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XIII

COMMENT DOIT SE COMPORTER UNE RELIGIEUSE DANS L?OFFICE d’ÉCONOME.

Après l’abbesse ou supérieure vient en premier lieu la vicaire ou sous-supérieure; mais comme les avis donnés à l’une peuvent également servir a l’autre, nous nous abstenons d’en parler. Seulement qu’on prenne garde que si entre la supérieure, la vicaire et les autres assistantes ou conseillères, il vient a naître des désaccords ou des dissentiments, bientôt toute la bonne harmonie de la communauté en sera troublée. Celles-ci doivent donc seconder la supérieure, et si la supérieure n’avait pas toute la capacité désirable, ou si elle commettait des manquements graves dans l’exercice de sa charge, elles devraient l’en avertir, mais toujours avec le respect dû à la supérieure, et seulement dans le cas où les conseillères jugeassent unanimement qu’il y a lieu à un avertissement ; encore faudrait-il se garder de la diffamer, soit dans l’intérieur du monastère, soit au dehors, de manière à lui faire perdre la vénération de ses religieuses et l’estime des séculiers. Oh ! que cette bonne entente entre les chefs d’une communauté est importante! Si la supérieure, la vicaire et les assistantes sont unies, elles formeront « ce triple lien, » funiculus triplex , qu’il sera impossible de rompre, et les affaires du couvent marcheront à merveille, tant pour le temporel que pour le spirituel.

Parmi les assistantes et les conseillères, c’est l’économe ou procuratrice qui occupe d’ordinaire le premier rang ; c’est elle, en effet, qui porte en quelque sorte tout le poids de la communauté, et son office est le plus scabreux, le

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plus dangereux de tous, celui qui occasionne le plus de distraction. Vous donc qui avez reçu cette charge, figurez-vous que vous marchez entre deux écueils, au risque de vous heurter à droite ou à gauche, a votre grand préjudice : ces écueils sont ou le. trop grand attachement à l’argent par une sordide avarice, ou le luxe excessif dans les dépenses par l’effet d’une prodigalité déplacée. Dans le premier cas, vous manqueriez à la charité, au détriment de vos pauvres consœurs; dans le second, vous manqueriez a la justice, au détriment du monastère, et dans l’un et l’autre cas, vous chargeriez votre conscience en vous rendant coupable devant Dieu. Pour vous préserver d’un si grand mal. profitez de ces quelques enseignements qui vont suivre.

Ne manquez pas de pourvoir à tous les besoins, selon les usages du monastère, et les exigences de la charité. — Vous avez en caisse beaucoup d’argent ; je voudrais bien savoir pourquoi vous êtes si jalouse de le conserver. Vous me direz que c’est pour les besoins du couvent. Mais si le besoii se fait sentir présentement, pourquoi ne pas y pourvoir? Pourquoi ne pas fournir aux religieuses ce qu’il leur faut, d’après les règles et les coutumes du monastère? Fautai que je le dise? Vous voulez vous faire la réputation c une habile économe, et entre temps vous manquez aux devoirs d’une bonne religieuse, et vous mettez le trouble dans la communauté par les réclamations et les murmures que vous provoquez. Vous vous persuadez que vous aurez atteint le comble de la perfection dans l’exercice Je votre charge, si vous réussissez à laisser dix écus de pus au monastère, dix écus arrachés de la bouche de vos pauvres consœurs que vous traitez avec tant de parcimonie. Oh ! quelle illusion ! Vous prétendez par cette manère d’agir rendre service au monastère? Mais qu’en-

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tendez-vous par le monastère? Sont-ce les murs du cloître ou les religieuses? Qu’on ne vous voie donc pas tout le long du jour obséder l’oreille de la supérieure pour la pester à retrancher quelque chose sur la nourriture ou le vêtement des rebgieuses ; n’allez pas, afin de thésauriser, vendre le meilleur vin et le grain de première qualité, en réservant le moindre pour les pauvres religieuses. Ce n’est pas là une sage économie, mais une véritable cruauté.

