CHAPITRE V
Des princes de Killîs (ou Kilîs) (187).
Le génie perspicace des savants, qui possèdent la connaissance de la famille de Hâshèm, et l'esprit investigateur des érudits, versés dans la généalogie des descendants de Q'oreïche, n'ignorent pas que la lignée des princes de Killîs remonte, comme ils le prétendent, à l'un des fils de l'illustre 'Abbâs (que Dieu lui 8oit propice!). Us disent que, d'après une tradition authentique, ^'<« ils sont cousins des princes 'H&kkâry et de ceux de 'Amàdia et
persan, * **
p. 22L j|g racontent, à ce sujet, que Chèms-u ddîn, Bèha-u ddin et Mèntécha , étaient trois frères. Les princes 'Hàkkâry, qui descendent de Chèms-addîn sont nommés Gbèmmo^ d'après la termi-
nologie kourde, ceux de 'Amàdia, qui appartiennent à la race de Bèha-uddin sont appelés Behdîn (Badinân)^ et ceux de Killîs, qui font partie de la postérité de Mountécha (ou Mèntécha), ont pris le nom de Mowf^e (ou Mhndé) (188)^).
Quoi qu^il en soit, M(mnde (ou plutôt Mèndé)^ à son début, rassembla sous ses drapeaux une troupe de Eourdes, à la tète desquels il partit pour l'Egypte et la Syrie, où il entra au service des sulthans Aïoubides. Ces monarques pleins de justice lui allouèrent, à titre de Sandjâq', le canton de Q'oszeïr (189) voisin de la province d'Antioche {Anthakkh) (190), pour que ses subordonnés pussent y établir leurs quartiers d'hiver. Une multitude de Kourdes de la secte lezîdy, qui s'étaient fixés dans ces parages, se rangèrent sous les drapeaux de Mou/nd (ou Mènd)^ qui donna, d'un jour à l'autre, plus de preuves de sa capacité, de sa droiture et de son génie. Les Kpurdes, qui habitaient également Djoum (191) et KiUis^ allèrent en masse le rejoindre et il fut comblé de faveurs et de bontés par les sulthans Aïoubides, qui réalisèrent ses espérances et l'honorèrent du glorieux titre d^Êmîr des Kourdes qui habitaient la ville bien gardée de Damas et celle de 'Haleb. C'est à eux que le bras de son administration fut redevable de sa vigueur et de sa puissance, lorsqu'il fut appelé à gouverner cette peuplade de la manière la plus absolue (192), et ils rehaussèrent son crédit aux yeux de ses émules en lui conférant un poste éminent et un rang distingué. Il y eut, dans le principe, plusieurs cheïkhs lézîdy entre *Hama (193) et Marache (194) qui disputèrent à Mound (ou Mènd) la principauté des Kourdes, et qui devinrent ses compétiteurs. Ils se permirent même plusieurs fois des hostilités contre lui, et lui livrèrent bataille , mais il parvint enfin à les soumettre à son autorité et à les subjuguer en recourant alternativement à la force et à la douceur, à la mansuétude et à la rigueur; de sorte que
1) La vraie leçon est Mèntécha et Mènd. G^est aussi le nom d'an liva de l'ancienne Carie: il a été donné à l'ancienne Tille de Myndus à 3 lieues S. 0. d'Halicarnasse on Bodroun.,
Ttjcu tous les Koardes de ces parages, en général, présentèrent leur
persan^
P'^^2. tête au licol de la soumission et de l'obéissance. Lorsque Mound (ou Mènd) eut atteint le terme de sa carrière, son fiis'Arab-big prit les rênes du gouvernement; et à l'époque où celui-ci passa dans la demeure éternelle, son fils légitime TÉmir Djémâl posa le pied sur le trône de son père. Après celui-ci, son fils A^Iimedbig lui succéda. Ce fut de son temps que le chambellan de la providence (du destin) ploya le tapis du gouvernement de la dynastie des Aïoubides (195), et l'autorité souveraine passa de cette maison aux Mamelouks circassiens (tcherkès). A'hmed-big refusa de se soumettre aux Circassiens; et lorsqu'il eut gouverné pendant quelque temps, il prit congé de ce monde éphémère, laissant ici bas deux fils nommés Habîb*big et Q'âcime-big, dont le premier devint prince des Kourdes à la place de son père. Les sulthâns circassiens l'ayant induit, par leurs procédés insinuants, à'entrer à leur service, le firent mettre à mort à'Haleb.
