CONCLUSION
Avenir de Cherbourg, port de Commerce
Il est toujours très difficile d'émettre des prévisions et de supputer les chances d’avenir d’un organisme quel qu’il soit, mais en l’époque que nous traversons, le caractère hypothétique d’une opinion ne peut être qu'amplifié.
Avant tout, il ne faut pas prendre comme basé la situation actuelle, très anormale du fait de la crise générale que nous subissons. Tablons sur une vie économique régulière et essayons de nous représenter le rôle futur du port de Cherbourg.
Cherbourg va se trouver doté d’un port en eau profonde de toute première valeur, vaste, sûr et facile d’accès, une gare maritime peut-être la plus grande et la mieux aménagée du monde entier, un outillage perfectionné, en un mot, un merveilleux instrument de travail.
Mais l'instrument ne suffit pas, si le travail manque. Quel trafic peut-on donc prévoir pour le port de Cherbourg, trafic marchandises et trafic passagers ?
Nous avons vu les causes qui entravent le développement du trafic marchandises de Cherbourg : hinterland surtout agricole, EN géographique excentrique à l’extrémité du Cotentin.
Le principal débouché des produits agricoles : beurre, œufs, fromages, primeurs du Cotentin était, nous le savons, la place de Londres. On peut espérer que le marché londonien actuellement en grande partie perdu par suite de la concurrence étrangère, nous reviendra ; même en ce cas, quelque importance que puissent présenter les expéditions sur Southampton et Newhaven, elles ne nécessiteront pas des bateaux de 10.000 tonnes ou davantage, il suffira de cargo-boats de 1.400 tonneaux, et donc le port en eau profonde ne présentera aucun avantage sur l’ancien.
L’industrialisation du Cotentin créerait un fret intéressant pour les navires visitant Cherbourg. Il est possible que les Mines de Diélette soient
un jour remises en exploitation, leur minerai transporté par fer ou mer à Cherbourg et la sortie du minerai effectuée par Cherbourg. (1)
L’industrialisation du Cotentin vue sous un autre angle pourrait également avoir d’autres résultats appréciables. Pourquoi le minerai extrait des Mines de Diélette n’alimenterait-il pas des hauts-fourneaux, une aciérie ? Il existe déjà à Cherbourg trois usines, qui travaillent pour la Marine, construisent des chaudières, des poutres en fer, des charpentes, des tuyaux, tout ce qui intéresse la machinerie, l'aménagement et l’ameublement des navires. Cherbourg pourrait très bien acquérir une importance comme port de réparations de navires. Ce rôle, il l’occupait autrefois, du temps de la Marine à voiles ; plus récemment, de grands paquebots : La France, le Mauretania, sont venus se faire caréner à Cherbourg, on peut donc avoir espoir en une reprise d'activité de ce côté, ce qui ne ferait que contribuer à la prospérité du port.
Pour ce qui est de la puissance de pénétration du port, on ne peut attendre un changement appréciable. Une situation géographique ne peut se modifier. Cette infériorité, préjudiciable principalement pour l’approvisionnement en charbon de la Basse-Normandie, pourrait se trouver supprimée si la houille américaine venait à supplanter la houille anglaise, mais nous n’en sommes pas là ou nous n’en sommes plus là.
Cherbourg pourrait par contre devenir un grand dépôt de charbons. À l’instar de Malte, Alger, Port-Saïd en Méditerranée, les navires, sans dérouter, viendraient faire leur approvisionnement en charbon, un outillage perfectionné serait nécessaire pour assurer un chargement et un déchargement rapide. La question perd beaucoup d'intérêt pour le charbon puisque la chauffe des navires se fait actuellement en grande partie au mazout, mais rien n’empêcherait Cherbourg de devenir un port approvisionneur de mazout, dans les mêmes conditions qu’un dépôt de charbon. D'ailleurs, le port pétrolier en eau profonde de Querqueville est tout désigné pour cette fonction.
Pour le port pétrolier, lui-même, on peut croire en son avenir. Actuellement, le port est surtout un port d’allègement et de répartition, son rayon de répartition peut s'étendre, par exemple, à toute la Basse-Normandie, le Maine, l’Anjou, la Bretagne Orientale.
(1) Nous apprenons que le dénoyage des Mines de Diélette, travail préparasoire à la reprise de l'exploitation est terminé et que l'évacuation du m‘nerai par mer commencera après la constitution d’un stock de 6.000 tonnes dans les accumulateurs. — 24 Janvier 1937.
