DES LANCIERS DE LA GARDE DU RÉGIMENT
HAUDANCOURT
Une cour bordée d'énormes oran^çers, parmi lesquels les plus vieux venaient du roi Stanislas.
Et des coins tout entiers de fleurs, et des endroits sauvages et abrupts , qui s'emplissaient, le dimanche et les jours de fête, de sociétés en liesse, dont les chansons bachiques et les cantiques religieux soulevaient, dans le crépuscule, les aboiements furieux du chenil.
L'enfant était sérieuse, généralement triste Il y avait des jours ou il fallait presque la forcer à jouer, et où, inertement assise à terre et taciturne, elle bâtissait, sans intérêt, d'une pelle mélancolique, des gâteaux de sable, sa petite bouche entr'ouverte dans l'inflexion tombante et mollement fripée d'une fleur qui a reçu un coup de froid.
M""^ Michelet dit quelque part que les enfants auxquels fait défaut la caresse d'une mère n'ont pas le sourire. La délicate remarque ne manque pas de vérité. Toutefois, brusquement,
dans cette tristesse du petit être, éclataient, sans raison, des gaietés inattendues. Un soir, au moment où elle était complètement déshabillée, soudain elle se mit à danser sur le pied de son lit, à danser en chemise, sans que rien pût la faire finir. Et besoin fut de l'intervention du régisseur du château pour décider la petite folle à se coucher.
En de certaines nuits, il arrivait aussi qu'on était obligé de la réveiller au milieu d'étranges accès d'hilarité, sa bonne craignant que le rire de son rêve ne l'étoufiât.. Cette johe gaieté du sommeil chez les petits enfants, c'est ce que les sages-femmes appellent « rire aux anges ».
Le grand-père de Chérie, de retour au Muguet vers la fin du printemps de 1856, oh lui arrivait, quelques mois après, sa nomination de maréchal de France, n'avait pas eu, à la vue de sa petitefille, le chaud remuement d'entrailles d'un père devant son enfant. La ressemblance extraordi-
naire de la petite avec le jeune officier tué k Sébastopol ne faisait que faire revivre chez le maréchal l'amertume de la mort de son fils. Et la première fois qu'il la prit dans ses bras, son étreinte n'eut rien de la caresse joyeuse promenée sur un petit corps vivant, mais ressembla plutôt à l'enveloppement pieux et triste de mains autour d'une urne contenant des cendres chères.
La jolie enfant, le maréchal s'en occupait certainement. Il veillait à ce qu'elle fût bien soignée par sa bonne. Il tenait à ce qu'elle jouât toute la journée dans le parc par les mois de beau temps. Il voulait même la voir coquettement habillée.
Tous les jours, il l'appelait au dessert, et l'amusait un instant, en lui fabriquant, avec sa serviette nouée et roulée, un pantin, un moine, un lapin; mais il se trouvait bien vite fatigué du remuement de l'enfant, de ses jacasseries, des u Chérie a fait ça, Chérie veut ça, Chérie ira là », de cette éternelle et incessante troisième personne avec laquelle les toutes-petites filles vous élouMissent en parlant d'elles-mêmes.
Le bébé qu'était encore Chérie n'avait pas trouvé le chemin du cœur paternel du maréchal,
et ce fut seulement deux ou trois années après, quand, dans la petite fille grandissante, commença à se glisser du féminin, un peu de la grâce gentillette de la femme, que s'éveilla tardivement la paternité du maréchal, une paternité qui en peu de temps devint plus aveugle, plus folle que celle d'un père
La petite fille était impressionnable d'une manière extraordinaire. Une gronderie, le refus de quoi que ce soit, enfin un chagrin de son âge, un tout petit chagrin, la rendaient malade, et le plaisir lui donnait la fièvre.
Il fallait étudier l'impressionnabilité de l'enfant dans l'attente d'une personne aimée ou d'un cadeau promis. Toute la journée, dans la pièce où on la tenait, c'était une allée et venue continuelle, sans pouvoir un instant s'asseoir ; elle ne prenait de repos que par un moment d'appui des mains et de son petit ventre sur le rebord des fauteuils, et, dans ce remue-
ment incessant, avait les yeux tout remplis de lointain, les oreilles comme fermées à ce que lui disait sa bonne, la bouche murmurante de paroles à demi-voix, prononcées sans attention et qui ne finissaient pas : — d'une espèce de monologue intérieur sur la chose ou l'être désirés, ressemblant un rien au gazouillement de l'oiseau, avec ses interruptions et ses reprises. Puis rien n'était drôle, l'heure venue, comme l'entrée hagarde, folle, extatique, de la petite dans la pièce où devait se trouver la personne ou la surprise, et la minute d'arrêt en laquelle, immobile, les bras à demi soulevés dans le vide, elle faisait, de son œil dilaté, le tour de la pièce, et, si la personne ou la chose manquait, la sortie violente et précipitée de l'enfant, fuyant la chambre dans un désappointement irrité.
