‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 242 sur 377 · ACTE t, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE t, SCÈNE II

Ait A LE.

Vous restinicz trop peu pour le vouloir garder.

LAOmCE.

Je vous eslhne trop pour vouloir lien farder. Votre rang et le mien ne sàurorent le permettre : Pour garder votre co&iir je n'ai pas où le mettre * ; La place est occupée * ; et je vows Tai tant dit, Prince, que ce discours vous d«t être interdit : On le souffre d'abord, mais la suite importune.

ATTALE

Que celui qui l'occupe a de bonne fortune * l Et que seroil heureux qui pourroit aujourd'hui '* Disputer cette place, et l'emporter sur lui!

KICOMÈDE.

La place à l'emporter coûteroit bien des têtes. Seigneur : ce conquérant garde bien ses conquêtes. Et Ton ignoi*e encor parmi ses ennemis L'art de reprendre un fort qu'une fois il a pris.

aVtale.

Celui-ci toutefois peut s'attaquer de sorte Que, tout vaillant qu'il est, il faudra qu'il en sorte ^.

1 Après les beaux vers que Laodice a débités dans la scène précédente, et va débiter encore, on ne ^eut sans chagrin lui voir | rt-ndrc si souvent le ton du bas comique. Ce vers serait à peine souffert daas Tiïie faïce. (V.)

* La place est occupée ressemble trop à la sîgnora h impediln des Italiens. On ne doit jamais employer de ces expressions familières qui rappellent des idées comiques : c'est alors surtout qu'on doit cherclicr des tours nobles. (V.l

3 Ce vers est comique, et n'est pas français ; on ne dit point, il a bonne fortune, mauvaise fortune ; et on sait ce qu'on entend par bonnes fortunes dans la conversation ; c'est précisément par cette raison que cette expression doit être bannie du théâtre tragique. { V.)

* Que serait heureux qui n'est pas français ; Qu'ils sont heureux c/iuX qui peuvent aimer! esttm fort joli vers; Que sont heureux ceux qui peuvent aimer ! est un barbarisme. Remarquez qu'im seul mot de plus ou àe moins suffit pour gâter absolument les plus nobles pensées et les plus belles expressions. ( V.)

^Toutes les fois que l'on emploie un pronom dans unephrasc.il se rapporte au dernier nom substantif; ainsi, dans cetie phrase, celuici se rapporte au fort, et les deux pronoms // se rapportent à celui-ci.

356 NIGOMËDE.

LAODICE

Vous pourriez vous méprendre.

ATTALE

tt si le roi le veut *?

LAODICE

Le roi, juste et prudent, ne veut que ce qu'il peut.

ATTALE

Et que ne peut ici la grandeur souveraine?

LAODICE

Ne parlez pas si haut : s'il est roi, je suis reine; Et vers moi tout rellort de son autorité N'agit que par prière et par civilité '.

ATTALE

Non ; mais agir ainsi, souvent c'est beaucoup dire Aux reines comme vous qu'on vi.it dans son empire; Et, si ce n'est assez des prières d'un roi, Rome, qui m'a nourri, vous parlera pour moi.

NICOMÈDE

Rome, seigneur!

ATTALE

Oui, Rome; en êtes-vous en doute?

Le sens grammatical e«t, quelque vaillant que soit ceforl^ il faudra qu'il sorte; et Ton voit assez combien ce sens est vicieux. Corneille veut dire, quelque vaillant que soit le conquérant; mais il ne lu dit pas.(V.)

1 On peut faire ici une réflexion. Attale parle de son amour, et de» intérêts de l'État, et des secrets du roi, devjint un inconnu : cela n'est pas conforme à la prudence dont Âtta'e est souvent loué dans la pièce ; mais aussi, sans ce défaut, la scène ne subsisterait pas ; et quelquefois on souffre des fautes qui amènent des beautés. (T.)

î Civilité, terme de comédie. Ce sentiment de fierté est beau dan.s Laodice, mais est-il bien fondé? Elle est reine d'Arménie, mais el'o n'est point dans son royaume ; e'ie esta la cour de Prusia<>-, cjui, àv .son aveu, est le dépositaire de ses jeunes ans, qui a sur ele les plus jtrands droits par l'ordre de son père, qui est le maître enfin, et dont les prières sont des ordres. La jeune Laodice peut, avec bienséance, n'écouter que sa fierté, et se (roYnpcr un peu par sa grandeur dame. Elle peut avoir tort dans le fond ; mais il est dans son caractère d'avoir ce tort. Enfin n^agit que par iirière peut signifier ne doit agir que par prière. (V.)

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