‹ Chemin de la croixChapitre 131 sur 153 · CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN · texte numérisé non relu

CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN

OEuvres de charité corporelle.

LV1I. La charité envers le prochain est la contreépreuve du véritable amour de Dieu ; je me propose de l’exercer en toute occasion, et afin de ne point me tromper en principe, je ferai attention qu’autre est 1 amour de charité, autre est l’amour de propriété ou d’intérêt. Aimer le prochain d’un amour d’intérêt propre, c’est s’aimer soimême dans le prochain ; mais l’aimer d’un amour de charité, c’est aimer Dieu dans le prochain, ou bien c’est aimer le prochain pour l’amour de Dieu et par rapport 'a Dieu.

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Avec la grâce de Dieu, je me propose d’aimer le prochain comme l image de Dieu, et j’écarterai les sympathies et les antipathies, les inclinations naturelles basées sur le sang ou sur la dépendance, et tous les autres motifs semblables qui entraînent à des privautés et altèrent la sainte charité; d’autant plus que l’expérience m’apprend que les hommes changent à chaque instant : tel qui était un ami devient, sur un soupçon en l’air, un rival ou un ennemi. C’est pourquoi je me propose de m’attacher à Dieu seul qui ne change jamais, et d’aimer le prochain sans préférences pour les uns ou les autres, envisageant dans tous les hommes l image de Dieu. Cela n’empêche pas de montrer, comme ont fait les saints, plus de bienveillance â celui qui est plus vertueux, soit parce que la vertu de reconnaissance l’exige ainsi, soit parce que cette prédilection se rapportant à Dieu, ne trouble point l’éclat et la pureté de la charité.

Bien plus, je m’abstiendrai de me charger de commissions, de présenter des mémoires aux souverains, de négocier des mariages, de placer des servantes, ou de me mêler d’autres affaires malséantes à ma condition, et qui m’empêcheraient de faire un plus grand bien. J’excepte certains cas ou l’on peut rendre service sans inconvénient, comme de donner conseil, ou de recommander un pauvre, lorsqu’on peut le faire sans préjudice d’un plus grand bien. Dans les occasions où il me sera impossible de satisfaire a une demande de secours, je tâcherai d’y suppléer par de bonnes paroles, en accompagnant le refus de témoignages de compassion et de tendresse ; et comme je ne puis secourir le prochain en réalité à cause que je suis pauvre, je ferai au moins tous les jours beaucoup d’aumônes intentionnelles, c’est-à-dire qu’en voyant un pauvre je dirai : s’il m’était permis de le faire et que p. m. vm. 46

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j’eusse cent louis, je les donnerais à ce malheureux ; de ces aumônes, dis-je, j’en ferai une multitude tous les jours.

OEuvres de miséricorde spirituelle.

LVIII. J’exercerai la charité envers le prochain d’une manière spirituelle, en consacrant toute ma vie à des œuvres de charité et de miséricorde spirituelle ; je tâcherai de faire rentrer les -pécheurs en grâce avec Dieu, et d’instruire ceux qui sont déjà dans la bonne voie, afin qu’ils croissent sans cesse en grâce, car c’est là le plus grand bien qu’on puisse procurer au prochain, et le plus grand service qu’on puisse rendre à Dieu. C’est à cela que je me dévouerai ex toto corde , me sacrifiant tout entier, jour et nuit, à ce saint emploi, toujours occupé à confesser, à donner des conseils, à rétablir la paix et à prêcher. J’aurai soin toutefois de ne pas consulter en cela l’instinct de la nature, mais le mouvement de la grâce, renouvelant souvent mon intention pour la conserver pure et simple. Quoique par le passé j’éprouvasse de la répugnance pour la vie de missionnaire, maintenant que deux Souverains Pontifes m’ont assuré que telle est la volonté de Dieu, et que Benoît XIV m’a même fait un ordre exprès de la continuer, je m’y consacre de bon cœur, espérant qu’en cela je ne chercherai que Dieu plutôt que moi-même. Bien mieux, je désire mourir en mission, l’épée à la main et luttant contre l’enfer. Mais afin qu’en mission tout se fasse avec ordre, je ferai en sorte qu’on y observe ponctuellement le Règlement établi pour prévenir les désordres1, et surtout qu’on n’omette pas l’oraison mentale, les examens de midi et du soir, la lecture

1 Œuvres, t. V, p. 4 3.

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pendant le repas, en un mot que l’on tienne a tout ce qui est prescrit dans le même Règlement, particulièrement à ce qui regarde la prudence nécessaire en prêchant et en confessant.

De la Prédication.