Car l'enfant, toute gentille qu'elle était, avait d'effroyables colères. A propos d'une contrariété apportée à ses goûts ou à ses désirs, il lui venait des irritations, des emportements, des furibonderies tout à fait amusantes.
Un matin de mauvaise humeur, où elle trouvait sti soupe au lait d'abord trop chaude, puis trop froide, ensuite pas assez sucrée, puis trop .sucrée, le grand-père, passant devant la porte
ouverte de la chambre de sa petite-fllle, dans un mouvement d'impatience prit le bol, traversa le corridor, jeta la soupe dans les lieux qui étaient en face. On voyait alors la petite agenouillée devant la porte du cabinet d'aisance, dans une exaspération comique, crier : « Au nom du Père, ma bonne petite soupe, ma bonne petite soupe ! » Et l'on ne put, pendant un long quart d'heure, l'arracher de là, toujours criant : « Au nom du Père, ma bonne petite soupe! »
Quand Chérie entrait dans ses rages, la force, l'autorité, ne pouvaient rien sur elle ; on l'aurait menacée de la fouetter, qu'elle eût fait comme la petite Phlipon et tendu son derrière aux verges. Il n'y avait absolument qu'une note heureusement affectueuse de la voix pour faire tout à coup tomber la rébellion de son petit être, pour la décider à vouloir ce qu'on désirait d'elle.
Quelquefois, cependant, les colères de la petite fille devenaient presque inquiétantes : c'étaitde lacolère contenue, comprimée, etqu'on aurait dit qui étouffait, de la colère dans laquelle sa voix, comme prise d'extinction, répétait indéfiniment, en s'adressant à quelqu'un qui n'était déjà plus là : « Je te tue! je te tue! » et
cette espèce de râle rageur, plutôt un souffle qu'une parole, finissait par devenir si faible, qu'il semblait ne plus être qu'une menace des ièvres dans une bouche aphone.
D'autres fois, les colères de la petite fille, mornes et silencieuses, prenaient le caractère de l'obstination têtue que rien ne peut vaincre, et elles persistaient longtemps chez Chérie, ces colères, qui commençaient invariablement par des ruades de côté d'une de ses jambes, et se terminaient par un vautrement farouche de son petit corps à terre, sans une parole, sans une larme.
Bien plus tard, et lorsque déjà elle était âgée de dix ans, traversant en hiver la place Louis XV pour revenir à l'hôtel du Ministère, soudainement elle s'arrêta, geignant : « Moi, j'ai froid aux pieds, je ne veux plus marcher. » Et elle s'assit sur la margelle d'un des bassins à l'eau gelée. La bonne eut beau chercher à persuader à son « mignon » qu'elle allait avoir bien plus froid que si elle marchait, le mignon s'entêta à ne plus faire un pas sur ses pieds. Paroles, prières, sollicitations, rien n'y fit. Il fallut que ia bonne, écrasée sous le poids, portât jusqu'au Ministère de la Guerre la grande fillette.
La petite fille colère avait, comme contraste, des» sensibilités inattendues, bizarres, originales, des sensibilités dont l'apitoiement se répandait tout à coup .?v dehors, à propos des féroces choses de la vie qui n'émeuvent personne. Un jour. Chérie était surprise pleurant toutes les larmes de son corps devant un chevreuil pendu par les pattes de derrière à un pilastre ogival de l'office du château ; et de ses pleurs, et de toute la désolation de sa petite •^f)ersonne, s'échappait, entrecoupée de gros sanglots, la demande « de ce que pouvaient bien dire les parents du chevreuil », et l'on avait toutes les peines à la distraire de son désespoir, qui durait plusieurs heures.
Cette pensée d'attendrissement sur les papas et les mamans des animaux tués continuait à occuper la cervelle de l'enfant. Quelques mois après, comme on servait des perdreaux, et que la voix de Chérie, en parlant avec commisération du rôti, commençait à larmoyer, le maréchal se mit à dire avec un sérieux impossible : « Quand les petites bêtes qu'on mange sont cuites, leurs parents ne s'en souviennent plus, » affirmation dont le ton péremptoire décida Chérie à toucher au gibier.
