‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 243 sur 377 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

NICOHÉDE.

Scijçneur, je crains pour vous qirun Romain vous écoute « ;J

Et si Rome savoit de quels Feux vous brAlez,

Bit?n loin de vous prôler l*appui dont vous parlez.

Elle s'indigneroit de voir sa créature

A l'éclat de son nom faire une telle injure,

Et vous dégraderoit peut-élre dès demain

Du titre glorieux de citoyen romain.

Vous Ta-t-elle donné pour mériter sa haine

En le déshonoraut par Famour d*une reine?

Et ne savez-vous plus qu'il n*est princes ni rois

Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois î?

Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes,

Vous en avez bientôt oublié les maximes.

Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous;

Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous;

Ett sans plus l'abaisser à celte ignominie

D'idolâtrer eu vain la reine d'Aiménie,

Songez qu'il faut du moins, |M)ur toucher votre cœur,

La fille d'un tribun ou celle d'un préteur;

Que Rome vous permet celle haute alliance.

Dont vous auroit exclu le défaut de naissance,

Si l'honneur souverain de son adoption

Ne vous autorisoit à tant d'ambition.

Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînes;

Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines;

Et concevez enfin dos vœux plus élevés.

Pour mériter les biens qui vous sont réser^'és.

1 Voyez la remarque ci-dessus. C'est encore une expression de «loute, et la négation ne est nécessaire : je crains qu*un, Homain ne vous ^écoute; mais, en poésie, on peut se dispenser de cette règle.

4 Bourgeois; cette expression est bannie du style noble. Elle y était admise à Rome, et l'est encore dans les républiques : le tfroit tie hpurgeoisie^ le titre de bourgeois. Elle a perdu chex nous de sa dignité, peut-être pnrceque nous ne jouissons pas des droits qu'elle exprime. Vn bourgeois, dans une république, est en général un homme capablv de parvenir aux emplois ; dans un Etat monarchique, c'est un homme du commun. Aussi ce mot est-il ironique dans la bouche de Nlcom^de, e il n'ôte rien à la noble fermeté dé son discoun. (V.)

558 NieOMEDE.

JlTrALÇ.

Si cet homme est à vou$, im|M)^ez-lui silence,

Madame, et retenez une talle insolence.

Pour voir jusqu'à quel point elle pourroit aller»

J'ai forcé ma colère à le laisser parler;

Mais je crains qu'eUe échappe ^ et que, s*il copliuue,

Je ne m'obstine plus à tant de retenue^

MCOMÙDE.

Seigneur, si j'ai r^i^âo, qu'importe à. qui je sois? Perd-elle de son pr pour eniprujiter ma voix ? Vous-même, amour à^ part, je vous en fai^ arbitre* Ce grand nom de Romain est un précieux tiUce; El la reine et le roi Tout assez acheté Pour ne se plaire pas à le voir rejeté. Puisqu'ils se sont privés, pour ce nom d'impoicl^nce ^, Des charmantes douceurs d'élever votre enfance. Dès Tàge de quatre ans il vous ont éloigiié ^ ; Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné. Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine, A la part qu'ils avoient à la grancLeur romaine. D'un si rare trésor l'un et Tautre jaloux...

ATTALE

Madame, encor un coup *, cet homme est-il à vous? Et pour vous divertir est-il si nécessaire ^ Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire?

LAODICE

Puisqu'il vous a déplu vous traitant de Romain, .Te veux bien vous traiter de fils de souverain. Eu cette qualité vous devez reconnoître

I Voyez les notes ci-dessus. Il faudrait, qu^elle n'éckffppc. {\.^ .

* Une affaire est d'importance, un nom ne l'est pas. ( V.l

s Ce vers est très adroit: il paraît sans artifice; et il y a beaucoup d'art à donner ain.si une raison qui empêche évidemment quWtlale ne reconnaisse son frère. \V.)

* Encore un couji; ce terme trop familier a été employé parRacinr dans Bérénice :

Madame, encore un coup, qu'en peut-il arriver?

. Ce sont des négligences qui étaient pardonnables. (V.l

^. I^e^mot (iiverlir, et même les trois vers que dit Attale, sont absolument du style comiime. 1 V.) ,

ACIt: I,BCÈNE II. 51»

Qu'un prince votre aîné doU ôtt^ violre maître, Craindre de lui déplaire, et savoir q«ie lé sang Ne vous empêche pas de différer de rang. Lui garder le fespmt^ti^exige ^ naissance. Et, loin de lui voler son bien en son absence ^.. AffAtï.

Si rhoimeur d*ètre à votts est maintenant son bien, Dites un mot, madame, él ce sera te rtîen ; Et si rage à mon rang Tait qttclqtfe préjudice. Vous en corrigerez la ^Uale injustice.

Mais, si je lui dois tant en fils de souverain. Permettez qu'une fols je vous parle en iKomatn.

Sachez qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait nàltl^ Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître >; Sachez que mon amour est un noble projet Pour éviter l'affront de me voir son sujet; Sachez...

LAOtntB.

Je m'en doutois, seigneur, que ma couronne Vous cbarmoit bien du moins autaht que ma personne; Mais, telle que je suis, et ma couronne et moi, Tout est à cet aîné qui ?era votre roi ; Et s'il étoit ici, peut-être en sa présence Vous penseriez deux fois à lui faire une offense.

ATTALE

Que ne puis-je l'y voir! mon courage amoureui...

NICOMÈDE

Faites quelques souhaits qui soient moins dangerjeux^ Seigneur; s'il les sa voit, il pourroil bien lui-même Venir d'un tel amour venger l'objet qu'il aime.

ATTALE

InsQlent! est-ce enfin le respect qui m'est dû?

1 Le mot voler c^t bas; on emp'oie, dans le style noble, ravir, enlever, arracher, âter, priver, dépouiller, etc. (V.)

4 Ces deux vers sont de la tragédie de Cinnn, dans le t()]e d'EYnilie ; mais ils éoùviennent bien ittieux à Firiîlie Komnine qu'à nn prince arménieri. Au reste, cette scène est très attachaMe : toutes les fôts qiïe" aéux personnages se bravent sahs se conftaltte, le guCcès de la sc^nt* est sûr. (V.)

NICOUÈDE.

Je ne sais de nous deux, seigneur, qui Ta perdu.

ATTALE

Peux-tu bien me connoltre et tenir ce langage?

NICOMÈDE

Je sais à qui je parle, et c*est mon avantage Que n'étant point connu, prince, vous ue savez Si je vous dois respect, ou si vous m'en devez.

ATTALE

Ah! madame, souffrez que ma juste colère...

LAODICE

Gonsullez-en, seigneur, la reine votre mère : Elle entre.

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