On a parlé également de. Cherbourg comme port de distribution des denrées coloniales : café, cacao, coton, caoutchouc, apportées par les grands navires et que les bâtiments de faible et moyen tonnage viennent chercher et répartissent entre les divers ports de la côte. Rien ne semble s'opposer à.ce trafic. Le port ne dispose pas actuellement des installations nécessaires : outillage et surtout docks. Le môle N° 2 affecté au trafic marchand pourrait très bien recevoir ces aménagements. Cherbourg ne possède pas, il est vrai, un marché comme celui du Havre, son personnel de banquiers, de négociants, de courtiers, d’agents de toutes sortes, rompus à toutes les pratiques commerciales et en relations d’affaires avec tous les pays du monde, mais cette condition est-elle primordiale et essentielle ? Cherbourg a reçu récemment plusieurs navires bananiers dont le déchargement s’est opéré dans les conditions les meilleures.
Le port de Cherbourg continuera à l’avenir à recevoir les marchandises lourdes qu’il reçoit actuellement : nitrates, grains, etc. Son trafic de cabotage, de cailloux et quartzites n’a également pas de raison de cesser.
Voici donc ce que l’on peut conjecturer du trafic futur du port de Cherbourg en ce qui concerne les marchandises. En tant que port de passagers, principale fonction de Cherbourg, le trafic d’escale ne pourra être que facilité grandement par les travaux exécutés et son accroissement ne serait que très normal, à condition naturellement que la situation économique générale redevienne régulière. Les passagers trouveront, en effet, au nouveau port tous les aménagements désirables, pour le confort et la célérité des opérations d’escale. La formule chère aux Américains « From covered pier to covered pier » est actuellement réalisée à Cherbourg.
Mais Cherbourg restera-t-il port d’escale ou deviendra-t-il tête de ligne transatlantique ? Le Président du Syndicat de défense des intérêts du Port s’est prononcé à plusieurs reprises pour la négative. Il semble, d'autre part, que la Compagnie Générale Transatlantique ne saurait non plus songer, étant donnés les très grands travaux accomplis actuellement au port du Havre, à changer sa base pour Cherbourg. Si par suite de circonstances qu’on ne peut prévoir, Cherbourg était appelé un jour à devenir tête de ligne transatlantique, les dispositions actuelles de son port en eau profonde le lui permettraient. Mais, pour l’instant, Cherbourg reste sur son trafic d’escales et n’essaie pas de détourner des ports têtes de ligne, en particulier Le Havre, la fonction qu’ils remplissent actuellement.
Dans son livre « La Marine Marchande Française et son importance dans la vie nationale », M. Candace parle en ces termes du port de Cherbourg :
« La France, avant-garde vers | Amérique de la presqu'île européenne va se trouver enfin munie, à son extrémité Nord-Ouest à l’endroit le plus favorable, d’un port modèle pour l’absorption des touristes et des hommes d’affaires que les Etats-Unis nous envoient. Sa situation privilégiée à l’égard des touristes américains est jalousée par l'Allemagne, par l'Angleterre, par l'Italie. L’effort de propagande de l’Allemagne est considérable. La tentative des compagnies de navigation italiennes pour drainer sur Gênes et Naples le courant des touristes américains d’origine italienne est bien connue de tous. Il serait dangereux enfin d’oublier qu'avant 1914, Southampton était le principal point de débarquement en Europe des passagers américains. [1 ÿ a donc pour nous un rang à conserver autant qu’à conquérir dans le transit européen des passagers d’Outre-Atlantique. Cherbourg à réalisé et réalise en ce moment même sous nos yeux le plus persévérant, le plus intelligent et le plus courageux des efforts pour aboutir à ce résultat nécessaire ».
Nous ne pouvons que souscrire à ce jugement et faire nôtres ces conclusions, elles montrent clairement le rôle éminent du Port de Cherbourg et ses chances d’avenir et d'ajouter avec M. Gauvain : « Fruit de l’audace obstinée de quelques hommes et du labeur continu de plusieurs générations, il doit être pour le pays à la fois une ressource précieuse en cas de conflit et un élément de richesse dans la paix, une garantie de défense et un gage de prospérité ainsi qu’un agent efficace du rapprochement des peuples, tâche intellectuelle autant que matérielle. Il n’en est pas qui réponde mieux à la vocation historique et à la volonté pacifique de la France, aux bienfaits de sa civilisation et aux nécessités de sa politique, à ses traditions et à son génie ».
Le Doyen, Enpcar ALLIX.
VU et Permis d’Imprimer.
. Le RECTEUR pes l'Académie de Paris, STÉA CHARLETY.
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