Q'âcime-big, se fondant sur son droit héréditaire succéda à son père par la force de son bras. Il ramena les Kpurdes dans l'enceinte de son autorité et dans le cercle de sa possession, tandis que les sulthâns circassiens confièrent le gouvernement de cette peuplade à un descendant des cheïkhs lézîdy nommés GheUchs' Ijsjs-
uddîn. Quelques réprouvés kourdes o^j o-tH de la secte lézîdy embrassèrent sa cause. On nomma Serdâr Chehriâr-big le Ramazànlou, qui fut envoyé contre Q'âcime-big à la tête de quelques troupes (milices) de'Haleb. Celui-ci se retrancha, de son côté, avec ses peuplades et ses tribus, dans la montagne de Szahioun (196). Le Sulthân Gaury (197) fit escorter le cheikh 'Izz-u'ddîn par le fils de sa soeur à la tête d'un nombreux corps de milice de 'Haleb, et l'envoya, d'un autre côté, contre Q'âcime-big, Us en vinrent plusieurs fois aux mains, et se livrèreut plusieurs combats acharnés, dans lesquels l'armée circassienne fut chaque fois battue.
A l'époque où le Sulthân Sélîm Ehân, voulant réaliser le plan qu'il avait conçu de faire la conquête de l'Arabie ('Arabistân), de l'Egypte et de la Syrie, se dirigea vers ces contrées
pour en expulser les Cîrcassiens (197), Q'âcime-big, de concert ^^ avec le Tcherkês Kheïry-big S^ ^^j vint se soumettre à ce Jf'JJJ; monarque, et obtint Thonneur de baiser le tapis de Sa Hautesse.
Après la conquête de rÉg3T)te, de Damas ^Li et de 'Ilaleb, Q'âcime-big accompagné de son fils Djân-phoulâd (198), qui était alors âgé de douze ans, se rendit à Constantin opie à la suite de Tétrier victorieux du sulthân.
Le cheïkh lézidy ^Izz-u ddîn s'empressa d'aller faire sa cour à Q'aradja-Pacha, Mîr4-7nirân de'Haleb. Ce pacha, cédant aux instigations de quelques brouillons qui le trompaient par leurs discours pleins de malveillance, adressa aux serviteurs qui entouraient le trône du khalifat un rapport, où il accusait Q'âcimebig de perfidie et de rébellion. Il insista, à ce sujet, au point d'avancer que, si Q'âcime-big obtenait jamais la permission de retourner à'Haleb et revenait dans cette ville, il y susciterait jine conflagration générale. Comme on eut recours aux arguments les plus spécieux pour influencer l'esprit de Sa Hautesse et lui persuader de se défaire de Q'âcime-big, il émana un firman aussi redoutable que les arrêts de la providence, qui ordonna de le mettre à mort. Les exécuteurs des hautes oeuvres s'empressèrent aussitôt de le faire périr, et son fils Djân-phoulâd fut conduit au sérail impérial , où il fut admis au nombre des pages du trésor, élevé et soigneusement gardé.
Sur la présentation de Q'aradja-Pacha le titre d'Émîr des Eourdes fut confié au cheïkh 'Izz-u ddîn par le divan du Sulthân Sélîm-Khân.
Après la mort de son père, Djân-phoulâd, fils de Qâcime, fis d'Ahmed ~big^ fut gardé dans le sérail du Sulthân Sélim- Khân, et le poste d'Émir des Kourdes fut conféré au cheïkh 'Izz-u'ddîn.
Celui-ci étant décédé sans laisser d'enfants ou parents capables de remplir les devoirs qu'impose la principauté, ses domaines particuliers furent incorporés à ceux du sulthân qui se
Texu trouvaient à Antioche, et Mélik Mou hammed-bîg, un des desp^ggél cendants des princes de 'Hiszn-Keïf, fut chargé du gouvernement des Eourdes.