Que serait-ce si vous manquiez à la charité envers vos consœurs pour dépenser vos revenus en mille superfluités? Je suppose que dans votre couvent on n’observe pas la vie commune dans la perfection, si bien que les frais de médecins et de médicaments ne soient pas à la charge de la maison, mais retombent sur chaque religieuse en particulier ; qu’il advienne cependant qu'une pauvre infirme n’ait pas de ressources ou n’en ait pas de suffisantes, fautil la laisser mourir sans secours? — Mais le monastère ne peut pas intervenir. — Il ne le peut pas? S’il s’agit de faire faire une chape en argent pour l’église, il le peut ; s'il s’agit d’une musique dispendieuse aux jours de fêtes, il le peut ; s’il s’agit d’entreprendre des constations somptueuses, il le peut ; et pour secourir une de vos sœurs malades, on ne peut rien? c’est là une cruauté pa: trop abominable et devant Dieu et devant les hommes. Savezvous ce qui arrivera? La charité est exilée de votre couvent? eh bien ! moi je vous dis que les bénédictiors célestes se détourneront également de vos propriétés 3t de vos biens, que la source de vos revenus tarira et qut tout s’en ira en feu et en fumée. Pour vous, mère économe, qui êtes la cause de ces malheurs, attendez-vous î un terrible châtiment.

Mettez l’observance de la règle avant les économie —

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Quelle est la cause de tant d’irrégularités qu’on voit tous les jours s’introduire dans les couvents? La voici : c’est que les religieuses ne sont pas pourvues du nécessaire. Mais pourquoi ne le sont-elles pas? Par<& que les économes ont la main trop resserrée et le cœur trop dur. Telle religieuse ne recevant pas du couvent ce dont elle a besoin, tâche de se pourvoir au dehors ; on fait de la théologie à sa façon, parce qu’on fait tout sans permission de la supérieure; on s’applique au travail dans le temps où il faudrait s’appliquer a l'oraison, on ne paraît presque jamais au chœur, on va au parloir et on entretient des liaisons dangereuses, et cela afin d’en retirer quelques secours, d’ailleurs nécessaires. De tous ces péchés quelle est la cause, si ce n’est vous, qui négligez de pourvoir aux besoins de vos consœurs? Judas vendit son divin maître aux Juifs pour trente deniers, et vous, pour entasser quelques deniers, vous vendez au démon les épouses de ce divin Maître.

Que serait-ce si vous couvriez de votre manteau les infractions à la règle? Telle sœur converse est arrogante, mais dans son office elle réalise des économies, et vous la protégez. Telle infirmière néglige le soin de ses malades, mais aussi elle épargne votre caisse, et vous la protégez. Telle cuisinière traite assez mal la communauté, et provoque les murmures de toutes les religieuses, mais elle retranche sur la dépense et vous remet ses épargnes, et vous la protégez envers et contre tous, vous la mettez a couvert des corrections, des avertissements et des pénitences quelle mérite. Maudite avarice, de quels maux n est-elle pas la cause!

Ce serait bien pis encore, si pour thésauriser vous faisiez débiter des mensonges par vos commissionnaires, en leur ordonnant, par exemple, dans le cas qu’on leur de-

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mandât pourquoi tel jour d’abstinence on n’a pas acheté de poisson, de répondre qu’il n’y en avait pas, tandis qu’il abondait sur le marché. En effet, afin d’assouvir votre manie d’économiser, vous obligez les religieuses à se contenter d’herbes cuites; mais entre temps tout le monde se livre à la critique et aux murmures. A qui la faute? A votre avarice, qui vous ferait couper un liard en quatre. Parfois, soit en vendant, soit en achetant, vous vous mettez à marchander pour le prix avec des séculiers, et à vous quereller â la grille ou au parloir, après quoi vous finissez par contraindre de pauvres gens à prendre ce que vous voulez bien leur donner, sous peine de perdre votre clientèle. Par cette manière d’agir vous croyez procurer l’avantage du monastère; en réalité vous ne faites que vous ruiner vous-même ainsi que la communauté. Hélas! vous vous rendez responsable d’autant de péchés que vous occasionnez de médisances dans le monde, et d'infractions à la règle dans le couvent.

