‹ Chefs-d'œuvres dramatiques de P. CorneilleChapitre 338 sur 377 · ACTE III, SCliXE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCliXE I

Si mon expérience en prend quelque avantage,

Le grand art de la guerre attend quelquefois T≥

Le temps y fait beaucoup; et de mes actions

S*il vous a plu tirer quelques instructions,

Mes exemples un jour ayant fait plccj aux vôtres,

Ce que je vous apprends, vous L'apprendrez à d'autres ;

Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi

S'instruiront contre vous, comme vous contre moi.

. Quant à l'heureux Sylla, je u'ai rien à vous dire.

Je vous ai montré l'art d'allbiblir son empire;

Et, si je puis jamais y joinclre des leçons

Dignes de vous apprendre à repasser les monts.

Je suivrai -d'assez près voire illustrç retraite

Pour traiter avec lui sans l>esoin d'interprète,

Et sur les bords du Tibre, une pique ji la main S

Lui demander raison pour le peuple romain.

POMPÉE

De si hautes leçons, seigneur, sont difficiles. Et pourroient'vous donner quelques soins inutiles, Si vous faisiez dçssoin de me les expliquer. Jusqu'à m'a voir appris à les bien pratiquer'.

de Corneille, qui n'enseignent point la tactique, et qui ne doivent point l'enseigner, il aurait dit une puérilité doat i) ^tait incapable. On pouvait plus justement dire que Corneille parlait supérieurement dé poli* tique. La preuve en est dans ces vers :

Lorsque deux f^elions divisent on empire, etc.

Bile est encore plus dans Cinna. Nous sommes inondés depuis peu de livres sur le gouvernement. Des hommes obJjcurs, incapables de se gouverner eux-mAmes, et ne connaissant ni le monde, ni la cour, ni les affaires, se sont avisés d'instruire les. rois et les ministres, et même de les injurier. Y a-t-il un seul de ces livres, je n'en excepte pas un, qui approche de loin de la délibération d'Auguste dans Cinna, et de la conversation de Sertorius et de Pompée! Cest là que Corneille est bien grand ; et la comparaison qu'on peut faire de ces morceaux avec tous nos fatras de prose sur la politique le rend encore plus grand, et est le plus bel éloge de la poésie. (V.) ^

1 On se servait encore de piques' en France lorsqu'on représenta SertoriuSf et cette expression était plus noble qu'aujourd'hui. (V.)

t Ce vers n'a pas un sens *net. On ne sait si l'intention de l'auteur «st, si vous, vouliez m'expliquer mes leçons jusqu'à ce que vous m'apprissiez à les mettre en pratique ; mais /aire dessein de les expliquer

498 SERTORIUS

SERTORIUS

Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine» Si vous vouliez avoir l'ame toute romaine ; Je vous l'ai déjà dit.

POMPÉE

Ce discours rebaitu Lasseroit une austère et farouche vertu. Pour moi, qui vous honore assez pour mè contraindre A fuir obstinément tout sujet de m'en plaindre, Je ne veux rien comprendre en ces obscurités.

SERTORIUS

Je sais qu'on n'aime point de telles vérités : Mais, seigneur, étant seuks, je parle avec frailchise; Bannissant les témoins, vous me l'avez permise; Et je garde avec vous la même liberté Que si votre Sylla n'a voit jamais été.

Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre t Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre ? Ce nom, sans vous et lui, nous seroit encor dû. C'est par lui, c'est par vous, que nous l'avons perdu. C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves* ; Ils étoient plus que rois, ils sout moindres qu'esclaves; Et la gloire, qui suit vos plus nobles travaux No-fait qu'approfondir l'abîmé dé leurs maux : Leur misère est le fruit de votre illustre peine : Et vous pensez avoir l'ame toute romaine! ' Vous avez hérité ce nom de vos aïeux ; Mais s'ils vous éto|t cher, vous le rempliriez mieux.

POMPEE

Je crois le bien remplir quand tout mon cœur s'appliqu« Aux soins de rétablir un jour la république :

jusqu'à m*avoir appris est un contre-sens en toute langue. Faire dessein est un barbarisme. (V.)

1 On est chef de parti, on n'est pas chef d'une guerre. Le mot est ttop impr.opre. (V.)

* Trainer des cœurs peut se dire.. Racine a dit :"

Charmant, jeune, traînant tous l^s cœurs après soi. Mais cet après soi ou après lui est absolument nécessaire. Entraînant après lui tons les cœurs des soldats. (Y.)

Page 1