Lorsque les rênes de Tadministration de Tempire passèrent entre les mains habiles du Sulthàn Souleïmân-Khân (199), on fit sortir du sérail impérial Djâu-phoulâd pour l'attacher au corps des monté ferriq ah de la Sublime Porte (200): il suivit Tétrier victorieux du sulthân lors de la campagne de Belgrad (201), de la prise de Rhodes (202), et de la campagne de Moldavie (203). Il y donna des preuves réitérées de sa brillante valeur, qui lui attirèrent la faveur efficace du monarque. Il demanda à ce souverain la principauté de ses pères et de ses aïeux, mais le Sulthàn Souleïmân, craignant que son départ ne fît éclater des troubles et du désordre parmi les Eourdes, dont le caractère était aussi perfide que celui des Dîvs (mauvais génies), lui octroya un autre Sandjâq' dépendant de 'Haleb, qu'il refusa.
L'émirat fut alors confié à l'eunuque ^:>U^Houceïn- Pacha, et il émana un décret impérial adressé au susdit pacha, à qui il enjoignait de procéder à une enquête sur les affaires des Kourdes et de confier à Djân-phoulâd-big TMlèt de Eillis, ainsi que sa principauté héréditaire. ''Houceïn-Pacha exposa, à son tour, au sulthân que tant que le gouvernement des Eourdes ne serait pas conféré à Djân-phoulâd-big-, nul ne serait capable de maintenir la discipline et le bon ordre au sein de cette nation turbulente et perfide^ de sorte que la population de 'Haleb, les citoyens de cette ville et les voyageurs qui la fréquentaient, ainsi que les autres contrées de l'Arabie ne seraient jamais à l'abri de leurs hostilités.
En conséquence de ce rapport, le Sulthân Souleïmân -Ehân combla de sed augustes bienfaits et honora de ses faveurs spéciales Djân-phoulâd-big à qui il concéda l'Iïâlèt de Eillis avec toutes ses annexes. Celui-ci quitta, par conséquent, la Sublime Porte au comble de ses voeux, pour se rendre à Eillis, où il s'occupa avec tant de sollicitude de maintenir la discipline et
le bon ordre parmi les Kourdes, qu'il eût été impossible de s'en faire une plus haute idée.
On rapporte qu'à l'époque où le Sulthân Souleïmân alla prendre ses quartiers d'hiver à 'Haleb dans l'intention de faire la conquête de l'Iran (2 04), un voleur y pénétra dans le pavillon de ^«'« la grandeur et dans la tente du sulthân, enleva du cabinet par-*'-^^*ticulier de ce monarque son cimeterre enrichi de pierreries, et exécuta ce larcin avec tant de dextérité qu'aucun des gardes ni des dignitaires attachés au service de la Porte n'en eut la moindre connaissance. Cette nouvelle se répandit, le lendemain matin, dans toute la ville et parvint aux oreilles du grand-vézîr Roustèm -Pacha. La rancune qu'il couvait dans son coeur contre Djân-phoulâd-bîg le porta à affirmer au monarque plein de justice que le honteux méfait devait être imputé aux Kourdes soumis à Djân-phoulàd et qu'aucun autre n'aurait osé se permettre une action aussi grave. Cette affirmation (déclaration) enflamma le courroux impérial et souleva la fumée de l'indignation, qui monta au cerveau de Djàn-phoulâd. Il demanda au sulthân un délai de cinq jours, en lui déclarant quey^jl^^ns le cas où il ne découvrirait pas les voleurs, il mériterait tous les châtiments qu'il plairait à Sa Hautesse de lui infliger.
Le quatrième jour, il amena effectivement en présence du divan impérial les voleurs entre les mains desquels se trouvait le cimeterre du sulthân orné de" pierres précieuses. Après avoir supplicié les larrons. Sa Hautesse honora Djân phoulâd de ses faveurs infinies et le distingua d'entre tous ses égaux en le comblant de ses augustes bontés, qui portèrent son crédit à l'apogée de la grandeur. Il vécut au-delà de quatre-vingt-dix ans, et devint à-peu-près centenaire. On prétend qu'il eut soixantedix enfants mâles, dont la plupart moururent avant d'avoir atteint l'âge de puberté et de discernement (205). On compte dans leur nombre 'Habib-big, 'Omèr-big, A'hmed-big, 'Abd-allah-big (206), 'Houceïn-big, Djâfèrj G'azènfêr, Zeinêl, 'Haïdèr et Khizr,- (207), qui survécurent, tous les dix, à leur père.