Ne regardez pas comme votre bien ce qui est au couvent, et ne vous appropriez rien de ce qui appartient au monastère. — D’où peut donc provenir une pareille ténacité? Si vous me permettez de dire ce que j’en pense, je crois quelle vient de ce que vous tenez pour vôtre un bien qui réellement n’est pas à vous. Que dirait saint Bernard, lui qui avait tant d’horreur du mien et du tien, s’il entendait une économe s’exprimer en ces termes : cette construction me coûte cent écus ; j’ai avantageusement placé mon argent en faisant telle provision. Quoi! votre argent? Mais c’est une espèce de vol d’appeler vôtre ce qui appartient au monastère. J’aime à croire que le sentiment intérieur ne correspond pas 'a la manière de parler ; toutefois, il est vrai de dire que cette façon de s’exprimer engendre en vous un certain amour de propriété et fait

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que vous dépensez 'a contre-cœur, parce qu'il vous semble que vous dépensez votre bien. Depuis que vous avez émis votre vœu de pauvreté, il n’y a plus rien à vous, pas même le voile que vous portez sur la tête ; vous en avez l’usage, mais non la propriété. Bien plus, pour ce qui est de l’argent ou des denrées qui passent par vos mains à raison de votre office, vous n’en avez pas même l’usage, mais seulement l’administration ; comment donc pouvezvous dire vôtre en parlant de cet argent ou de toute autre chose? Que serait-ce si vous alliez jusqu’à vous approprier certaines économies, les considérant comme le fruit de votre industrie? Vous êtes obligée d’employer toute votre industrie à procurer l’avantage du couvent; c’est au couvent qu’appartient le capital, c’est au couvent aussi que reviennent les épargnes; vous devez rendre compte de tout à la supérieure, et vous faire quelque profit sans sa permission ce n’est pas un vol ordinaire, mais un vol sacrilège. Craignez Dieu, et souvenez-vous souvent que les biens communs usurpés et le vœu de pauvreté violé devront s’escompter avec le feu, et un feu éternel.

Ne perdez pas l’esprit intérieur, mais administrez les intérêts du monastère de telle sorte que vous n’encouriez pas la ruine de votre âme. — Je ne voudrais pas qu’un économat de trois ans dût vous coûter un purgatoire de trois siècles ; c’est pourquoi vous devez avoir le plus grand soin de ne vous point laisser aller à la dissipation d’esprit. Je sais que votre emploi ne vous permet pas d’assister à toutes les heures canoniales en chœur; mais faut-il vous en exempter constamment, sans même y paraître aux jours les plus solennels? Je sais que vous avez à traiter tous les jours avec des séculiers, avec des maîtres-ouvriers, des fournisseurs ; mais faut-il y prendre goût, et après avoir traité des intérêts du monastère.

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passer des heures entières à discourir des choses du monde? Il est bien vrai que tel de vos marchands est un homme de bien, mais pourtant c’est un homme, et il ne vous est pas permis de perdre, à converser familièrement avec un homme, le temps qui devrait être employé en pieux entretiens avec Dieu. Je ne blâme pas que vous passiez plusieurs heures du jour a votre bureau pour régler vos comptes et tenir vos registres en ordre ; mais ses comptes avec Dieu, ne faut-il pas aussi les tenir en ordre? ne faut-il pas un peu d’oraison mentale, un peu d’examen de conscience, un peu de lecture spirituelle? Réveillez-vous donc en lisant ces avis, et comprenez une fois pour toutes cette vérité : que votre monastère soit un peu plus riche, ou un peu plus pauvre, pourvu qu’il n’y ait pas de votre part une coupable négligence, peu importe ! ce n’est pas l'a ce dont vous aurez à rendre compte au tribunal de Dieu. Mais que par la dissipation totale de l’esprit religieux vous veniez à perdre le paradis, ou au moins beaucoup de mérites pour le ciel, oh ! voilà ce qui importe souverainement, et ce dont il faudra rendre compte à ce redoutable tribunal. Prenez la résolution, s’il en est ainsi, de vous maintenir, au milieu des devoirs de votre charge, dans la retraite qui convient à une vierge, et n’ayez de rapports avec les séculiers qu’autant que la nécessité l’exige. Dites fréquemment à Dieu : Seigneur, donnez-moi la grâce de manier les affaires temporelles de telle façon que je ne perde pas les biens éternels.

