ACTE I, SCENE III. 12f
De tous deux Rodogune a charmé le courage; Cessons par trop d'amour de lui faire un outrage : Elle doit épouser, non pas vous, non pas moi. Mais de moi, mais de vous, quiconque sera roi. La couronne entre nous flotte encore incertaine; Mais sans incertitude elle doit être reine : Cependant, aveuglés dans notre vain projet, Nous la faisons tous deux la femme d'un sujet ! Régnons; Tambition ne peut être que belle, Et pour elle quittée, et reprise pour elle; Et ce trône, où tous deux nous osions renoncer, Soubaitons-le tous deux, afln de Ty placer : C'est dans notre destin le seul conseil à prendre; Nous pouvons nous en plaindre, et nous devons l'attendre.
SÉLEUCUS
Il faut encor plus faire, il faut qu'en ce grand jour Notre amitié triomphe aussi bien que l'amour.
Ces deux sièges fameux de Thèbes et de Troie % Qui mirent l'une en sang, l'autre aux flammes en proie <, N'eurent pour fondements à leurs maux infinis Que ceux que contre nous ie sort a réunis. 11 sème entre nous deux toute la jalousie Qui dépeupla la Grèce et saccagea l'Asie : Un même espoir du sceptre est permis à tous deux ; Pour la même beauté nous faisons mêmes vœux. Thèbes périt pour l'un, Troie a brûlé pour l'autre. Tout va choir en ma main ou tomber en la vôtre '. En vain votre amitié tftchoit à partager; Et, si j'ose tout dire, un titre assez léger.
Ajoutons à cette remarque que les deux frères disent leurs secrets devant deux subalternes, et que Timagène est le confident des amours des deux frères. Comment ces deux frères, qui sont si unis, ne se sont!ils pas avoi* ce qu'ils ont avoué à un domestique! (V.)
1 Les citations des sièges de Troie et de Thèbes sont peut-être étrangères à ce qui se passe. Ne pourrait- on pas dire : Non erat his exemple, his sermonibus locusî (V.)
1 On ne met point en sang une ville, on ne la met point en proie ; on ht livre, on l'abandonne en proie. (V.)
S Le mot cAotV, même du temps de Corneille, ne pouvait être ttaployé pour tomber en partage. {V.)
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i22, RODOGUIIB.
Un droit d'aînesse obscur, sur la foi d'une mèrer Va combler Tun de gloire, el Tautre de miscre. Que de sujets de plainte en ce double intérêt Aura le malheureux contre un si foible arrêt! Que de sources de baine! Hélas! jugez le reste *; Craignez-en avec moi l'événement funeste. Ou plutôt avec moi faites un digne effort Pour armer votre cœur contre un si triste sort. Malgré Téclat du trône et l'amour d'une femme. Faisons si bien régner Tamitié sur notre ame, Qu'étouffant dans leur perte un regret suborneur. Dans le bonheur d'un frère on trouve son bonheur. Ainsi ce qui jadis perdit Thèbes et Troie Dans nos cœurs mieux unis ne versera que joie ' : Ainsi notre amitié, triomphante à son tour. Vaincra la jalousie en cédant à Tamour; Et, de notre destin bravant Tordre barbare, Trouvera des douceurs aux maux qu'il nous prépare.
1 Jugez du reste était Vex pression propre ; mais elle n*eh est pas plus digne de la tragédie : juger quelque chose, c'est porter un arrêt : juger de quelque chose, c'est dire son sentiment. (V.)
t Ne versera que joie ne se dirait pas aujourd'hui, et c'était même alors une faute: on ne verse point joie. La scène est belle pour le fond,, et les sentiments l'embellissent encore. Oo demande à présent un style plus châtié, plus élégant, plus soutenu : on ne pardonne plus ce qm'on pardonnait à un grand homme qui avait ouvert la carrière ; et c'est à lirésent surtout qu'on peut dire :
Sans la langue, en un mol, l'auteur le plus divia Est toujours, quoi qu'il Tasse, un méchant ccrinin.
Quand les pièces romanesques réussissent de nos jours au théâtre par les situations, si elles fourmillent de barbarismes, d'obscurités, de vers durs, elles sont regardées par des connaisseurs comme de très mauvais ouvrages. Je crois que, malgré tous ses défauts, cette scène (luit toujours réussir au théâtre. L'amitié tendre des deux frères touche d'abord : on excuse leur dessein de céder le trône , parcequ'ils sont jouncs, et qu'on pardonne tout à la jeunesse passionnée et sans expérience, mais surtout parceque leur droit au trône est incertain. La bonne foi avec laquelle ces princes se parlent doit plaire au public. T.eurs réflexions, que Rodogune doit appartenir à celui qui sera nommé roi, forment tout d'un coup le nœud de la pièce; et le triomphe de l'iumitié sur ra-T.oUr et sur l'ambition finit cette scène parfaitement. (V4
ACTS I, SCKfl IV. «t!^
ANTI0CBU6.
' Le pourrez-Toas, mon frère?
8ÉLEUCUS.
Ah! que vous me pressez!
Je le Toudrai du moins, mon frère, et c*est assez; Et ma raison sur moi gardera tant d*em|nre, Que je désavouerai mon cœur sMl en soupire.
ANTIOCeUS.
Xembrasse comme vous ces nobles sentiments. Mais allons leur donner le secours des serments. Afin qu'étant témoins de Tamitié jurée Les dieux contre un tel coup assurent sa- durée.
SÉLEUCUS
Allons, allons Tétrcindre au pied de leurs autels Par des liens sacrés et des nœuds immortels.