Son fils aîné Habib, étant encore à la filenr de la jeunesse et dans râgc de la fougue des passions encourut la disgrâce de son père en se permettant quelques actions irréfléchies et incon-
Texte
pasan\ sidérées, qui lui furent suggérées par son étourderie juvénile, et qui répugnaient à la raison et au jugement des veillards. Il fut par conséquent frustré de ses droits de naissance, et Djânphoulâd prit à tâche de favoriser (protéger) son cinquième fils 'Houceïn-big. Comme on voyait briller sur son front et resplendir sur la face de ses espérances les indices de la droiture et de réquité, ainsi que les diagnostiques de la capacité et des plus heureuses dispositions, il résolut de le désigner pour son successeur. Par un heureux effet du hasard, le Sulthân Souleïmân- Khân résolut, à la même époque, de faire la campagne de Sziguethwâr (208). L'état de débilité et de décrépitude oii se trouvait Djân-phoulâd ne lui permettant plus de braver les fatigues de l'expédition ni de monter à cheval, il se fit remplacer par son fils 'Houceïn, qui partit pour Sziguethwâr à la suite de l'étrier victorieux de ce belliqueux monarque, à qui fut dévolu l'honneur du martyre. Il rendit, dans cette campagne, des services signalés qui attirèrent sur lui les regards bienfaisants de son souverain; et Sa Hautesse daigna l'encourager en lui promettant un Sandjàq'.
Lorsque les glorieux étendards revinrent en 972 (?) de la campagne de Sziguet (209), l'extrême faiblesse et la caducité de Djân-phoulâd imprimèrent sur- les joues de son existence les signes précurseurs de son prochain départ de ce monde périssable, il désigna en conséquence, comme son successeur, son fils nommé Dja'fér-big, et confia au poignet capable de Houceïn-big le soin d'administrer ses domaines, ses finances et ses legs pieux, ainsi que (la curatèle de) ses enfants. Il exprima formellement sa dernière volonté dans les termes suivants: «Mon fils 'Habib-big n'aura dorénavant aucune part à ma principauté ni à mes biens,
/ et il rédigea en outre un testament de la même teneur, qu'il fit munir du sceau des q'âdis, des Sèlds et des habitants de cette
contrée, et laissa déposé, dans un sachet, une enveloppe cacheté, entre les mains du commandant de la citadelle de 'Haleb. II remit en suite son âme précieuse aux anges chajrgés de recevoir notre dernier soupir.
DJa fër-big, fils de DJân-phoulâd-big.
n devint prince de Killîs en vertu du testament de son père et du gracieux firman, que lui octroya le Sulthân Mourad- ^^^^ Khân (210). Lorsque le serdâr Lala Mouszthafa- Pacha se mit, p^'m! quatre années après, en marche pour aller faire la conquête du Chirwân, Dja'fèr-big se rendit dans le (21 1) Diâr-békir à la suite des armées formidables de Sa Hautesse , mais il tomba de (îheval, lorsqu'il fut arrivé au lieu nommé Qaradjah-dâg (212) et rendit son âme au créatur de l'univers.
Habtb-big, fils de DJàn-phonlâd-big.