]) UNE RELIGIEUSE

§ xiv.

COMMENT DOIT SE COMPORTER UNE RELIGIEUSE DANS L OFFICE DE MAÎTRESSE DES NOVICES.

Malheur à ces monastères où Ton ne choisit point pour maîtresse des novices celle qui est désignée par la pluralité des suffrages, comme la plus parfaite sous le rapport de l’esprit religieux et de la prudence, mais où est censée élue celle qui précède les autres à titre d’ancienneté, ou a raison des charges qu’elle a remplies! Malheur surtout aux couvents où la novice compte autant de maîtresses que de parentes parmi les religieuses! Si ce détestable abus régnait dans votre couvent, je ne m’étonnerais point que l’observance régulière y fût foulée aux pieds. En effet, savez-vous ce que font les novices dans les monastères? Elles s’exercent a l’art de peindre; elles ne font autre chose que reproduire en elles-mêmes les vertus, les qualités, tous les traits, en un mot, de leurs maîtresses. Or, c’est de la bonne ou mauvaise éducation des novices que dépend tout l’avenir de la communauté, car elles deviendront a leur tour, les unes supérieures, les autres économes, d’autres sacristines, en un mot, elles formeront tout le monastère. Jugez par là du degré de sainteté et d’esprit intérieur qui est requis de la part d’une maîtresse, puisque c’est d’elle que dépend le bien de toute la maison. Souffrez donc, vous qui êtes maîtresse, de redevenir novice pour un instant, et profitez des avis suivants.

En premier lieu, soyez exemplaire. — Il ne suffît pas de dire aux novices : Soyez bonnes, soyez saintes; moi je vous dis : Soyez vous-même bonne et sainte, et vous formerez de saintes novices. Tâchez donc de devenir une

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personne adonnée à l’oraison, méditez et considérez attentivement les vérités éternelles que vous devez insinuer dans l’esprit et le cœur de vos disciples, et recommandez-vous aux saints pour qu’ils vous obtiennent un véritable esprit religieux. Si votre esprit est un esprit de charité, de douceur, de mortification, vos novices deviendront charitables, douces et mortifiées ; mais si votre esprit était un esprit d’affectation, d’impatience, de vanité, vos novices deviendront affectées, impatientes et vaines. En effet, elles se trouvent sans cesse avec vous, elles s’entretiennent avec vous, elles vous écoutent, vous voient, vos observent; il faut bien qu’elles s’imprégnent ou de vos défauts ou de vos vertus. Il est vrai qu’elles sont fort jeunes ; mais elles savent parfaitement discerner vos inclinations, vos aversions, vos goûts ; elles savent aussi faire la distinction entre vos enseignements et vos actions : voyez donc combien il importe que vous écartiez de vous tous les défauts qui pourraient diminuer votre autorité aux yeux des novices.