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vin
Heureusement constituée et généralement très bien portante, la petite Chérie se trouvait être cependant d'une délicatesse nerveuse toute particulière.
En voici un exemple. Descendant une pente du parc, dans une course folle, elle se laissa tomber et se foula un bras. On lui mit des compresses d'eau-de-vie camphrée, et, un jour où elle se plaignait de souffrir, sa bonne les avait renouvelées plusieurs fois. Sur la fin de la journée. Chérie se montra très agitée, ne pouvant tenir en place, parlant comme un beau diable, et disant force choses déraisonnables.
Inquiétude du grand-père se figuran* que c'est un peu de délire, mais que rassurent toutefois l'absence de plaintes de la souffreteu&e et la gaieté de sa déraison.
Cependant on envoie chercher le médecin du village d'à côté, une connaissance d'ancienne date. Le vieux père Taboureur arrive aussitôt
et se met à éclater de rire en disant : « Mais elle est dans les vignes, en plein dans les vignes, la p'tiote! » P^t il raconte au maréchal que chez de petites filles, chez de jeunes filles même d'une nature très nerveuse, il arrivait parfois que l'absorption de l'esprit de vin, employé comme médicament externe, les grisait complu tement.
Dans les maisons, il y a des recoins affectionnés par les enfants, où ils vont instinctivement d'eux-mêmes, où ils se tiennent de préférence, sans qu'on sache pourquoi.
Au Muguet, l'endroit qu'aimait le mieux pour jouer la petite Chérie était un corridor, un long corridor de soixante pas de long sur lequel donnaient les portes des cellules des religieuses d'autrefois. Quelques-unes portaient encore leurs anciens numéros dans la rocaille du trumeau qui les surmontait. Ces cellules dont plusieurs avaient eu leurs portes bouchées, maçonnées, et leurs murs de séparation intérieure
abattus pour en faire des pièces plus grandes, étaient devenues des chambres d'habitation, parmi lesquelles se trouvaient la chambre de l'enfant de la maison, une lingerie, une salle de bain, un cabinet de repos, où le maréchal, après son bain de chaque matin, recevait les gens du château venant à Tordre, et attendant leur tour dans le corridor, assis sur un grand coffre à bois.
Entre les portes des cellules, se détachant trèshaut du mur, on apercevait, posés sur des piédestaux faits de deux planches de bois noir, des bustes de maréchaux de l'Empire en plâtre, peints couleur de bronze, et au bas desquels se lisait sur une rondelle de plomb : Dieudonné, rue Guénegaud.
La vacuité des murailles était incomplètement garnie par de vieilles choses sans destination, des objets mis à la réforme, des meubles en chemin pour le grenier. Ainsi, d'un côté du long mur, il n'existait qu'une malle ferrée et cloutée comme un coffre du moyen âge, la malle avec laquelle le colonel des lanciers de la vieille garde avait fait les campagnes de l'Empire, et, près de la malle, une commode en forme de tombeau, aux poignées de cuivre,
et sur laquelle se trouvait posé un vieux bol du Japon, cerclé d'argent, dans lequel Chérie mangeait la soupe au lait de son prennier déjeuner. De l'autre côté,- le mur ne se voyait presque pas. D'abord un bureau, où il y avait toujours, disposés et arrangés en bel ordre dessus, une boîte de compas, un pain d'encre de Chine, des équerres, des règles, un double mètre, tout ce qu'il fallait pour que le régisseur pût improviser un plan, quand le maréchal, qui n'était pas patient, se prenait de la fantaisie de faire un changement dans le parc. Après le bureau venait une armoire en bois de chêne, un gigantesque buffet de cuisine converti en une espèce de musée de tous les vieux morceaux de pierre et de fer découverts dans les fondations de l'abbaye, et le bahut touchait à une grande table de bois blanc, sur laquelle la bonne de Chérie repassait, de temps en temps, dans les moments de presse et de foule au château, un col pour sa petite fille.
La galerie n'était éclairée tout au fond que par une fenêtre aux persiennes toujours fermées, et dont les lamelles se voyaient seulement lignées du soleil incendiant au dehors la verdure du parc. Et c'était un doux et reposai t
demi-jour entre les hauts murs, parmi les antiquailles rustiques où, au-dessus des gardes et des piqueurs assis dam l'omhre sur la caisse à bois et obscurément éclairés de reflets, se détachait lumineuse la perspective des bustes à l'air martial, aux courts cheveux frisottés, aux petits favoris en nageoires, aux épaulettes de graine d'épinards, à la poitrine traversée du fier ondoiement des grands cordons de la Légion d'honneur.