Après la mort de son père il fut abreuvé de mépris et de dédain par 'Houceïn-big et ses frères. Il chercha à s'en venger sans égards pour'Houceïn-big et ses frères, et se dirigea versKillîs, où il s'empara d'une partie des biens et de la fortune de son père. n brisa les fers des captifs qui gémissaient depuis longtemps dans les prisons oii ce dernier les avait fait jeter, et dont chacun avait à sa charge des redevances à percevoir sur les musulmans (2 1 2*), et il les envoya au divan impérial. Il ne cessa de se plaindre de l'inhumanité de ses frères et de faire valoir ses droits au pied du trône de Sa Hautesse. Le grand-vézîr Mou hammed- Pacha, qui était à la fois le glorieux conseiller du monarque et l'ordonnateur des affaires du monde, étant devenu son ennemi et son antagoniste, dit au sulthân: «'Habîb-big a été déshérité par son père encore vivant de son rang et frustré de son héritage: il est d'ailleurs incapable de régner»; mais afin d'applanir tout différend, il lui conféra le Sandjâq de Nabloûs de Syrie (213). 'Habîb-big en fut mécontent et postula le Sandjâq' de Bâlîs-lèz-*Haleb, que possédait son frère 'Houceïn-big (214), et qui lui fut accordé
par une insigne faveur du sulthân. 'Houceïn-big en ayant été instruit envoya de nouveau un émissaire à la Porte de Félicité, et se fit octroyer le Sandjâq précité j dont il déposséda son frère. Cependant la nouvelle du décès de son frère Djafèr-big et de l'investiture de 'Houceïn-big, qui avait obtenu la principauté de Eillis du serdar Mouszthafa-Pacba , vint à se confirmer. Dès qu^elle parvint aux oreilles de' Habib -big, il s'empressa de se rendre, en toute hâte à la porte du Sulthân Mourad-Kh&n, et emporta avec lui une somme d'à peu près cinq mille ducats pïrsan, {Flouvy, de Florence?) qu'il destinait, à titre de cadeau et de p 228. p^^.^ècA6 (présent), au cheïkh du sulthân, vieillard igfnorani, à qui ce souverain témoignait alors une confiance et un attachement indicibles: il le pria, en même temps, de postuler pour lui la principauté de Killis près du souverain et de son ministre. . Par considération pour la requête du cheïkh qui jouissait du plus grand crédit et d'une extrême influence, le Sandjâq' de Selmyiéh ou SUèmmyiéh (ancienne Salaminias) (215) fut accordé à 'Habib , qui ne l'accepta pas , et qui demanda qu'on lui restituât son domaine héréditaire. Quoique la demande du cheikh ne fût point d'accord avec notre Sainte Loi (216) ni conforme à ses préceptes sacrés, on finit par céder à ses pressantes sollicitations et à ses instances, en octroyant la principauté de Killis à'Habîb-big, et le Sandjâq' de Selmyieh à 'Houceïn-big.
A l'époque où le sérdâr Mouszthafa- Pacha fit restaurer la citadelle de Qarsz (217), 'Habib -big se rendit coupable de négligence et de tiédeur, car il ne vint rejoindre le serdâr que vers la fin de la campagne avec une suite peu nombreuse, et le général en chef irrité contre lui confia derechef la principauté de Killîs à 'Houceïn-big et le Sandjâq' de Selmyieh à 'Habîbbig. Celui-ci en fut de nouveau mécontent, et se rendit à la cour impériale.
Par un heureux effet du hasard, Mouszthafa -Pacha fut, sur ces entrefaites , destitué du commandement en chef, et ce poste fut conféré à Sinân-Pacha (218). 'Habib*big, étant de fait un
beau parleur (219) et un aigre -fin, s'énonça avec tant de rodomontade à la cour du serdàr, que Sinân- Pacha en fiit ébloui et se laissa séduire par ses belles paroles. Il se figura que son bras formidable parviendrait à conquérir la moitié des pays barbares ou étrangers (220), et lui conféra, en conséquence la principauté de KiUîs. Après qu'il se fut voué, pendant trois ans, au gouvernement de cette contrée (221) Sinân -Pacha fut destitué de son poste de serdâr et de grand-vézir (222), 'Houceïn-big se fit tbxu alors rendre la principauté de Killîs (Kilîs), et 'Habîb-big, desti- **• ^^^• tué à son tour, mena encore pendant quelque temps une vie errante et agitée : il se rendit enfin à l'appel du Dieu de vérité , et prit son essor vers la vie future, de sorte que rien ne put mettre un terme à la rivalité des deux frères, si ce n'est le glaive impitoyable de la mort (223).
(Vers.) Pour le repos du monde, nous l'avons partagé en deux lots: j'ai choisi pour moi la surface de la terre, et il a pris pour sa part, les régions souteraines.
'Honeeïn-bi;, fils de DJân-phonlâd-bi?.
'Houceïn-big ayant attiré les regards de bienveillance du Sultbân Souleimân-Ehàn, ce valeureux champion de la foi, dont la faveur était aussi efficace que la pierre philosophale, et ayant obtenu la bénédiction de son père devint, après le décès de son frère Djafèr-big, prince du pays héréditaire de son père, quoiqu'il ne fiit que son cinquième fils. Son frère 'Habîb-big, s'étant plusieurs fois prononcé contre lui, comme nous l'avons raconté plus haut, l'accusa même du meurtre de son frère Djafèr-big. Il se chargea du payement d'une somme d'environ 60,000 ducats, montant des frais de l'enquête à laquelle on avait procédé contre lui (224); et il parvint, avec l'appui du vézîr Sinân-pacha, à le déposséder, pendant quelques années, de la principauté de Killis (Eilis); mais il finit par échouer et il (son frère) fut réintégré dans ses états héréditaires (225).