Ne soyez pas colère et élevez rarement la voix. — Si vous prétendez enseigner la vertu à l’aide du vice, vous ne réussirez pas. Il est bien vrai que les novices doivent être reprises de leurs défauts ; si elles ne sont pas habituées a supporter les réprimandes au noviciat, comment pourront-elles les supporter quand elles seront professes? Mais si tout en les reprenant, vous vous rendez vousmême répréhensible par vos emportements, ne voyezvous pas que vous détruisez par vos mauvais exemples ce que vous prétendez édifier par vos paroles? Avant de reprendre, recommandez-vous à Dieu, pesez ce que vous avez à dire et la manière de le dire. Qu’en temps et lieu vous adressiez une réprimande à une de vos novices avec quelque chaleur, cela peut être opportun ; elle appréciera

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mieux sa faute parfois en voyant votre déplaisir; mais si elle s’aperçoit que vous n’en finissez jamais, elle commencera a se persuader que ce n’est pas tant son manquement que sa personne même qui vous déplaît : elle s’aigrira et fera tout a contre-cœur, elle perdra confiance en vous et vous regardera comme un objet d’aversion, au lieu d’avoir pour vous un amour filial. Vous ne devez pas exiger de votre novice l’esprit d’une ancienne : elle est jeune encore et elle a le cœur tendre ; vous devez la gagner par l’affection et ne pas vous montrer raide; vous devez même tempérer la gravité de votre charge par une certaine tendresse, afin de donner 'a votre novice pleine facilité de recourir à vous en toute conjoncture, tant pour ses besoins spirituels que pour ses besoins temporels. Il serait même bien de vous entretenir quelquefois avec chacune en particulier de leurs nécessités, en leur parlant avec bonté de ce qui les intéresse ; il est certain que ces petits colloques intimes vous captiveront l’amour et la confiance des novices, et aideront puissamment a les confirmer dans leur vocation religieuse, pourvu qu’ils ne dégénèrent pas en partialités, comme je vais le dire.

Evitez toute partialité. — D’où viennent tant de troubles dans les noviciats? La plupart du temps, de la partialité des maîtresses. Si vous ne cessez de louer l’une et de blâmer les autres, vous ferez si bien que votre noviciat deviendra une pépinière d’envies, de défiances et de dégoûts. Et puis, comme vous vous trompez ! Vous vous sentez portée à montrer plus d’affection à telle novice qu'aux autres, il vous semble que c’est une belle âme, toute dévote, toute modeste, une petite perfection : savez-vous pourquoi? Parce quelle est un peu plus avenante; ou bien encore elle vous paraît plus fervente parce qu’elle est plus affectueuse à votre égard. Plaise a Dieu

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que vous ne soyez pas condamnée à ne retrouver un jour en elle quune ambitieuse, une religieuse déréglée, qui fera la désolation de toute la communauté! Gardez-vous donc de suivre votre inclination naturelle, et quoique intérieurement vous éprouviez plus d’attrait pour l’une que pour l’autre, ne le faites point voir ; faites en sorte que dans vos louanges, dans vos avertissements, dans vos réprimandes on ne puisse jamais découvrir une ombre d’injustice; sans quoi, au lieu de porter à la vertu, vous ne ferez que fomenter le vice.

Soyez discrète et n’exigez point tout à la fois. — De ce que la partialité chez une maîtresse est fort blâmable, il ne s’ensuit pas que l’on doive traiter tout le monde de la même manière ; il faut savoir discerner la diversité des caractères. Si à une jeune fille d’un caractère mélancolique, craintif, pusillanime, vous infligez des mortifications et des humiliations publiques, vous la jetterez dans le désespoir et n’en tirerez rien de bon ; à ces sortes de personnes, il faut donner des encouragements, et témoigner de l’affection. Une autre brille de toute la vivacité de la jeunesse; quoique innocente d’ailleurs, il lui serait très-difficile d’observer le silence, et de garder constamment la gravité et la modestie religieuses; il faut, supporter de sa part quelques légèretés sans malice, et modérer avec grâce cette ardeur juvénile. Telle autre est revêche, pétulante, effrontée : oh! ici, c’est le cas d’avoir la main ferme. En un mot, il faut varier la direction selon la variété des naturels, d’autant plus que certains caractères, quoique bons, offrent de véritables dangers : sans détruire ce qu’il y a de bon, vous avez 'a parer aux dangers autant que faire se peut. Un caractère sérieux sied bien à une religieuse, mais il l’expose à tomber dans la mélancolie ; un esprit taciturne est digne de louanges

d’une religieuse.