LIX. Afin de donner aux autres le bon exemple, avant de monter en chaire pour prêcher je me prosternerai la face contre terre, pour adorer la majesté de Dieu et faire un acte de contrition sur mes péchés et mes manquements; je ferai aussi, dans cette humble attitude, un acte de défiance de moi-même, en considérant que la componction des cœurs et la conversion des pécheurs est l’ouvrage du Tout-Puissant et un pur effet de sa grâce. Par conséquent je ne compterai aucunement sur mon habileté, ni sur mon industrie, ni sur mon zèle ; mais plein de défiance de moi-même, je me lèverai avec une vraie confiance en Dieu, le suppliant par charité de vouloir bien toucher tous les cœurs et convertir tous les pécheurs; c’est pourquoi je répéterai plusieurs fois : O mon Jésus , miséricorde. Ensuite je m’unirai au cœur de Jésus, et j’y puiserai un feu sacré, capable d’enflammer le cœur du tous mes auditeurs; je déposerai toutes mes paroles dans ce côté entrouvert, afin qu’imprégnées du sang de Jésus, elles pénètrent dans le cœur des fidèles. Puis je conjurerai tous les démons, en leur ordonnant, de la part du Dieu tout-puissant, de se retirer de l’auditoire, et de n’avoir pas l’audace de fermer les cœurs â la componction. Je me recommanderai â mon patron, saint Vincent Ferrier, afin qu’il m’inspire le zèle et l’énergie qu’il avait lui-même ; j’invoquerai aussi tous les anges gardiens de mes auditeurs, afin qu’ils m’aident a les toucher, et je réciterai en leur honneur un Pater et un Ave pour qu’ils

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écartent tous les obstacles a la componction. Je m’adresserai enfin à la sainte Vierge, la suppliant de bénir ma langue et mon cœur, après quoi je me rendrai au lieu où je devrai prêcher. Je ne ferai jamais un sermon sans ce recueillement préalable, sachant d’expérience qu’on obtient plus de fruit par la que par l’étude et par tous les autres moyens humains.

Du Confessionnal.

LX. Je serai assidu au confessional, je m’emploierai plus volontiers a confesser les riches que les pauvres, et je prendrai les plus grandes précautions à l’égard des femmes; je m’abstiendrai de les regarder d’une manière fixe, je ferai mettre un rideau devant mon confessional pour ne pas les voir, et je ne les entretiendrai pas au-delà du strict nécessaire. Je me ferai un devoir d’accueillir les pénitents avec bonté, me gardant bien de les gronder, de m’impatienter, ou de les aigrir d’une manière quelconque. La règle que je suivrai à cet égard, c’est de traiter le prochain comme je voudrais être traité moi-même si j’étais à sa place : je serai affable envers tout le monde, surtout envers les personnes simples et grossières, les vieillards et les vieilles femmes ; car ce sont d’ordinaire les âmes les plus chères à Dieu. S’il est parfois nécessaire de parler avec autorité à des obstinés et des endurcis, pour les corriger, je le ferai toujours de manière à ne pas les exaspérer, mais à les renvoyer, autant que possible, satisfaits ; et si en certains cas je ne puis les absoudre, je tâcherai de leur adoucir ce coup par de bonnes paroles, propres à persuader l’esprit et à tempérer la peine. Je veillerai de plus sur mes compagnons sous ce rapport, afin qu’il n’arrive rien de fâcheux, et je les avertirai charitablement pour que tout marche avec ordre.

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Dévouement pour les âmes.

LXI. Enfin, dans l’espérance que si j’aide le prochain à sauver son âme, Dieu voudra bien sauver la mienne, je fais un ferme propos de ne jamais m’épargner quand il s’agira de secourir spirituellement une âme, mais de m’employer toujours et à toute heure au salut du prochain, a moins qu’il n’y ait des empêchements tels, que je ne puisse le faire sans occasionner un grave désordre, ou omettre des œuvres plus importantes, ou bien encore, et à plus forte raison, sans agir contrairement au jugement de mon père spirituel ou de mon supérieur. Ce que je dis des séculiers doit s’entendre a plus juste titre des religieux que j’aimerai tous comme des frères, leur témoignant même cet amour extérieurement par des manières affables. Je ferai pour cela violence à mon caractère, naturellement âpre et raide. J’espère, avec la grâce de Dieu, réparer une multitude de fautes passées, en traitant tout le monde avec amour et avec bonté, non-seulement comme je voudrais être traité moi-même, mais beaucoup mieux. Je souhaiterai aux autres plus de sainteté, plus de perfection, et plus d’avantages que je n’en ai. Je me garderai bien d’offenser qui que ce soit en actions ou en paroles; et si jamais le cas m’arrivait, fut-ce même en chose minime, je m’imposerai aussitôt pour pénitence de faire une croix par terre avec la langue, et je demanderai pardon au frère offensé.

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