Dans ce corridor monastique et militaire, dans cette retraite de silence, dans cette galerie de crépuscule, en laquelle toutefois la petite-fille du maréchal avait, la compagnie de figures de plâtre amies — l'enfance, on la dirait rassurée par la société des vivants en peinture et en sculpture, — là enfin, dans cet endroit du château, où passé onze heures personne n'entrait plus. Chérie commençait k s'ouvrir à la vie Imaginative, peuplant et animant cette chère solitude d'êtres et de choses inventés par sa cervelle enfantine, devenant Tactrice d'un de ces petits romans que les enfants improvisent dans les coins de chambre, et parlent et jouent avec l'action d'un tout jeune corps.
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Puis encore, dans ce vieux corridor obscur, la poupée de Chérie était bien plus « sa fille » que dans les autres pièces du château.
La surprenante et miraculeuse vie prêtée par l'imagination d'une petite fille à un morceau de carton enveloppé d'un bout de chiffon : ce morceau de carton qu'elle berce, qu'elle gronde, qu'elle amuse d'histoires, qu'elle soigne de ses bobos, auquel elle donne à manger sa soupe! — en cela victime volontaire d'une illusion tout à fait extraordinaire, et dans laquelle l'inanimé et la mort de ce qu'elle touche n'a pas même le pouvoir de l'enlever à son hallucination maternelle. La poupée! ce besoin irrésistible de la petite fille qu'on ne voit jamais s'en passer, et qui met, aux champs, entre les mains des petites gardeuses de bêtes, des poupées fabriquées avec l«urs mouchoirs roulés autour d'une touffe d'herbe. La poupée ! cette espèce de jaillissement de l'instinct maternel, et peut-être le
tâtonnement et l'apprentissage de soins que donnera plus tard à l'enfant de ses entrailles la mère de la poupée! Et plus l'enfant est seule, moins elle a de frères et de sœurs, moins elle compte de petites compagnes, plus la poupée devient à ses yeux de la chair et des os, et se fait pour elle, dans la pénombre des appartements, une compagnie vivante.
Chérie eut toutes sortes de poupées, des poupées de carton, des poupées de peau à la figure de porcelaine, des poupées aux paupières qui se ferment, des poupées qui disent papa et maman quand on leur presse le ventre, des poupées toutes petites, des poupées toutes grandes et dont la jupe de soie bleue de la plus gigantesque envergure servit à la fille d'une ouvrière du château pour rendre le pain bénit, des poupées bon marché, des poupées horriblement chères; mais toutes ses poupées n'avaient pas le don de devenir « ses filles » . Et ne croyez pas que la perfection de la poupée, que sa cherté amenassent l'adoption. Gela venait d'un je ne sais quoi qui, dans une poupée parfois très grossière, lui parlait comme dans un être humain. Ainsi, une de ses poupées à laquelle elle s'attacha le plus fut une poupée assez commune, une poupée en
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carton, achetée à Nancy ; malheureusement, un jour de distraction, elle l'oublia sur un banc du parc, il survint un orage dans la nuit et, quand elle la retrouva le matin, c'était uub bouillie, ses doigts enfonçaient dedans. Je n'ai pas besoin de vous dire l'épouvantable désespoir qui suivit. Chérie passa deux ou trois mois sans plus s'intéresser aux nouvelles poupées qu'on lui donnait, pareille à une mère qui aurait perdu un enfant chéri et qui ne voudrait plus en aimer d'autre.
Enfin, un jour qu'on se livrait à un rangement dans le château, on trouva dans le haut d'une armoire une poupée dont on ne s'expliqua pas la présence. On crut à une poupée achetée par la mère du maréchal en vue d'un cadeay important, et qui, par une raison ou par une autre, n'avait point été fait. La poupée était intéressante en ce qu'elle présentait un parfait échantillon de la mode de 1830. Coiffée d'une sorte de toque bleue, surmontée d'une grande tige de fleurs retombante, elle portait des manches à gigot et avait des socques. Cette poupée qui se déshabillait était accompagnée d'un trousseau complet, contenant une demi-douzaine de chemises, de paires de bas. de mouchoirs, que