parmi les femmes, lesquelles pèchent d’ordinaire en parlant trop, mais il peut facilement dégénérer en caractère sombre et soupçonneux; la pudeur virginale plaît extrêmement, mais elle expose à cacher ses défauts, et à les cacher même à son confesseur ; un caractère vif sert fort bien la dévotion, mais il est en danger de donner dans des écarts; un caractère affectueux est estimable parmi des religieuses, mais il court risque de se laisser entraîner à des amitiés particulières. Approuvez ce qu’il y a de bon dans chaque caractère, tâchez de le développer ; mais remédiez aux dangers, en avertissant la novice du but vers lequel doivent tendre tous ses efforts. Ma fille, dites-lui, Dieu vous a donné d’excellentes dispositions, vous pouvez devenir une sainte ; mais vous avez un naturel trop impétueux, et c’est là le défaut qu’il faut combattre par des actes contraires. Si la novice vient à reconnaître son faible et s’applique à se modérer, vous aurez beaucoup gagné. C’est pourquoi, il faut renouveler souvent les admonitions sans jamais cesser d’appeler l’attention sur un point que vous n’en ayez obtenu un amendement sensible. Toutefois n’ayez pas la prétention de tout faire en un jour ; c’est par la patience, et en dissimulant à propos bien des fautes, que vous atteindrez plus facilement le but.

Accoutumez vos novices à agir avec une intention surnaturelle, afin qu’elles se maintiennent le reste de leur vie dans les bonnes habitudes contractées pendant le noviciat. — Il existe une locution qui a cours parmi les religieuses : quand elles voient une jeune professe immodeste, impatiente, vaine, inquiète, elles ont coutume de dire : Une telle a perdu l’esprit du noviciat. Cela n’est pas vrai. Dites plutôt que pendant son noviciat elle n’a jamais acquis l’esprit solidement religieux. Cette modestie telle

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quelle, qui consiste a incliner la tête sur l’épaule, cette patience de petite maîtresse, cette humilité affectée, tous ces airs de vertu n’étaient qu’apparents. Elle agissait par crainte de sa maîtresse, ou de la supérieure, et non par crainte de Dieu, en sorte que l’esprit intérieur faisait défaut. Vous devez donc pénétrer votre novice des maximes éternelles, afin qu’elle s’accoutume a combattre ses défauts, non parce qu’elle est sous les yeux de sa maîtresse, mais parce quelle est sous les yeux de Dieu ; non parce qu’elle sera reprise de la supérieure, mais parce quelle aura un compte très-sévère à rendre au tribunal de Dieu de toutes ses actions. Faites-lui comprendre que, quoique religieuse, elle pourrait non-seulement brûler bien longtemps en purgatoire, mais même se précipiter en enfer. Si elle s’habitue à agir par ces motifs surnaturels, elle agira avec un esprit intérieur, et comme ces motifs seront les mêmes après le noviciat, elle conservera cet esprit et croîtra en vertu.

A cette fin, recommandez-lui de se bien pénétrer aussi de vos Règles et de vos Constitutions, en un mot de toutes les lois qui vous gouvernent; car c’est une chose insupportable de voir des professes qui ne savent même pas ce quelles ont à observer en religion. Il en est qui s’adonnent à des jeûnes, à des austérités et des veilles sans discrétion, puis, au bout de quelque temps, ayant la santé délabrée, elles ne peuvent plus même observer les jeûnes de règle. C’est a la maîtresse à modérer ces excès de ferveur. Vous ne devez pas, dès qu’une novice éprouve un petit mal de tête, la dispenser du chœur et de toutes les observances, ce serait un excès d’indulgence ; mais il ne faut pas non plus seconder une ferveur indiscrète, qui ne tend qu’à mortifier le corps. Habituez-les plutôt à manier les armes qui servent à dompter l’esprit ; habituezles à bien faire l'oraison mentale, à profiter des lectures

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spirituelles, a faire souvent des examens et des retours sur elles-mêmes, a mortifier leurs passions : voilà le moyen de faire de bonnes élèves. J’avoue que, pour y réussir, il faut beaucoup de peine et beaucoup de patience ; mais consolez-vous : la récompense que vous recevrez de la main de Dieu sera bien grande aussi.

