la garde d'Héraclins et sa conduite au supplice : mais le contraire pouvoit arriver ; et Phocas, a» lieu de déférera ses avis, qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince eu place publique, pouvoit s'en défaire sur Fheure, et se déûer de lui et de ses amis conmie. de genâ qu'il avoit offenses, et dont il ne devoit jamais espérer uu^ zèle bien sincère à le ser~ vir. La mutinerie qu il excite^ dont il lui anaène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse ; mais jusque-là toute sacooduita est de ces choses qu il faut souffrir au théâtre, parcequ Viles oat un éclat dont la surprise éblouit, et qu'il ne Ceroit pa* bon tirer eu exemple pour conduire uae action véritable sur leur plan.
Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce d'invention sous des noms véritables ; mais je ne crois pas qu'Aristote le défende, et j'en trouve assea d'exemples cliez les anciens. Les deux Électres de SofAode et d'Ëuri* pidc aboutissent à la même action perdes moyens si divers, qu'il faut de nécessité que l'une des deux soit entièrement inventée ; Viphigénie in Tauris a la mine d'êtr^e de méfioe nature; et V Hélène^ où Euripide suppose qu'elle n'a jamais été à Troie, et que Paris n'y a enlevé qu'un fantôn^qui lui res* sembloit, ne peut avoir aucune action épisodique ni princifijale qui ne parle delà seule ima^natioude son auteur.
Je n'ai conservé iei, pour toute vérité historique, que l'or* dre de la succession des* empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius; j'ai falsifié la naissairce de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant filsde Maurice,
.4 l^ éàii&^T& mQàetViW onX éerit : qftûlqjtiechçse d^ peu délicat. C'est vouloir inutilement corriger Corneille.
£XASI&N inflÊRAGLICS. ^m
bun ^'^Be^le iût-sqved^n prêteur d'Afriiyiie qa\ fovieii même nom vpie \wL J'ai prolongé de 4omte ms la dorée de rsnpérc ^eMooM, et lui ai dooné Mi^ttan poarfils, (pÈm*- ^qwc rhisl»ire'«e -pavlc qne d'âne fiHe ' nommée Domfiiia.» qa'il inavia a Critpe, dont je fais vn de mes personoage». Ce fils el Héraoliitt, ^qai^tont cenfondns Tim atee l'autre par les échanges de Léonline, n'asimoit pas été en état d'agir, si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna, puisque, pour faire, ces échanges, il falloit qu'ils fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C'est par celte même raison que j'ai prolongé la vie de l'impératrice Constantine, que je n'ai fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu'il l'eût immolée à sa sûreté dbs la cinquième, et je l'ai fait, afin qu'elle pût avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant, et d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui vouloit faire épouser.
La supposition que fait Léontine d'un de ses fils pour mourir au lieu d'Héraclius n'est point vraisemblable , mais elle est historique, et n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité qui la rend croyable, quelque répugnance qu'y veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice ; et je l'ai .trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre. L'empereur Maurice reconnut cette supposition, et l'empêcha d'à— voir son eifet, pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu, qui vouloit exterminer toute sa famille; mais, quant à ce qui est de la mère, elle avoit surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince ; et comme on pouvoit dire que son fils étoit mort pour son regard, je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avoit voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveauté» surprenantes de ce' sujet.
11 lui faut la même indulgence pour l'unité de lieu qu'à Hodogune, La plupart des poèmes qui suivent en ont besoin, et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L'unité de jour n'a rien de violenté , et l'action se pourroit passer
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en cinq ou six heures ; mais le poème est si embarrassé ' qu''il demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits et des personnes des plus qualifiées de la cour se plaindre de ce que sa représentation fatiguoit autant Tesprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire ^ mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence.
Fin D HEBACL1US.
NICOMEDE
TRAGÉDIE
Voici imc pièce d'une constilulioii assez extraordinaire : aussi esl-ce la vingt et unième «|iie j'ai fait voir sur le théà^ tre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver queltpie chose de nouveau, sans sV^ carter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer.. La tendresse et les passions, qui doivent élre Tame des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci ; la grandeur de courage y règee seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux, qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est combatlue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage dé*couvert,. qui prévoit k péril sans s'émouvoir, et ne veut point d'autre appui que cekii de sa vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les coeurs de toupies peuples. L'his-» toire qui m'a prêté de qupi la faire paroUre en ce haut degré est lirée dcJustin : et voici comme i4 la raconte à la fin de son trente-quatrième livre :
<f En même temps Prusias, roi de Bitfaynie, prit dessein « de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses tra*^ « très fils, qu'il avoil eus d'une autre femme, et qu^il fatsoit K élever à Rome ; mais ce dessein fut découvert à ce jeuno <c prince par ceux mêmes iqui l'avoicnt entrepris ; ils firent «plus, ils l'exhortèrent à rendre la. pareille à un père st a cruel, et. faire retomber sur «a tête le» embûches qu'il lui « a voit préparées, et n'eurent pas grande peine À lepenMtat « d«r. Sitét.dono qu'il fut entré dans le royaume de son père, « qui Tavoil. appelé auprès de lui, il fut proclamé roi ;««t « Prusias, chassé du trône,, et délaissé même do ses domos^ « tiques, quelque soin qu'il prit à se cacher, fut enfin lue « par ce fils « et perdit la vie par un rrime. aussi grand que « celui qu'il avoiti commis en donnant le» ordces de l'assast « siaoF. )) . u •
J'ai ôté de ma scène Thorreur d'une catastrophe si barbare, et n'di donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin que l'union d'une couronne voisine donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fit prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage; j'en ai faitNicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et, prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demander qu'on remit entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que, pour gagner l'esprit de la reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fds, que mon auteur m'apprend avoir été nourri à Rome. Cela fait deux effets : car, d'un côte, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse ; et, de l'autre, il oppose à^icomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que ious mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.
La représentation n'en a point déplu ; et, comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main, j'ai «ujet d'espérer que la lecture n'ôtera rien à cet ouvrage de^ la réputation qu'il s'est acquise jusqu'ici, «t ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l'ont précédé. Mon principal faut a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec Içs rois leurs al-
AU LECTEUR. r»4r,
liés ; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, el les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur quand ellt* commençoit à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de leur ambassadeur Flaminius , qui rencontre un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et brave l'orgueilleuse masse de leur puissance lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs ; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'ame du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de mendier par leurs misères. Il est bon de hasarder un peu, et ne s'attacher pas toujours si servilement à ses préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui de notre Horace :
Et mihi res, non me rébus, submiUere conor.
Mais il faut que l'événement justifie cette hardiesse; et dans une liberté de cette nature on demeure coupable, à moms que d'être fort heureux.
PERSONNAGES-
PRUSIAS, roi de BitbyBie.
FLAMINIUS, ambassadeur de Rome.
ARSINOÉ, seconde femme de Prusîat.
LAODIGE, reine d* Arménie.
mcOMÉDGt Ais ûtné de Prtfsîas, sorti du premier lit.
ATTALE, fils de Prustâs et d'Arsinoé.
ARASPE, capitaine dés gardes de Prusias.
CLÉONE, confldente d^Arsinoé.
ta ieèM eêté NteoméHe.
NICOMEDE