(Vers.) Quiconque prend à tâche de plaire à Dieu,- réussit, grâces à l'Éternel, dans toutes ses entreprises: c'est Dieu seul qui mène les affaires à bonne fin. Si son serviteur obtient quelques succès, c'est à Dieu qu'il en est redevable.
En résumé, 'Houceïn-big gouverna et administra la principauté de Killis (Kilis) pendant quelques années, sans associé et sans opposition. L'ambition de devenir Bèglèrbéguy de l'empire othoman germa enfin dans son cerveau. Afin de parvenir au poste de Mîr-ùmirân de Tripoli de Syrie, il accrut les revenus des domaines impériaux de cette ville d'une somme considérable, qu'il prit à sa charge et il s'engagea même à annexer la principauté de Killîs au territoire de Tripoli sous la condition expresse Texu qu'en cas de distitution, cette principauté resterait en sa possesptlSo! sion, comme auparavant, et qu'elle ne subirait aucune mutation. Il y joignit encore plusieurs autres clauses, et lorsque sa requête fut parvenue aux augustes oreilles de Sa Hautesse, toutes ses prières eurent l'honneur d'être exaucées. Dans le courant de l'année 1001 de l'hégire (A. D. 1593), il émana du sulthân un gracieux diplôme basé sur les articles (précités), et il reçut le titre de 'Houceïn-Pacha (226).
Un des notables de la ville de Tripoli nommé Çfamîzah ou Qoumdzah (227), qui était d'origine arabe, s'était précédemment chargé de la ferme ^IjJl de cette ville et de toute la province, et il se considérait comme un des clients (^L^^JU) du ' Maulla SddrulmUlèt wêddîn Khaudja-Efèndy ^ (228) le modèle des savants qui se plaisent à approfondir les vérités de la religion et la colonne des érudits les plus consciencieux. H avait, en conséquence, de fréquentes relations avec le dit'Khaudja, et avait même reçu de lui, à titre de prêt, une somme de dix mille ducats en or. Ce notable ayant entendu parler de 'Houceïn- Pacha, en fut tout déconcerté, et s'empressa de se rendre à la Sublime Porte, rapportant avec lui les dix mille ducats en or qu'il devait au Khaudja. 'Houceïn- Pacha obtint, à la même époque, son audience de congé, et se mit en rout<e pour Tripoli.
Q'oumeizah, par un effet du hasard, disparut en chemin, et l'on retrouva, au bout de quelques jours , son cadavre et celui de plusieurs de ses compagnons de voyage au milieu des ruines d'un caravanséraï. On imputa cet assassinat et celui de toute sa suite à 'Houceïn-Pacha et à ses gens , ce qui fut cause qu'il encourut la dîsgr4ce (défaveur) du Khaudja-Efèndy (précepteur du Sulthân) malgré l'amitié que celui-ci lui portait précédemment, et il fiit destitué de la principauté de Tripoli. On chargea le ^apotidjy hâchy (ou capitaine des huissiers du sérail) 'Haçane ag^a, connu sous le nom d'Iémichedjy (Fruitier), de le faire incarcérer dans la citadelle de 'Haleb , de procéder à une enquête au sujet du meurtre de Q'oumeïzah (229) et de ses compagnons et de faire rentrer dans les caisses du fisc les fonds qu'il S'était chargé d'y verser. ^Haçane a*ga, se conformant au fîrman de Sa Hautesse, fit emprisonner 'Houceïn -Pacha dans la citadelle de'Haleb , mais il ne découvrit aucune preuve , qui, aux yeux de la loi, ^^^ pût le convaincre du meurtre de Q'oumeïzah. Aujourd'hui, que J!*???; nous sommes en 1005 de l'hégire (A. D. 1597), il est encore en vie et toujours destitué. Il traîne sa triste existence dans les provinces soumises au sceptre du sulthân, et il est à espérer qu'enfin son sort s'améliorera et que sa position éprouvera quelque changement qui lui sera favorable, car c'est un jeune prince doué de toutes sortes de talents et orné du joyau de la capacité.