Ne permettez pas que les novices se familiarisent avec les religieuses ni avec les élèves pensionnaires. — Si outre l’office de maîtresse des novices, vous aviez aussi la direction des pensionnaires, vous devez veiller 'a ce que les unes ne se familiarisent pas avec les autres, et surtout quelles n’aient point des rapports trop familiers avec les religieuses. 11 arrive bien souvent que les novices, aussi bien que les pensionnaires, remarquant certains défauts chez les Religieuses, en perdent l’estime pour le couvent, et la vocation à 1 état religieux. Ce sont des plantes tendres et délicates, vous devez donc les protéger comme telles, et veiller sur elles jour et nuit. Aucune précaution ne sera superflue, et il serait excellent que vous pussiez dormir auprès d’elles. Faites en sorte que chacune ait son lit, et ne leur permettez pas de circuler dans le couvent sans être accompagnées, soit par vous, soit par quelque religieuse de confiance. Surtout ayez l’œil ouvert sur les amitiés particulières, sur la vanité dans la toilette, sur la lecture des livres profanes, et principalement sur les lettres adressées à des personnes suspectes. Sinon, vous courriez risque, vous, et les religieuses, leurs parentes, qui, par une protection mal entendue ne vous laissent peut-être pas toute la liberté nécessaire pour les bien élever, vous courriez risque, dis-je, d’avoir à gémir un jour en ce monde et dans l’autre. Vous comprendrez mieux la vérité de ce que je dis en lisant le trait suivant : je vous conseille même de le faire lire à vos novices et à vos élèves.

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Un auteur moderne rapporte qu’une jeune fille ayant été placée dans un couvent pour y faire son éducation, sous la direction d’une tante, religieuse distinguée par son zèle et sa piété, un jeune homme en fut épris, et parvint à lui faire remettre une lettre, dans laquelle il dévoilait la passion qu’il avait conçue pour elle, à cause de ses brillantes qualités. Il n’en fallut pas davantage pour allumer dans le cœur de la jeune imprudente un vaste incendie; elle répondit sur-le-champ au jeune homme, et continua a entretenir avec lui une correspondance épistolaire , sans autre but dans le principe que de contracter un mariage honnête. Mais le démon s’étant rendu maître de son cœur, commença à lui suggérer des pensées impures, si bien que la malheureuse y succomba; il est bien vrai que le mal se borna à de simples pensées, mais cependant il y eut faute grave, et le pis, c’est que, dominée par la honte, elle n’eut jamais le courage de manifester ses péchés au confesseur. Elle continua de la sorte à entasser sacrilèges sur sacrilèges pendant plusieurs années, en recevant les sacrements, dans cet état de péché mortel. Dieu lui envoya de saintes inspirations, mais elle résista constamment a la grâce, et ayant été enfin saisie par une cruelle maladie, elle mourut dans son obstination. Après sa mort, Dieu le permettant ainsi pour l’instruction de ceux qui se livrent à ces folles amours et taisent par honte leurs péchés en confession, elle apparut tout environnée de tlammes à sa tante, et lui dit : « Voila, ma tante , celle sur laquelle vous avez veillé avec tant de soin et de précaution ; la voilà damnée pour un péché de pensée quelle n’a pas manifesté au confesseur. » Et cela dit, elle disparut. Vous qui êtes maîtresse des novices et des pensionnaires, apprenez à compter avec les jeunes filles; retranchez-leur toute relation avec des personnes

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suspectes, soit par lettres, soit de vive voix au parloir; sans cela, vous vous rendriez coupable au tribunal de Dieu de les avoir poussées vers l’abîme.

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